Huitième spectre (une rue de Londres)

Publié le 12 Décembre 2006

C’était le jour de ses soixante ans et il était assis à la table d’un pub en sirotant pensivement sa dernière bière.
A soixante ans ce soir-là, il n’avait plus ni famille, ni ami, ni collègue, ni argent, ni papier.
Cette nuit, il dormirait certainement dans un recoin de porte ou sur un banc.

Curieux destin pour un homme qui pendant près de trente mena la vie d’un demi-dieu sur terre.
C’est vrai qu’il avait toujours eu une assistante ou un second qui s’était toujours occupé de tout ; c’est vrai que dans n’importe quel pays où il se rendait en mission, il était reçu en roi dans les ambassades et les banques où on lui remettait sans qu’il le demande tout ce qu’il lui fallait, voire beaucoup plus, pour vivre et continuer ses périples.
Absolument tout : Argent liquide, clé de chambre d’hôtel de luxe, adresses de fameux restaurants avec table réservée pour deux, puissante voiture de sport toute neuve, des filles de rêves à la pelle, des gadgets nec plus ultra en tout genre.

Il était entré à seize dans le « service » comme grouillot ou saute-ruisseau et à trente ans, il en était le fleuron : Il était devenu l’agent secret le plus performant et le plus envié de la planète.
Il avait brillé dans les missions les plus délicates, les plus dangereuses et il avait affronté, neutralisé ou éliminé les espions et les ennemis publics les plus nocifs qui soient.
Il l’avait même été présenté à sa Très Gracieuse Majesté et la reine avait ainsi félicité son meilleur agent secret pour tant d’exploits en lui faisant une bise sur la joue !
Puis vint la chute du mur de Berlin, le réchauffement de la guerre et pour lui, l’heure d’une retraite précoce, mais bien méritée aux dires de tous ses supérieurs et collègues.

Pour fêter cela dignement, il demanda à passer trois mois « aux frais de la Reine » sur une île luxueusement aménagée des Caraïbes.
Cette retraite douce lui fut bien sûr accordée avec tout ce qu’il fallait pour ne pas s’ennuyer et contenter le haut comme le dessous de sa ceinture à boucle d’or massif.
On lui confirma alors oralement qu’à son retour, on lui trouverait un « job » des plus flatteur et rémunérateur qui soit.
Ce séjour lui plut tant qu’il demanda trois mois supplémentaires qui lui furent accordés aussitôt comme les six mois de plus et l’année suivante.
Deux ans d’un tel Paradis finirent quand même par le lasser.
Il consacra alors ses derniers milliers de livres sterling au billet du retour d’autant plus que les responsables du motel finirent par lui avouer un matin qu’ils n’avaient plus de nouvelles des commanditaires de son séjour.

Le monde bascula pour lui à l’arrivée à l’aéroport où la police des frontières mit en doute l’authenticité de son passeport.
Il éclata de rire à la barbe du policier en lui révélant que compte tenu de son « métier », aucun de ses passeports n’avaient jamais été vrais et d’une dernière superbe, il livra toute une série de noms de ses chefs ou collègues en demandant qu’on les contacte afin qu’ils se portent garants au plus vite de son identité et de son statut.
Des heures plus tard, les policiers revinrent goguenards et lui affirmèrent qu’aucune des personnes de sa liste n’avaient pu être jointe : Elles étaient soit décédées, soit complètement inconnues des interlocuteurs.
C’est vrai que la plupart de ses collègues avaient comme lui un pseudo qui leur garantissait une vie privée ou une retraite sécurisée.
Des semaines plus tard, dans sa cellule à l’aéroport, il apprit que tout son service « secret » avait été réorganisé et que tous ses contacts encore vivants étaient partis « anonymement » en retraite ou dispersés dans d’autres administrations et apparemment aucun d’eux ne se souciait plus ni de lui ni de son sort.

Il resta plus de six mois dans cette prison de « no man’s land » et il n’en sortit que sous caution, pourvu de papiers provisoires établis sur la foi de ses dires, de quelques livres et de l’obligation de se présenter aux autorités policières chaque jour pour pointage et vérification de ses activités.
Il erra vainement dans Londres pendant plusieurs jours à la recherche de vieilles connaissances pour se retrouver enfin un soir dans ce pub où il consommera ses derniers pence.
En descendant aux toilettes, il se regarda dans la glace et constata amèrement que personne au monde ne pouvait plus jamais le reconnaître tant son séjour de nabab l’avait vieilli, empâté, racorni et blanchi.

Quand le patron le mit brutalement dehors, il était aussi gris dans la nuit que le meilleur des espions.
Mais les bons espions ne titubent pas ; ils ne sont ni saouls, ni seuls, ni désespérés et surtout, ils regardent à gauche et à droite avant de traverser une rue sombre.
La voiture qui le percuta était une superbe Aston Martin et la vitesse à laquelle elle roulait ne lui laissa, pour une fois dans sa vie, aucune chance, mais alors aucune : Il mourut sur le coup.
L’employé de la morgue de Londres écrivit ce soit-là : Date, heure. Entrée du corps d’un homme d’une soixantaine d’années, décédé sur la voie publique à la suite d’un accident de la circulation et au vu des papiers trouvés sur lui, se nommant Bond, James, né le … A…

 

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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Commenter cet article

myrtille 14/12/2006 09:38

T'as pas le droit de faire ça !

martin Lothar 13/12/2006 21:26

Tippie : Un jour, il faudra dire à la blogosphère entière que tu es une fausse blonde hein !Mimi : bienvenue. Pôvre, pôvre, y'a eu pire hein !Werewolf : Ouaip et même un double zéros de 7 ans d'âge et cul sec !M. : On ne sait plus vivre ou mourir, mon bon Monsieur.

M. 13/12/2006 09:07

Les héros ne savent vraiment pas partir la tête haute.

werewolf 13/12/2006 08:15

Un 7 de table d'autopsie ?

Mimi 12/12/2006 22:56

Poor James, oooooooh...

Tippie 12/12/2006 21:59

A "Periples", je savais deja que c'etait Bond.(Je serai trop forte sur Question pour un champion / Le duel... )