Deuxième conte du Quanta (Le bolide)

Publié le 6 Février 2009

Voici mon deuxième conte du Quanta et je vous emmène dans un bolide. Inutile d'aller plus vite que lui, vous n'y gagnerez rien.
Bonne lecture.

Deuxième conte du Quanta
(Le bolide)


Tout peut naître ici bas d’une attente infinie. (Paul Valéry, La jeune Parque)

Je suis dans le bolide. Je me réveille sans doute à cause d’une trop forte secousse. Je tombe sur le passager voisin qui ne bronche pas. Je reviens à ma place pour m’appuyer contre la cloison molle du bolide qui trépide de plus en plus.
Je sens les vibrations de l’allure, les chocs contre la paroi du tunnel et ceux d’autres bolides qui filent avec nous des plus en plus fous, erratiques, désordonnés.
Je n’ai pas peur, mais je ne peux plus me rendormir. Je n’ai pas froid, mais je tremble comme tout ce qu’il a autour de moi et du bolide.
Je ne veux plus dormir en fait. Je m’ennuie bientôt.
Je bouge alors. Je passe un corps, puis un autre et puis encore un pour arriver enfin dans une sorte d’allée.
Je décide de me traîner vers l’avant : J’y vais ; je vais et j’y vais encore.
Je me cogne contre une cloison plus souple et j’appuie dessus profond et plus pour toucher un nouveau corps - éveillé celui-là.
Je demande : « Vous êtes les pilotes ? »
Aucune réponse sinon une grosse surprise derrière.
Je demande encore pour n’obtenir qu’un frémissement plus nerveux.
J’insiste.
Alors il y en a un qui me répond : « Retournez à votre place et dormez ! »
Je donne un gros coup de boule dans le rideau : Panique totale.
Je crie : « Où va-t-on comme ça ? »
Il dit : « On n’a pas le droit de vous parler ; retournez à votre place »

Soudain, je me sens traversé par une onde, un message :

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je me réveille sans doute à cause d’une secousse. J’ai la tête posée sur l’épaule de ma femme qui dort et ne bronche pas. Nous allons bientôt atterrir… »

Un nouveau coup et une nouvelle terreur !
Je hurle : « J’ai faim. Il y a un restaurant dans ce bolide ? »
Un long temps de calme total, conciliabule frénétique : ça cogite dur derrière !
Enfin, on me répond : « Allez tout au fond et descendez et surtout ne revenez jamais ! »
Je repars dans l’allée vers l’arrière.

Dieu qu’il est long ce bolide ! Il n’en finit pas d’être grand.
J’arrive enfin au bord d’un trou béant et n’ayant pas le temps d’aviser, un choc terrible sur la carlingue m’y précipite et je tombe.
Un sol très élastique amortit la chute et je m’aperçois que je suis passé d’un étage à un autre où dort une même foule de passagers alignés comme des abrutis de chaque côté d’une nouvelle allée.
Je repars vers l’avant où je trouve un autre passage et je vais ainsi chuter d’étages en étages pour me retrouver enfin dans la soute.
Elle est beaucoup moins grande et le bar y est au fond, vers l’avant.

Je m’approche du comptoir et me trouve face à un corps que je réveille en secouant.
« Hein ! Quoi ? Ah, enfin un client ? » Dit-il éberlué.
Je susurre un peu énervé : « J’ai faim. Que peut-on manger ici ? »
Il me tend un truc bizarre et me dit : « C’est tout ce que j’ai ici, mais comme vous êtes mon premier client, c’est gratuit »
« Gratuit ? »
J’avale son aliment : Sans goût, sans odeur, sans consistance, mais ça me calme rapide mon creux.
Comme ce barman semble heureux de ma présence, je lui demande ce qu’est ce bolide ; qui sont ses passagers ; où nous allons tous ainsi et tout le toutim.
Il répond que c’est une grande course – la grande course - entre de nombreux bolides et que nous sommes tous à la fois ensemble et individuellement des concurrents et des équipiers.
Bien sûr, je ne comprends rien à ce qu’il raconte et il semble ne pas en savoir plus apparemment…
Il me raconte alors que c’est sa deuxième « course » et qu’il est le seul rescapé de la première.
« Rescapé ? »
A la fin du tunnel, tout s’accélère et tout se rétrécit d’un coup et c’est le chaos : Tous les bolides se rentrent dedans à des vitesses folles ; ils éclatent et leurs passagers sont aspirés morts ou vivants, entiers ou en morceaux par le vide de la sortie.
Il ne sait pas comment on devient « champion » et ce que l’on gagne à ce titre.
« Champion ? »
Lors de sa dernière course, il fut éjecté contre une paroi du tunnel et il s’y est accroché en regardant disparaître tous les autres « dehors »
Il s’est demandé longtemps s’il allait lâcher, mais le tunnel s’est refermé et un énorme souffle l’a fait décrocher et repartir en arrière.
Il a perdu connaissance et s’est retrouvé dans ce bolide derrière le bar. 

Il me demande : « Que voulez-vous faire plus tard, jeune égaré ? »
Plus tard ?
« Oui, je ne sais pas moi, des études de mathématicien, de plombier, d’astrophysicien, d’avocat ou de garçon de café. C’est le moment de choisir ou jamais vous savez ? »
Mathématicien, plombier ?
Je me dis que ce type est fou, mais je n’ai pas le temps de lui répondre n’importe quoi, qu’un choc énorme nous fait bouler tous les deux dans la soute.
Il me crie : « ça y est, c’est l’arrivée mon gars, accroche-toi, bonne chance et adieu ! »
Adieu ?
Et puis soudain tout est noir ; tout est choc ; tout est bruit ; tout est chaos…
Le bolide explose et je suis projeté dans un vide absurde, dans une sorte de vortex infernal où des corps nombreux et des débris divers s’entrechoquent effarés, anéantis, laminés.
Je cogne contre un mur ; je m’y accroche comme m’a dit le barman et j’attends désemparé.
Mais je cède bientôt sans trop savoir pourquoi et je suis aspiré alors comme tout le reste vers un néant bouillonnant, bourdonnant, impossible, inexorable

Je sors enfin de la turbine avec une foule d’autres et nous tombons comme des feuilles sur un sol mou, chaud, calme, reposant.
J’attends un temps ; des corps me tombent doucement dessus ; j’attends paralysé, ébahi.
A nouveau, je perçois le message qui me traverse entier encore et encore. Quelque chose comme ça :

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je me réveille sans doute à cause d’une secousse. J’ai la tête posée sur l’épaule de ma femme qui dort et ne bronche pas. Nous allons bientôt atterrir et en moi, je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique… »

Je ne peux pas bouger et les corps n’en finissent pas de recouvrir ce sol rédempteur comme une neige insolite. Et moi avec. Je suis dessous et je m’enfonce sous leur poids.
Je pénètre lentement et sans peur dans cette terre qui m’aspire comme une tombe de sable mouvant.
La sensation est agréable : Tout mon corps est enveloppé d’une matière cotonneuse, humide, tiède et parfumée.
Je sens bientôt qu’elle me traverse comme je la traverse : Je me fonds en elle comme elle se mêle à moi.
Je sais que je vais mourir bientôt.
Mourir ?
C’est délicieux. Je me love ; elle se love.

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou Je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique.  Alpha, Nombre, équation, abscisse, lettre, fonction, constante, ordre, contrordre, ordonnée, variable, désordre, infini, courbe, fractal, entropie, translation, foi, probabilité, opérateur, chaos, courbure, thermodynamique, espérance, matrice, chaos, fraction, charité, gravitation, attracteur étrange, étrange, étrange beauté, étrange amour. La vie est une étrange attraction. Oméga. End if. [Itération] …   J’ai un peu le trac et j’ai faim »

Elle m’apprend alors que je suis le champion des bolides. Elle se love ; je me love et c’est exquis de mourir.
Elle m’apprend que je suis le vainqueur, le premier parmi tant et tant d’autres ; elle m’apprend que je suis le spermatozoïde élu.
Spermatozoïde ?
Nous nous unissons enfin pour ne faire qu’un.
J’oublie tout ; je meurs…
Lumière rouge. Il faut accrocher notre ceinture.

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou […] J’ai un peu le trac et j’ai faim »

Je suis le spermatozoïde élu…
J’oublie tout ; je meurs…

Nous arrivons avec notre peur et notre faim.

Martin Lothar, le vendredi 6 février 2009

Illustration : Joseph William TURNER 1775-1851) Pluie, Vapeur et Vitesse - Le Grand Chemin de Fer de l’Ouest (vers 1844) National Gallery, London, Europe

Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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caelle 19/02/2009 13:04

j'aime beaucoup ce tableau de Turner que tu as mis en illustration. Quand on le voit en vrai, on voit qu'il a peint un lapin qui court sur les rails devant le train.

la Mère Castor 11/02/2009 14:46

J'ai presque tout de suite saisi l'affaire, à la seconde paroi molle je crois. Emouvante et éprouvante course.

Flivo 10/02/2009 13:23

Quand même, il ne devrait y avoir que des jumeaux !

Prax 08/02/2009 21:37

Ce qui m'a toujours stupéfié, c'est l'arrachement de son flagelle au moment où le gagnant est aspiré vers l'ovule. Commencer l'aventure en perdant sa queue est très bizarre pour un YX.

Alf 06/02/2009 21:49

Hi hi, j'avais compris au barman !