Treizième Conte du Quanta — Le Menhir
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes du Quanta, je précise qu'il s'agit de nouvelles où le bizarre se dispute avec le hasard, le quantique avec le binaire, entre autres trucs mystérieux, voire machins impossibles.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît (peut-être) la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
« Tout le monde SAVAIT que c'était impossible à faire ; un ignare ne le SAVAIT PAS, mais il l'a fait. » (attribué à Mark Twain, Pagnol et autres)
« Le visible est la trace des pas de l’Invisible » (Léon Bloy, Journal)
Je connais les deux frères de Diarnevic depuis vingt ans maintenant.
Ils ont été mes camarades de chambres pendant deux années dans l’internat de ce lycée parisien aujourd’hui disparu.
Lug et Tug sont des jumeaux, de vrais jumeaux comme ils sont bretons, de vrais Bretons.
Leur gémellité et leur origine sont vite devenues légendaires dans notre vénérable bahut dont ils étaient les plus jeunes des élèves en première et dont ils sont vite devenus les meilleurs élèves en terminal remportant finalement chez eux deux bacs avec mention « excellent ».
De vrais jumeaux, très pervers dans leur gémellité tant par la coiffure, les vêtements, leur attitude, la voix et l’accent. Moi même, qui suis très vite devenu leur meilleur ami, j’avais beaucoup de mal à distinguer Tug de Lug ; si bien que les rares fois où je voyais l’un sans l’autre, je l’appelais « Tuglug » ou « Lugtug », ce qu’ils appréciaient énormément.
Toutefois, comme on peut distinguer les deux éléments du signe du Tao par leur couleur, on pouvait deviner Lug de Tug par leur intellect ou leur cursus : Lug est plutôt un « littéraire », tandis que Tug est plutôt un « matheux » et cette légère différence les séparera longtemps, notamment en ce qui concerne l’origine des très célèbres et mystérieux « alignements de Carnac ».
Lug et Tug sont en effet aussi et surtout des Bretons et de la vraie, authentique et éternelle Bretagne, c’est-à-dire selon eux, rigolards, celle de Merlin, de Brocéliande et pas d’ailleurs.
Ils sont nés dans le petit château (ou le grand manoir) de Diarnevic non loin du Faouët, d’une famille de nobliaux bretons dont les armoiries — m’ont-ils affirmé — dateraient de l’époque de l’empereur romain Tibère.
Les fondations et les plus anciens murs de leur demeure auraient en effet été bâtie entre un tumulus et un dolmen par un légionnaire romain à la retraite qui se nommait « Octavius Satorus Vixus ».
Ce soldat n’était pourtant pas étranger à la Bretagne puisqu’il était un descendant d’un druide nommé Satorix ou Satorovix qui avait été enrôlé plus ou moins de force par les légions de Jules César en tant qu’interprète et éclaireur. Emmené à Rome, il devint bientôt un des esclaves d’un patricien. Affranchi très vite, il se maria et son fils devint légionnaire dans les troupes d’Agrippa, puis son petit-fils officier dans la garde de l’empereur Auguste.
C’est donc l’arrière-petit-fils de Satorix, cet Octavius Vixus qui demanda à Tibère sa mutation en Bretagne dans un camp romain non loin de Vannes et près d’un village aujourd’hui dénommé Carnac où, jusqu’à sa retraite, il s’intéressa plus aux fameux alignements qu’aux choses militaires. Il faut préciser à ce stade de l’histoire que son ancêtre Satorix avait été un des principaux druides-gardiens de ce site.
Je me souviens de les avoir un peu chambrés sur l’authenticité de cette généalogie. Mal m’en a pris, car je crois les avoir alors vexés et les Tuglug m’ont boudé pendant plusieurs jours.
Toutefois, un soir, pour me faire pardonner, je leur ai dit qu’il y avait un beau mélange de chiffres et de lettres dans ce nom de « Octavius Vixus » et bien m’en a pris, car ils ne s’en étaient jamais rendu compte. En effet, Octave vaut 8 et VIXV vaudrait 5-1-10-5 ou 6-9-5 ou 6-15.
Ils m’ont alors remercié et m’affirmant qu’un tel indice les aiderait peut-être dans leur « quête carnacienne ».
C’est ainsi que baigné et parfois un peu saoulé de mythes et de légendes celtiques, j’ai passé deux ans d’amitié avec ce couple hors du commun.
Dans l’attente des résultats du bac, le lycée avait organisé une fête de fin d’année et à cette occasion certains élèves se sont portés volontaires pour produire des piécettes de théâtre sur un thème d’étude de leur choix.
Les deux frères avaient opté pour le fameux « mythe de la caverne de Platon », une allégorie philosophique opposant le préjugé, l’opinion, l’instinct à la connaissance, à la raison, ou la recherche de la vérité et à l’appréhension de la réalité.
Pour ce faire, Lug avait composé un poème évidemment en breton sur lequel Tug composa une musique tout autant celtique.
Inutile de vous dire que le résultat restera gravé à jamais dans la mémoire d’un public qui, un soir de juillet entendit du Platon chanté en breton par Lug et accompagné au biniou par Tug.
Et ce devait être un peu le chant du cygne pour ce prestigieux et vénérable lycée trois fois centenaire. La mairie de Paris en avait racheté les murs un peu trop croulants et devait les remplacer par ceux tout neufs d’un « musée du parfum, du tatouage et du piercing ». Ce projet n’ayant pas abouti, le terrain est désormais un square miteux au milieu duquel trône une sculpture aussi moche qu’incompréhensible.
Et puis, nous nous sommes quittés. Nous avons quelque temps conservé un contact que le grand bazar de la vie a rapidement rendu de plus en plus sporadique puis a coupé pendant des années.
C’est comme ça trop souvent entre copains d’avant…
Mais c’est par le plus grand hasard d’une recherche internautique que l’année dernière je suis tombé sur le blog hallucinant des frères de Diarnevic.
Je m’y suis manifesté par commentaire et nos retrouvailles ont été des plus chaleureuses.
Ah que d’émotions !
Lug est professeur agrégé d’Histoire et d’archéologie à l’université de Rennes et est devenu une sommité internationale dans l’étude de la civilisation celtique.
Tug quant à lui avait réussi brillamment le concours de l’École Navale et il est maintenant officier pilote d’hélicoptère sur la base de Lann-Bihoué et comme son jumeau, il est un des membres très actifs de la principale association d’archéologie consacrée au site de Carnac.
Pour une très grande part, leur blog très fréquenté et commenté est focalisé sur ces alignements de mégalithes et bien que privé, il est une référence en la matière.
Cela tient essentiellement à leurs archives familiales, car il y a sept ans aujourd’hui, lors d’une rénovation des sous-sols de leur manoir, ils y ont découvert une salle pleine de documents qu’un de leurs nobles ancêtres avaient dissimulés certainement durant la Révolution française.
Parmi ces reliques il y avait le manuscrit, le journal d’un certain Octave de Diarnevic décédé en 1456 qui y avait reporté et commenté des notes et des croquis d’Octavius Vixus concernant le site de Carnac.
Il apparait que le centurion gallo-romain y avait effectué des travaux de modification sur une seule partie située à peu près au milieu et qui aurait concerné une dizaine de menhirs seulement.
En annexe, il y avait aussi plusieurs plans de cette parcelle ne comportant pour toute indication que des dates allant de l’an 801 à 814.
Malheureusement, les sources d’Octave de Diarnevic semblent avoir disparu et désormais, les jumeaux ne peuvent que faire confiance à cette découverte qui remet un tant soit peu en cause leurs théories sur le sujet, surtout qu’à leur plus grand étonnement, leur ancêtre rapporte que certaines mentions de Satorus Vixus étaient dans une sorte de sanscrit qu’il n’a su tant reproduire que traduire.
Les deux frères et leurs équipes se sont alors focalisés plus particulièrement sur la « zone de Vixus » qu’ils considèrent comme la clé de voute, l’étape ultime de ces mystérieux alignements dont les premières pierres auraient été levées il y a plus de six mille ans.
Le vingt-et-unième siècle met de formidables outils à la portée des archéologues par exemple des radars permettant de détecter des objets enterrés ou des machines capables de dater un peu tout et n’importe quoi. C’est ainsi qu’on s’est aperçu que dans cette parcelle centrale, au moins deux menhirs de plusieurs tonnes avaient été déplacés à l’époque de Satorus, l’un d’au moins trente mètres de l’Est vers l’Ouest et l’autre de plus de quarante mètres du Nord-Est au Sud-Ouest. Deux autres mouvements semblent avoir été effectués vers l’an 800 et tous ces déplacements sont bel et bien corroborés par les plans découverts dans la cave du manoir et ils concernaient des blocs déjà dressés légèrement à l’écart des autres rangées.
Reste à connaitre désormais la signification de ces agencements tardifs comme de l’ensemble des alignements. Malheureusement, les archives du manoir ne révèlent rien sur les suites à donner, sachant que dans cette zone de Vixus, il ne resterait qu’une énorme pierre non alignée que beaucoup verraient bien rejoindre les autres au milieu pour former un ensemble un peu plus cohérent.
Ce serait alors une belle occasion de marquer un tant soit peu notre époque dans ce site prestigieux.
Ce déplacement d’un mégalithe n’est évoqué par Lug que dans un commentaire d’un billet de leur blog et à ce moment, ce n’est qu’une idée plus ou moins farfelue, histoire de meubler la conversation. Mais bon, notre Breton a oublié sur le coup qu’il vivait en France, le pays de Panurge, de la bête du Gévaudan, du roi Ubu et du capitaine Dreyfus ; il a oublié un moment qu’il était né dans un endroit particulier de la planète Terre où une polémique vide de tout et pleine de rien est capable de créer des ouragans de force 10 dans un verre d’eau, voire dans un dé à coudre s’il en existe encore et que la querelle aussi inepte que virulente, tout aussi vite oubliée que survenue, sera portée un jour au rang de grand art par le premier trou-du-cul venu.
C’est ce qui arrive et le « scandale de l’assassinat de Carnac » fait pendant trois jours la une de tous les canards boiteux et subventionnés ou non, de Brest à Vladivostok et de Reykjavik à Malte en passant par Los Angeles et, soyons fous et nuls, en frôlant même l’autre Karnak égyptien.
Une commission parlementaire est, pourquoi pas, demandée sur ce sacrilège, mais en vain, car heureusement pour les jumeaux, un autre « drame tout aussi franchouillard qu’insensé » survient le quatrième jour en remisant aussitôt et aussi sec les alignements dans les ténèbres de leur temps ténébreux.
Cela étant, cet esclandre imbécile ayant pas mal énervé nos deux jumeaux qu’ils se mettent de suite à transformer la blague bloguienne en véritable projet archéologique.
Et très sérieux celui-là : il s’agit de déplacer un mégalithe de six tonnes ; de l’arracher de son trou multi séculaire et de le replanter cent mètres plus loin, dans le centre de la zone de Vixus pour rejoindre quatre autres menhirs afin de former un ensemble du genre de Stonehenge.
Et puis ça ne rigole pas : les six tonnes on va les descendre, les trainer et les relever comme il faut, bio et en durable, à l’ancienne, à l’antique, au souffle, à l’huile de coude et ça prendra le temps et l’énergie qu’il faudra, quoiqu’il en coûte comme disait je ne sais plus qui d’important ou non.
Lug s’accuse de la partie scientifique et Lug de la logistique.
Si le projet met près de six mois de conception, le déplacement est prévu durant une semaine à laquelle bon nombre de personnes sont conviées en tant que témoins, mécènes et surtout fort-à-bras.
J’y suis pour les trois.
J’y emmène ma famille et je retrouve mes chers jumeaux en chair, en os et en amitié.
Pendant cinq jours, malgré des gants, je collectionne de belles ampoules aux deux mains en tirant six tonnes de granit bretons roulant sur des rondins à l’aide de cordes tissées bio.
Obelix, où es-tu ?
La pierre est nommée EX-NE-1956-c216
Nous sommes plus de cinquante esclaves comme moi et le dernier jour, comme moi, nous pleurons tous, nous chialons tous comme des mômes à chaudes et heureuses larmes en contemplant le menhir de sept mètres dressé à sa nouvelle place pour enfin, des siècles et des siècles.
À ses pieds, Tug et Lug ont déposé un projet de stèle comportant les noms de tous les généreux donataires, conseillers et ouvriers : c’est une large plaque en bois sur laquelle est appliqué un film imprimé de lettres dorées. Cela devrait être bientôt devenir de marbre et d’or.
Et bien évidemment nous fêtons cela tout autour du nouveau Stonehenge : cidre, crêpe, etc. Jusqu’à minuit quand un orage imprévu et néanmoins impromptu envoie tout le monde au lit.
Le reste de la nuit sera très bruyante, humide et surtout, très surprenante.
Le lendemain matin, huit heures, le menhir référencé EX-NE-1956-c216 aura disparu.
Il sera retrouvé quelques heures plus tard, brisé en trois morceaux, à plus de cinq cents mètres de son implantation.
A sa place, un autre menhir de granit, deux fois plus haut et plus lourd et dont la forme est parfaitement parallélépipédique.
Les côtés sont polis comme jamais : de vrais miroirs…
— On dirait le machin de l’Odyssée 2001 ?
À sa base, une plaque de marbre gravée où l’on peut distinguer un texte illisible, un message de l’invisible.
Il faudra plusieurs mois pour comprendre que ce message est en sanscrit très ancien, trop ancien, primitif quoi et qu’il pourrait signifier : « A Lug et Tug - bien joué - mais vous n’avez rien compris et vous avez perdu - échec et mat ». Signé : Vixus.
GjG, le 12 septembre 2026
Note : sanskrit, ce nom, saṃskṛtam, qui signifie « parachevé »
Illustration : Costar (toujours né), l'odyssée de l'espace vert, Blaye, 2025 - 70x70cm, collection privée (CF ce blog est plat)
Fin de loup
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