Vingt-troisième Spectre (Une femme de ménage)

Publié le 25 Avril 2008

Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.


Vingt-troisième Spectre (Une femme de ménage)

Les fenêtres sont faites de verre comme les miroirs. Mais quand on y appose de l’argent dessus, on n’y voit que soi. C’est pourquoi les pauvres sont souvent plus gentils que les riches. (Alexander Mitscherlich)

Aussi l’honnête homme est-il l’ennemi commun dans cette ville. L’honnête homme est celui qui se tait et refuse de partager. (Honoré de Balzac, le Père Goriot)

Betty Moran naquit en 1840 dans une petite ville minière du Pays de Galles.
Elle perdit sa mère alors qu’elle n’avait pas douze ans et la remplaça dès lors pour les travaux ménagers comme pour préparer les repas de ses deux frères et de son père, tous les trois mineurs de fond.
Cela fut pourtant de courte durée car en avril 1856, à la suite d’un effondrement de galerie, ces trois hommes ne devaient plus jamais rentrer chez eux et Betty fut forcée d’abandonner la minuscule maison que la compagnie leur avait louée.

Elle se réfugia au domicile de Kent Galloway, son ami d’enfance qu’elle épousera un an plus tard.
Kent ne voulant devenir mineur en aucun cas, le couple décida de s’installer à Londres où ils trouvèrent assez vite un emploi : Elle, de petite main chez un tailleur et lui, de docker.
Malgré des salaires de misère, Betty et Kent vécurent heureux pendant quelques années et ils s’offrirent même un enfant, Jack, qui naquit en 1860.

Le destin de Betty devait encore basculer trois ans plus tard quand Kent, lui aussi un soir, ne rentra pas et il disparut à jamais. On supposa qu’il se laissa recruter par quelque compagnie maritime pour servir de matelot sur un navire au long cours et ce, sans trop résister compte tenu qu’il rêvait souvent de voyager et de connaître ces colonies dont ses collègues lui parlaient trop souvent.
Betty désespéra des mois et des mois puis, réconfortée et soutenue par ses amis, ses voisins et même par son tailleur de patron, elle parvint à remettre du sens dans son existence et elle se résolut enfin à s’en sortir toute seule, cette fois.
Pour cela, en plus de la couture, elle accepta de faire quelques heures de ménage, tôt le matin et tard le soir, au profit d’un consortium bancaire de la City.
C’était épuisant et ce supplément la privait quasiment de son fils six jours sur sept, mais ça lui permettait d’éviter la famine et de garder pour domicile et pour abri une petite pièce sordide et sombre.

Un soir d’octobre 1864, alors que Betty nettoyait le sol du hall d’une agence financière internationale, la tête de son balai heurta quelque chose sous un comptoir.
Elle se baissa et remarqua un gros portefeuille en cuir qu’elle n’eut pas de peine à ramasser.
Prenant garde d’instinct que personne ne la remarque, elle inspecta l’objet et l’ayant ouvert, elle découvrit qu’il contenait une véritable fortune en billets. Il y en avait près d’une cinquantaine en grosse coupure et Betty se dit alors qu’elle n’avait vu de sa vie autant d’argent en une seule fois et qu’elle tenait sans doute dans ses mains, l’équivalent d’au moins cent ans de son salaire !
Elle eut alors un moment d’hésitation : Soit elle empochait discrètement le portefeuille pour aviser plus tard de la suite ; soit elle signalait cette trouvaille au chef d’équipe.
Elle n’eut pas de mal à supposer que ce brave chef après félicitations sinon remerciements, se garderait la chose pour lui tout seul et aussitôt convaincue, Betty coinça furtivement le trésor sous sa chemisette.
Elle rentra presque en courant, tant elle était troublée, affolée, effarée d’une telle aubaine et bien qu’elle n’eut jamais aucune religion, l’idée d’en rendre grâce au premier dieu venu lui traversa plusieurs fois l’esprit sur ce parcours devenu très irréel.
Une fois chez elle, elle cacha le portefeuille sous son matelas et après avoir récupéré son fils chez la voisine et l’avoir couché, elle se jeta tout habillée sur son lit et se mit à réfléchir sur ce qu’elle allait faire le lendemain.

Betty Moran Galloway dormit bien peu cette nuit-là car après avoir tiré les plus grands plans sur les comètes les plus merveilleuses les doutes l’assaillirent bientôt.
Et si tout cela n’était qu’un piège ? Et si quelqu’un l’avait aperçue empocher ce portefeuille ? Et si une enquête remontait jusqu’à elle ?
Elle n’était pas seule dans le hall au moment de la découverte et elle savait qu’on s’épiait bien souvent entre collègues aussi misérables les unes que les autres et que toute information pouvait permettre d’obtenir des chefs plus de confiance, moins de rigueur voire quelque libéralité de toute nature !
A l’aube, Betty tira le portefeuille de dessous le matelas et l’examina : C’était un large marocain bien usé et même déchiré par endroits. Il avait sur une de ses faces des initiales qui furent dorées il y a très longtemps, mais ne sachant lire, Betty ne les décrypta pas plus d’ailleurs que les écritures de deux ou trois autres papiers accompagnant les billets.

A l’heure de se rendre de nouveau au travail lasse et quelque peu terrifiée par ses doutes, Betty décida de porter le portefeuille au poste de police le plus proche de la banque en déclarant qu’elle l’avait trouvé sur le pavé dans une rue adjacente. Avec de la chance, le propriétaire la récompenserait largement de cette honnêteté et ce serait toujours ça de gagné en toute quiétude pour elle et son enfant.

C’est un homme d’environ cinquante ans, grisonnant de poil et d’allure très modeste qui sortant du bureau de police, s’effaça devant Betty pour la laisser entrer. Malgré son trouble, elle le remercia de son plus beau sourire et se dirigea timidement vers le guichet où elle fut accueillie par un Bobby tout aussi aimable.
Elle lui remit le portefeuille et débita l’histoire de la trouvaille qu’elle avait apprise par cœur tout le long du chemin. 
A peine, le policier eut-il lu les papiers contenus qu’il héla son collègue en faction pour lui demander de rattraper l’homme si galant qu’elle avait croisé en entrant : Il expliqua alors à Betty que ce monsieur était le propriétaire du portefeuille et qu’il venait tout juste d’en signaler la perte.

Quelques minutes plus tard, Betty se trouva dans la rue aux côtés de ce monsieur qui la remercia avec chaleur et émotion et qui lui expliqua combien il était soulagé d’avoir récupéré cet argent qui constituait toute sa fortune.
Il était venu la veille à cette agence pour monnayer une lettre de change envoyée d’Allemagne et qui représentait l’héritage de son père qu’il réclamait à sa mère depuis des lustres et des lustres.
Il ne s’était pas rendu compte avant d’arriver chez lui que le fond de la serviette dans lequel il avait glissé le portefeuille fût éclaté et que le magot n’y était pas resté pas longtemps !
Il confia à Betty qu’il était très pauvre, exilé de plus de cinq ans à Londres avec sa femme et son enfant et que cet argent était une délivrance car il était pour lui la dernière échappatoire à la famine. 
Betty en entendant cela fit dans son esprit une croix sur une éventuelle récompense, mais bientôt l’homme sortit un des billets du portefeuille et lui demanda de l’accepter.
Elle ne se fit pas priée à vrai dire et elle le remercia de ce don appréciable, somme toute.
Ils échangèrent leurs noms et leurs adresses et l’homme l’assura qu’en cas de malheur, il ferait tout ce qu’il pourrait pour l’aider, elle et son fils Jack.

Ils se serrèrent la main et ils se quittèrent pour ne plus se revoir car Betty Moran Galloway continua sa modeste vie sans plus de bonheur ni de malheur et elle ne demanda jamais le secours de ce Monsieur Karl Marx.

Martin Lothar, le 24 avril 2008. 

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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Berthoise 27/04/2008 11:14

ILS font même pas peur.
Désolée pour la faute.
J'attends avec impatience le prochain, donc.
J'en tremble déjà.

Martin-Lothar 27/04/2008 21:29


Berthoise : Il faudra vous accrocher hein !


werewolf 26/04/2008 19:03

comique ! ah non !? ce n'est pas l'un des Marx brothers ?

Martin-Lothar 26/04/2008 20:49


Werewolf : Tiens, j'ai mis une citation d'emblée du Groucho !


Berthoise 26/04/2008 07:49

Comme Mère Castor, j'aime beaucoup ces spectres.
Il ne font pas peur, faut dire.

Martin-Lothar 26/04/2008 20:48


Berthoise : Merci. Mais attention, le prochain sera terrible lui !


Alf 25/04/2008 22:06

Il était kapital qu'elle lui rende le flouze !

Martin-Lothar 26/04/2008 20:47


Alf : Oui, mais il n'a jamais été bien riche, contrairement à beaucoup de ses admirateurs d'hier et d'aujourd'hui !


Spendius 25/04/2008 21:40

Ah, c'est bien foutu pour le final, il y a pas à dire :D

Martin-Lothar 26/04/2008 20:42


Spendius : Heureux de vous voir ici. Merci


la Mère Castor 25/04/2008 21:30

J'aime ces spectres, on se fait surprendre presque à chaque fois, hou hou !

Martin-Lothar 26/04/2008 20:36


Mère Castor : C'est fait pour ça ! Hou hou !