Treizième spectre (le monsieur du restaurant)

Publié le 23 Mai 2007

Par ce temps pourri, il ne faut pas perdre le Nord et rester à des résumés clairs et précis. Est-ce que l'on sait si on a ou si on aura encore une rose des vents ? (Jean Giono, l'Iris de Suze)

Le Monsieur est entré dans le restaurant en plein coup de feu.
Comme il n’y avait plus de place, Maman l’a installé à notre table où j’étais en train de dessiner.
C’étaient les grandes vacances de 1926 et je me souviens que c’était aussi la veille de mes dix ans.
Le Monsieur a retiré sa veste et il s’est assis à l’autre bout de la table en face de moi.
Maman s’est excusée en l’assurant que je ne le gênerai pas pendant son repas. Bien sûr, elle m’a jeté son mauvais regard noir en disant cela.
Elle lui a même demandé de ne pas hésiter à me gronder si je l’embêtais ou si je rêvais « à la lune » comme elle disait.
C’est vrai que j’étais rêveur, curieux et bavard à dix ans et j’embêtais tout le monde avec mes questions.

J’étais en train de dessiner des paysages d’Ecosse en m’inspirant des illustrations d’un vieux calendrier que Mado m’avait déniché on ne sait où.
Mado, c’était la fille du restaurant, la serveuse, la bonne ; c’était ma nounou en somme.
Je l’aimais bien Mado parce qu’elle était très gentille avec moi et que Maman m’a dit un jour qu’elle avait eu une vie pleine de malheurs pas possibles.
Elle avaient eu un tas de maris, d’enfants et de métiers qu’elle avait perdus sans arrêt et il ne lui restait que son fils Jeannot qui était un voyou et qui avait disparu depuis plus d’un an après avoir piqué du fric dans la caisse du restaurant.
Moi, je ne l’aimais pas le Jeannot. Il me prenait pour un gosse. Il ne voulait jamais jouer avec moi et il ne répondait jamais à mes questions.
En plus, il faisait pleurer sa mère sans arrêt.
Bon débarras, comme avait dit Papa.

Le Monsieur a commandé son déjeuner en sortant tout un tas de papiers de son cartable noir et il s’est mis à écrire en sirotant un verre de Condrieu pour l’apéritif.
Pendant ce temps, je coloriais le Loch Ness avec les douze crayons de couleurs qu’on m’avait offerts pour Noël.
A dix ans, je ne rêvais que de l’Ecosse et je voulais y aller pour jouer de la cornemuse, porter le kilt ou me baigner dans la Loch Ness, même si j’avais un peu peur du monstre.
Un jour, j’ai demandé à mes parents si on pouvait aller en vacances en Ecosse.
Maman a soupiré et Papa a haussé les épaules.
J’aimais beaucoup mon Papa même si on ne se parlait pas souvent tellement il était occupé à sa cuisine et à son restaurant.
Papa était né en Italie. C’était un « rital » comme disait ce con de Jeannot.
Il s’appelait Giovanni Volpe et « volpe » en italien, ça veut dire « renard » 
Il est arrivé à Lyon alors qu’il n’avait que seize ans, en espadrilles, sans chaussette, sans un sou en poche et il s’est fait embaucher aussitôt comme cuistot par l’ancien propriétaire de notre restaurant.
Il faisait tellement bien la cuisine mon père que bientôt le petit bouchon de la rue Saint-Jean a croulé de clients matin et soir que l’on ne savait même plus où les mettre.
Papa passait tout son temps dans la cuisine où il travaillait sans arrêt sept jours sur sept et douze mois sur douze.
C’est pour ça qu’on n’allait jamais en voyage ni nulle part ailleurs.
Mon Papa est même mort à quatre-vingt-cinq ans en faisant cuire des rognons.
Il a lâché soudain la cuiller en bois ; il a porté sa main à la poitrine et il m’a dit : « Ça y est c’est la fin, Herbert ! Occupe-toi de ta mère et ne laisse pas brûler les rognons »
Et il s’est effondré, mort, dans mes bras.
Je me suis occupé de Maman, mais les rognons ont cramé quand même.

Le Monsieur n’arrêtait pas d’écrire tout en picorant sa salade aux lardons dans son assiette.
Moi, ça m’impressionnait beaucoup que l’on écrive autant et aussi vite et bien sûr, au bout d’un moment, en m’assurant que Maman nous tournait le dos, je n’ai pu m’empêcher de lui demander ce qu’il écrivait comme ça.
Le Monsieur a relevé la tête, il m’a souri gentiment et il a dit qu’il écrivait une lettre à une de ses sœurs.
Moi, j’aurais bien aimé avoir une sœur pour lui écrire tout plein de choses longues et importantes comme ça.
Je lui ai alors demandé ce qu’il faisait comme métier.
Il m’a répondu qu’il était postier.
J’étais sidéré car je découvrais qu’un facteur ne se contentait pas de mettre des lettres dans les boîtes, mais qu’il pouvait aussi les écrire lui-même.
Le Monsieur m’a alors demandé ce que je voulais faire plus tard.
J’ai répondu que je voulais être Prince de Gales pour aller me promener tous les jours autour du Loch Ness en jouant de la cornemuse.
Le Monsieur a éclaté de rire et même il s’en est presque étranglé en avalant un bout de salade de travers.
J’ai rigolé aussi avec lui.
Je lui ai dit aussi que j’aurai un fusil pour tuer le monstre si jamais il sortait de sa tanière.
Le Monsieur m’a dit souriant que le monstre du Loch Ness était peut-être très gentil et qu’il aimerait écouter la cornemuse et jouer avec les princes de Gales.

Mado est arrivé pour lui apporter des quenelles et en le servant, elle m’a fait un gros clin d’œil comme pour me prévenir que Maman avait quitté la salle pour un bout de temps.
Alors là, j’ai sorti ma sulfateuse à questions sur tout et sur rien et le Monsieur m’a répondu du tac au tac en me racontant des choses simples qui coulaient aussi vraies et fortes que l’eau du Rhône, c’est sûr.
Comme il semblait s’intéresser à mon dessin, j’ai empoigné le vase en porcelaine qui nous séparait et qui contenait trois roses rouges que Mado avait cueillies le matin même dans notre jardinet.
Je l’avais saisi un peu trop vite et trop en hauteur et je me suis piqué aux épines.
J’ai juré et j’ai demandé tout de go au Monsieur pourquoi les roses avaient des épines comme ça.
Il m’a répondu que c’est parce que les jardiniers étaient parfois injustes envers elles.
J’ai trouvé ça chouette comme réponse, même si Mado était bien trop triste et bien trop gentille pour être injuste.

Le Monsieur a regardé mon dessin, puis il l’a pris et avec le crayon bleu outremer qui était le mieux taillé, il s’est mis à dessiner des trucs partout dessus, mais sans tirer la langue comme moi.
Nom d’un os ! Je n’avais jamais vu de ma vie quelqu’un dessiner aussi vite et aussi bien que lui !
En quelques secondes, il m’avait mis dans le ciel un tas de nuages et d’oiseaux superbes, un avion biplan monomoteur plus vrai que les vrais, et sur la colline, il planta un arbre, beau comme jamais au pied duquel, il dessina ensuite des moutons rigolos comme tout.
J’étais sur le cul tellement c’était bien et je suis resté un bon moment, bouche béante, à contempler ce tableau trop beau de l’impossible.

Malheureusement, le Monsieur avait déjà terminé son repas et son café englouti, l’addition payée, il se leva pour me laisser tout seul sur mon petit nuage.
Au moment de partir toutefois, il me caressa les cheveux et m’a dit : « Au revoir, petit prince et n’écoute pas ta Maman : Rêve, rêve Herbert, le plus possible, cherche et tâche de trouver sinon tu te feras allumé par tous les méchants et tous les imbéciles de la terre »
Avant qu’il ne disparaisse à jamais de ma vie, je lui ai demandé son nom et il m’a répondu : « Antoine de Saint-Esprit » ou un truc comme ça.
Il avait un nom aussi rigolo que ses moutons.

Martin Lothar le 23 mai 2007

 

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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Berthoise 17/05/2009 05:55

J'ai eu raison de venir. Jamais de déception ici.

Martin-Lothar 18/05/2009 20:51


Berthoise : En plus ce spectre est l'un que je préfère. Il a été conçu et écrit en moins de deux heures... Bises


Fredesk 31/07/2007 12:29

Tu es né avec le siècle passé ? Eh ben... tu as la plume alerte encore... bravo.Ou... si ce texte est une création à 100% ? Alors si c'est cela... bravo... tu as la plume alerte, encore ;;;;)))

Nijenn Bluemoon 26/05/2007 21:21

Ah Martin ! Toujours le même bonheur à te lire. On se perd dans tes labyrinthes ? Oui. Mais pas plus que dans les méandres de la vie. Sourire.

Tippie 24/05/2007 22:09

Sweet :o)(Si je peux me permettre une remarque qui me reste en tete depuis que j'ai lu ton texte hier... Il y un p'tit truc qui est etrange dans ton histoire. Il est écrite comme si l'auteur était encore un enfant, et pourtant, il doit etre sacrément plus âgé vu qu'il a vu son père mourir à 80 ans... ?)

Martin Lothar 24/05/2007 21:32

Giov : Merci, mais ce dédale est le mien et le nôtre aussi car je le partage sur les fils d'Ariane et du net pour en sortir ou pour savoir si le Minotaure est vraiment homme et bête à la fois.Didier Goux : Merci. La jalousie est un ressentiment pour les minables et ça ne te va pas du tout.Miette : C'est rare qu'on m'associe à la beauté, mais bon, si tu le dis, ça me fait plaisir...Petite Renarde : Nous sommes tous perdus pour tous mieux nous retrouver un jour.Sana : Merci. Pour ceux qui aiment vraiment la vie, le monde, les gens les plantes, les minéraux, les animaux, tout est facile à jamais.

Sana 24/05/2007 08:04

J'ai préféré Villon, mais tu as toute mon admiration bien sûr! Quelle facilité, pfff...

petiterenarde 23/05/2007 22:21

j'aime me perdre dans tes labyrinthes : cette fois ci, je me suis dis que je partais en terrain conquis. et je me suis perdue quand même !bises

Miette de Savane 23/05/2007 21:41

Comme c'est beau...

Didier Goux 23/05/2007 21:33

Superbe texte, rien à dire de plus. Personnellement, j'en veux d'autre (et j'ai les moyens de vous faire écrire !!!)J'aurais aimé écrirez ça, mais bon, pas de bol : j'étais pas là...

Giovinetta 23/05/2007 11:39

le plan de vol me parait un brin trop énigmatique mais j'ai bcp bcp aimé ton texte ;)