Douzième Conte du Quanta — Le Paradis
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes Contes du Quanta, je précise qu'il s'agit de nouvelles où le bizarre se dispute avec le hasard, le quantique avec le binaire, entre autres trucs mystérieux, voire machins impossibles. Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît (peut-être) la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
« Il poussa dans un quart d’heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n’y aurait pu passer » (Charles Perrault, La Belle Aux Bois Dormants)
« Quand l'homme essaye d'imaginer le Paradis sur terre, cela fait tout de suite un Enfer très convenable.» (Paul Claudel, Conversations dans le Loir-et-Cher)
« Dire que nous foulons ce sol où jamais la main de l’homme n’a mis le pied ! » (Hergé, Tintin, On A Marché Sur la Lune)
A la mémoire de George G. (né un 4 février)
Nous arrivons au Paradis.
Et pour arriver au Paradis, il faut traverser l’enfer, je vous le dis.
C’est un paradis tout à fait terrestre et il est perdu en plein milieu de l’Amazonie comme une pièce de monnaie au centre d’un terrain de foot.
C’est une zone presque parfaitement circulaire d’un rayon de trente kilomètres environ qui jusqu’à aujourd’hui était restée inexplorée et inconnue tant par la terre que par les airs.
Il est vrai que ce paradis ou cet enfer est à l’écart de tout. Aucune rivière n’en vient et aucun sentier antique ou aucune route moderne n’y passe ou n’y mène et il a été ainsi longtemps négligé par les premiers cartographes et donc par les explorateurs de tout poil et de tout but qui ont sillonné depuis des lustres cette immense forêt américaine.
Ce sont les satellites de l’an 2000 qui ont révélé cette tâche opaque et persistante sur les écrans des plans GPS et les opérateurs ont alors chargé plusieurs de leurs géographes d’enquêter sur cet endroit.
Ces chercheurs ont vite déterminé que cette zone était perpétuellement recouverte sur toute sa surface et à très basse altitude d’une épaisse brume.
On parle rapidement d’un « sombrero » de brouillard dans la mesure où, quelle que soit la saison, au centre même de la zone, un dôme nuageux culmine à près de cinq-cents mètres.
Il n’en faut pas plus pour éveiller toutes les curiosités et susciter des expéditions sur le terrain et il y a près de quinze ans aujourd’hui, une première équipe de scientifiques de toutes disciplines et nationalités a été montée pour aller voir cela de plus près.
Ces pionniers ont vite compris le problème en ce heurtant à ce qui sera le premier rempart protégeant le paradis : une muraille inextricable d’épineux de près d’un kilomètre d’épaisseur entourant complètement la zone du nord au sud et infestée de vapeurs d’eau et de tout ce que la nature compte du plus vénéneux au plus venimeux.
Il leur a fallu près de quatre mois pour faire le tour complet de ce premier rempart sans pouvoir y trouver la moindre faille.
Ils rencontrèrent un jour une tribu d’indigènes pas trop farouches qui ne leur ont pas appris grand-chose sur le paradis sinon qu’on ne peut pas y aller, c’est tout.
On pense alors vite au château de la Belle au Bois-Dormant et ces premiers explorateurs sont revenus chez eux pour s’adouber et s’armer en princes charmants et technologiques…
La deuxième expédition est aérienne. Dans la plus grande discrétion, les pionniers ont en effet réussi à fédérer quelques entreprises high-tech désireuses de tester leurs prototypes et leurs outils dans une telle aventure. C’est ainsi que plusieurs aéronefs équipés des radars les plus sophistiqués permettant de voir tout ce qui existe dans un brouillard compact ou sous une ramée épaisse sont envoyés pendant des semaines tout autour du « dôme » paradisiaque.
Ces repérages ont permis de dresser la carte d’un accès le plus sûr au centre de la zone. Toutefois, ils ont vite démontré que ce chemin n’est pas vraiment en ligne directe et loin de là.
De plus, le terrain comporte une alternance de plusieurs remparts du même bois que le premier et de crevasses plus ou moins profondes ou de marais plus ou moins fétides…
Par ailleurs, trois puissants drones ont été envoyés tour à tour dans le « dôme » central, mais aucun n’est revenu et aucun n’a renvoyé la moindre donnée exploitable…
Ce mystère et ces aléas de parcours en ont rajouté sur le désir de monter notre troisième expédition qui nous mène aujourd’hui au pied du dôme, aux portes du paradis.
Nous approchons enfin du Paradis.
Il nous aura fallu quand même quatre mois et trois jours pour en arriver là.
Chaque embûche aura nécessité des heures et des heures d’angoisses et d’ingénierie pour progresser seulement de quelques mètres et cela sans que les scientifiques ne découvrent quoi que se soit de vraiment intéressant ou de nouveau dans les sols, la flore ou la faune.
Et le retour ne devrait pas être plus simple et plus facile.
Pour comble, nous avons perdu plusieurs de nos petits drones éclaireurs qui ont mal supporté l’humidité ou les étranges bourrasques circulant entre deux rideaux de brouillard.
Du reste, deux d’entre eux ont été massacrés par une compagnie de petits singes d’une espèce même pas rare.
Il nous en reste qu’un seul et pas très vaillent…
Le moral est en baisse.
Jusque là, nos efforts ont été très mal payés.
Les veillées des campements sont tour à tour de plus en plus sinistres ou alors, extravagantes.
C’est une curiosité de l’esprit humain que de passer aussi vite de la désillusion la plus profonde aux fantasmes les plus délirants.
Même les plus sérieux et les plus savants d’entre nous se mettent à extrapoler sur cet endroit. L’un veut soudain y trouver l’ultime cité inca qui doit être aussi et sans aucun doute une base extra-terrestre toute en or massif, quand un autre évoque un « Jurassic parc » avec son chaînon manquant et sa fontaine de Jouvence à la clé.
Tout y passe bientôt, d’une Atlantide amazonienne au dernier retranchement nazi, voire templier en passant par le triangle des Bermudes, l’ile de Pâque ou le club des fantômes des ruines écossaises.
Et je ne vous cause pas du sacré et de l’à jamais inénarrable Graal…
Tout y passe et dans le plus grand sérieux et ridicule hollywoodien, même si on peut se dire que l’intelligence la plus sûre, le génie le plus vénérable serait de ne jamais oublier, de ne jamais renier l’enfant que l’on a été et que l’on restera malgré nous et malgré tout jusqu’au recyclage de la mort.
Mais nous entrons enfin au Paradis.
Nous ne sommes que quatre à pénétrer dans le dôme, encordés comme des alpinistes et vêtus en astronautes.
Nous ne voyons rien au-delà de trois mètres. Nous marchons pas à pas et il y aura cinquante mètres d’un brouillard intense.
Soudain, les boussoles s’affolent et le sol change. La terre molle devient ferme et pierreuse et notre géologue y détecte très vite de la lave pétrifiée.
Notre paradis est donc volcanique.
Bientôt, tout se dissipe.
Nous entrons enfin sous le dôme…
Nous entrons enfin au Paradis…
Nous constatons bien vite que l’air y est respirable et que malgré le dôme de brouillard, tout est parfaitement lumineux.
Alors, le spectacle est prodigieux, hallucinant.
Imaginez un gigantesque donjon moyenâgeux planté comme une tour Eiffel au beau milieu d’un jardin japonais.
— « On dirait un de ces grands machins d’Angkor Vat ! »
Ajoutez-y un brin de parc Versaillais avec des jets de vapeur et d’eau jaillissante entre un pavage de gros rochers hippopotamesques parsemé d’arbustes velus.
On peut apercevoir au sommet de ce monument se dégager une épaisse brume blanche qui semblerait former le dôme et ce sombrero couvrant la zone à des kilomètres alentour.
— « On dirait la cheminée d’une centrale nucléaire ! »
De plus, du côté nord et ouest deux puissantes cascades d’eau chutent dans un silence étonnant. On dirait les torrents de ces « tepuys » vénézuéliens ou colombiens.
Une expédition ultérieure démontrera que cette tour est en réalité la cheminée d’un volcan très ancien voisinant de multiples sources et c’est ainsi que le Paradis sera bien vite surnommé« la cafetière » ou encore :
— « Fouchtra, on dirait la bouilloire de Gargantua ! »
Certains affirmeront que ce lieu serait une des principales sources du fleuve Amazone et même de son jumeau souterrain le fleuve Hamza, mais bon, ça se discutera encore longtemps.
Toute l’équipe nous ayant rejoint sous le dôme, nous décidons de nous séparer en petits groupes pour un tour d’inspection des lieux à l’écart des cascades et des probables chutes de pierres en épuisant tout ce qui nous reste de mesures, photos et vidéos.
Nous faisons tous un point à la mi-journée :
Le géologue de l’équipe est comblé, car on aurait découvert une forme inédite de volcan dans une zone insoupçonnée. Le botaniste est quant à lui bienheureux d’avoir entrevu quelques espèces de plantes rares, voire inconnues.
Le biologiste est par contre très déçu de l’absence totale de toute vie sous ce dôme de nuages. Pas le moindre insecte, poisson, mammifère ou oiseau. Rien à se mettre sous la loupe…
Enfin, Georges, l’ethnologue français qui ne s’attendait plus à rien ou à pas grand-chose commence à s’exciter grave quand un des groupes lui signale une étrange ouverture à la base de la cheminée, côté Est. Il s’agirait d’une grotte dont la forme de l’entrée ne semble pas très naturelle.
En effet, un coup de jumelle nous révèlera un encadrement dont la géométrie serait digne du porche le plus subtil de la plus magnifique des cathédrales gothiques.
— Les gars, il faut absolument aller voir ça de plus près…
Et notre Georges de partir caméra et torche au poing encordé à trois solides militaires.
Nous nous plaçons à l’entrée du dôme tous regroupés autour d’un talkie-walkie pour suivre de loin cette excursion.
Bientôt, nous les apercevons s’affairer à l’entrée de la caverne puis y entrer à petits pas hésitants.
Les batteries des radios étant à leur niveau le plus faible, nous avons beaucoup de mal entre coupures et grésillements à entendre et à comprendre ce qui se passe dans cette grotte.
Environ une demie-heure plus tard, la voix paniquée de Georges se fait entendre :
— « On a découvert une déesse, il y a une déesse dans cette caverne ! Il y a une plaque ».
Et puis plus rien, la communication se coupe, les deux talkies ayant rendu l’âme…
Il nous a crié cela en français, ce qui nous interroge beaucoup à ce moment, car depuis le début de notre équipée, depuis des mois, Georges nous a parlé dans l’anglais ou dans l’espagnol les plus purs sans n’avoir jamais prononcé un seul mot dans sa langue maternelle.
— « Une déesse ? A goddness ? Une statue ? Au milieu d’un volcan ? Dans ce lieu vraisemblablement invivable depuis la nuit des temps ? »
Inutile de dire que c’est dans une incroyable excitation que nous attendons alors le retour de nos quatre camarades.
Nous les accueillons enfin. Ils semblent complètement éberlués, paniqués, accablés et ne prononceront aucun mot jusqu’au retour à la base.
Nous regardons alors les photos et les vidéos de leur découverte et nous pouvons dès lors que partager la stupéfaction de Georges.
Il ne s’agit pas en effet d’une « déesse » ou d’une statue, mais de la carcasse à peine rouillée d’une automobile DS Citroën ayant été fabriquée en février 1956 dans les usines de Paris-Javel et dont le numéro de série nous sera confirmé par la firme quelques semaines plus tard.
GjG, le 4 février 2026
Illustration : Le tepuy Kerepakupai merú, Salto Ángel, Bolívar, Venezuela. Source Wikipédia.
Fin de loup
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