Vingt-neuvième spectre (Le passant)

Publié le 16 Mai 2009

Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.

Vingt-neuvième spectre (Le passant)

Dédicace de circonstance : A tous les cherchants du monde.

Examine si ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une dette (Confucius, Entretiens avec ses disciples)


Le seul acte utile que je pense avoir fait dans ma vie causa ma mort : J’ai consolé un enfant.
Je suis né sur le port, le cœur de notre glorieuse république, fils unique d’un humble marin marchand et d’une fille d’auberge et à sept ans, comme tous les enfants de notre cité navale, je ne rêvais que de m’embarquer sur le plus beau des bateaux pour fendre l’inconnu des mers et dépasser tous les horizons mystérieux.
Hélas, un malformation au coude, m’affubla d’un bras droit raide et gauche comme une trique d’âne et à quinze ans, je passais mes journées sur les quais, à pleurer assis sur un tas de corde, en regardant partir un à un tous mes jeunes et meilleurs amis.
Inconsolable, j’ai fait quelques études pour enfin devenir commis aux écritures au bureau des douanes de la ligues des marchands où, pendant des années, le cœur serré, au dernier étage, par une étroite lucarne, j’apercevais aller et venir les navires hauturiers.
Célibataire endurci, je consacrais mes dimanche, mon seul jour de repos, à badauder triste dans les rues de la ville et sur le port toujours et encore.
C’est lors de ma dernière promenade que j’ai rencontré la mort ; en passant…

C’est un dimanche de Mai, ensoleillé, mais frais et je marche dans la rue des Martyrs pour fuir un peu le tapage de la Grande Place. Les mains dans le dos, l’allure douce, calme, je débouche bientôt sur la place de la Fontaine Rouge ainsi nommée par la fraiche et majestueuse présence d’un immense ouvrage circulaire de briques pourpres recueillant les eaux d’une source vive et profuse.
Cette fontaine grande
en fait comme un étang fut bâtie dit-on, par nos ancêtres Romains quelques mois après la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ, il y a donc mille quatre cent cinquante huit ans.
La place est déserte, mais j’aperçois vite un petit garçon d’environ sept ans, assis sur la margelle et qui sanglote morfondu comme le plus misérable des anges pleureurs de ce monde.
Je m’approche et je lui demande la cause de son malheur. Levant des yeux boursoufflés, il m’indique alors le centre de la fontaine où j’aperçois un petit bateau manifestement échoué à une dizaine de mètres du bord, les voiles bien tendues.
Même si cette maquette rudimentaire semble intacte et s’il n’y a pas le moindre souffle de vent, le plus curieux est son étrange immobilité car, à priori, on ne peut remarquer aucun récif ou le moindre embarras à ses abords.
Je dévisage l’enfant dont le regard larmoyant devient bientôt la supplique la plus vibrante, la plus profonde que l’on ne m’ait jamais adressée.
De profondis…

J’aime les gosses et jamais je ne leur ai rien refusé et je passe tous leurs caprices, sans doute parce que ma vie de merde aura avorté tous mes espoirs et tous mes rêves de jeunesse.
J’hésite ; je soupire ; je regarde le jouet statique en diable perdu dans l’impossible ; je dévisage le garçon ; je le détaille ; je soupire encore ; j’hésite toujours et je dis enfin : « Bon, j’y vais ! »
Sans attendre son avis, je me déchausse ; j’enjambe la margelle et je plonge mon corps jusqu’à la poitrine dans une eau saumâtre et glacée.
J’avance ainsi vers l’esquif tant désiré en piétinant un fond boueux et glissant.
Au bout de quelques mètres, je dérape même pour avoir de l’eau jusqu’au cou, mais d’un bon coup de rein, je parviens à me redresser.
Dans mon dos, je sens toute l’attention de l’espoir et toute la tension de l’enfance en peine.
J’arrive enfin près du petit voilier toujours imperturbable ; je le saisis et après quelques tâtonnements, je comprends que sa quille s’est encastrée dans une fissure d’un muret circulaire entourant sans doute le flux de la source et dont la crête affleure tout juste la surface de l’eau.
A peine ai-je retiré le bateau de son piège que je ressens les premières morsures du froid, les premières griffes de la mort !
Je me retourne déjà en proie à une profonde paralysie de tout mon corps et je reviens vers le gamin qui commence à danser et à hurler d’une joie qui, je dois le dire, me réchauffera le cœur et me permettra de sortir vite de ce cloaque mortifiant. 
Je sors de l’eau, transi et dégoulinant ; je lui tends le voilier qu’il sert tout de go contre sa poitrine d’où sort alors le plus beau et le plus consolant des soupirs.

Nous restons quelques minutes ainsi, face à face, moi tremblant de tous mes os et lui repu de bonheur et de réconfort.
Enfin, il me sourit et me dit : « Merci, merci et encore merci ! »
Je suis au bord de l’évanouissement, non pas par la grâce de ce moment, mais par le froid qui me torture, qui me mine jusqu’au tréfonds de mon corps.
Il me demande ce qu’il peut faire pour me remercier.
J’hésite ; je cherche une réponse d’adulte entre deux frissons, entre deux tremblements mortifères ; j’hésite.
Je lui réponds enfin : « Promet moi de tout faire pour devenir le meilleur marin du monde »
Sans hésiter, il prend ma main tremblante et avec un large sourire il me dit « Je vous le promets de tout mon corps, de tout mon esprit et de toute mon âme et même, je vous le jure sur la tête de mon bateau ! »

On se quitte en riant ; il court vers sa maison à quelques pas et avant d’en refermer la porte, il me fait un petit signe de la main.
Je rentre chez moi avec beaucoup de peine, avec souffrance, avec effroi.
Déshabillé et séché, je me couche en sentant la fièvre brûler mon sang, mes muscles, ma vie.
Quelques heures plus tard, mes poumons éclatent.

Je meurs en cette nuit de Mai de l’an de grâce 1458, dans la chambre où je suis né, sur le port de la république de Gênes, avec un soupir pénible, douloureux, inexorable, mais dans une souffrance vite soulagée par l’ultime souvenir du sourire radieux d’un petit garçon à l’âme riche et nommé Christophe Colomb.

Martin Lothar, le samedi 16 mai 2009

Retrouvez tous mes autres spectres.

Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Spectres, #Histoires d'Histoire

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Commenter cet article

daniel+paillé 19/05/2009 04:12

C'est donc de sa faute si j'existe!

Martin-Lothar 28/05/2009 21:49


Daniel : Oui, de sa faute et de sa grace sans doute aussi. Tu n'es pas le pire de son oeuvre, à vrai dire !


monsieur 18/05/2009 21:19

C'est chouette, dans vos spectres, que l'histoire appartienne aux ratés de la terre. J'ai toujours eu confiance en les capacités cachées des ratés.

Martin-Lothar 18/05/2009 22:23


Monsieur : Merci et surtout bravo car vous venez de signer le commentaires sans doute "le plus juste" sur l'avant dernier de "mes spectres" et en plus sur toute leur théorie. Oui, l'Histoire n'a
été faite que par des ratés (comme vous dites) fussent-ils empereurs, rois, savants, manants ou d'autres de ces bois.
Ça nous laisse pas mal d'espoir et de foi pour l'avenir quand même non ?
Vous m'avez donné des ailes pour écrire le dernier. Merci encore donc.


Prax 18/05/2009 11:19

J'aurais préféré ta version d'une Amérique issue d'une âme riche plutôt que la vilaine histoire d'Amérigo Vespucci

Martin-Lothar 18/05/2009 20:56


Prax : J'ai fait un billet je crois sur ce Vespucci. Je n'ai pas le temps de chercher dans le foutoir de ce blogue.


Berthoise 17/05/2009 05:49

Belle histoire. Merci.

Martin-Lothar 18/05/2009 20:50


Berthoise : Merci à toi de l'avoir lue.