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Martin-Lothar

Rune — Le Meneur de Loups — Maurice Rollinat

7 Août 2025 , Rédigé par GJG Publié dans #Runes, #Loups et loups-garous, #Rollinat, #Bestiaire, #La Fontaine, #Histoires d'Histoire

Rune — Le Meneur de Loups — Maurice Rollinat

J’ai trouvé ça au fond de ma tanière, parmi les feuilles et les ossements :

 

LE MENEUR DE LOUPS

 

CHANT ROYAL

 

À Jules Barbey d’Aurevilly


Je venais de franchir la barrière isolée,
Et la stupeur nocturne allait toujours croissant

Du ravin tortueux à la tour écroulée,
Quand soudain j’entendis un bruit rauque et perçant.

J’étais déjà bien loin de toute métairie,
Dans un creux surplombé par une croix pourrie

Dont les vieux bras semblaient prédire le destin :
Aussi, la peur, avec son frisson clandestin,
Me surprit et me tint brusquement en alerte,
Car à cent pas de moi, là, j’en étais certain,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Il approchait, guidant sa bande ensorcelée
Que fascinait à peine un charme tout puissant,
Et qui, pleine de faim, lasse, maigre et pelée,
Compacte autour de lui, trottinait en grinçant.
Elle montrait, avec une sourde furie,
Ses formidables crocs qui rêvaient la tuerie,
Et ses yeux qui luisaient comme un feu mal éteint,

Cependant que toujours de plus en plus distinct,
Grave, laissant flotter sa limousine ouverte,
Et coupant l’air froidi de son fouet serpentin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Le chat-huant jetait sa plainte miaulée,
Et de mauvais soupirs passaient en gémissant,
Quand, roide comme un mort devant son mausolée,
Il s’en vint près d’un roc hideux et grimaçant.
Tous accroupis en rond sur la brande flétrie,
Les fauves regardaient d’un air de songerie
Courir les reflets blancs d’une lune d’étain ;
Et debout, surgissant au milieu d’eux, le teint
Livide, l’œil brûlé d’un flamboiement inerte,
Spectre encapuchonné comme un bénédictin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Mais voilà que du fond de la triste vallée
Une jument perdue accourt en hennissant,
Baveuse, les crins droits, fumante, échevelée,
Et se rue au travers du troupeau rêvassant.
Prompts comme l’éclair, tous, ivres de barbarie
Ne firent qu’un seul bond sur la bête ahurie.
Horreur ! Sous ce beau ciel de nacre et de satin,
Ils mangeaient la cervelle et fouillaient l’intestin
De la pauvre jument qu’ils avaient recouverte ;
Et pour les animer à leur affreux festin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.


En vain, rampant au bas de la croix désolée,
Je sentais mes cheveux blanchir en se dressant,
Et la voix défaillir dans ma gorge étranglée :
J’avais bu ce spectacle atroce et saisissant.
Puis, après un moment de cette boucherie
Aveugle, à bout de rage et de gloutonnerie,
Repu, léchant son poil que le sang avait teint,
Tout le troupeau quitta son informe butin,
Et quand il disparut louche et d’un pas alerte,
Plein de hâte, aux premiers rougeoiements du matin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

 

ENVOI

 

Monarque du Grand Art, paroxyste et hautain,
Apprends que si parfois à l’heure du Lutin,
J’ai craint de m’avancer sur la lande déserte,
C’est que pour mon oreille, à l’horizon lointain,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

 

Note : dans une prochaine rune, je reviendrai sur cet étrange bonhomme que fut Maurice Rollinat (1846-1903).

Cela étant, ce poète devait bien connaitre Barbey d’Aurevilly (1808-1889) et avoir lu et bu quelques fables auprès de La Fontaine.

Allez savoir en effet qui est quoi dans cette sombre affaire sans date, quelque peu ésotérique et somme toute, peut-être intemporelle…

 

Illustration : Gravure de Julien-dier (Wikipédia), Meneur de loups, Légende du Bourbonnais, musée de la Tour Prisonnière, Cusset, Europe.

 

Fin de loup

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K
mais totalement<br /> je suis le maître des chatonnes de la maison<br /> j'arrive, je siffle, elles se radinent<br /> mais seulement en hiver<br /> inexplicable
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J
le meneur a une tête bizarre, chignon, zyeux bridés, grand kimino de samouraille<br /> les loups n'ont l'air ni trop féroces, ni trop impressionnés<br /> ce serait un job à ma portée
Répondre
G
Jakob : si vous arrivez à vous faire obéir d'un chat — sans pâtée en argument, j'entends — alors, chapeau, Maître !
J
de maitriser les loups, je veux dire<br /> je maitrise déjà les chats à la maison