Onzième spectre (une drôle de guenon)

Publié le 20 Mars 2007

Elle n’avait pas de nom car elle était un singe perdu dans la nuit des temps.
C’était une guenon sans nom, mais pour la commodité du récit, nous l’appellerons « Maa »
Elle naquit parmi un peuple de plus d’un millier de singes qui occupaient toute une colline qui sera nommée plus tard « la Grande Roche ».
Cette petite montagne était en fait un reste d’une des falaises qui jadis dominaient la vallée d’un fleuve, large comme une mer.

A la naissance de Maa, la Grande Roche était une belle colline formée de terrasses naturelles où poussait tout ce qu’il fallait pour contenter ses habitants.
Elle était aussi un abri sûr où aucun fauve ou rapace de la vaste savane alentour n’osait s’aventurer pour s’attaquer aux singes beaucoup trop nombreux.
L’enfance de Maa fut donc opulente et bienheureuse et ce d’autant plus qu’elle se révéla bientôt une guenon de belle taille, musclée souple et surtout, particulièrement maligne et débrouillarde.

Comme tous ses congénères, elle usait déjà du bâton, c’est-à-dire d’une branche d’arbre plus ou moins droite et solide qui servait à bien des choses utiles et notamment, à chasser tout importun fut-il singe ou d’une autre espèce.
Maa était particulièrement habile avec cet outil ce qui la faisait respecter de tous et même admirer de beaucoup.
Un jour toutefois, elle dépassa les bornes dans cet exercice en se dressant à la verticale, sur ses deux pattes arrière et en restant ainsi figée un très long moment.
Beaucoup de jeunes singes furent en effet très effrayés à un tel point que le Grand Mâle, le chef de la tribu, intervint en rossant sévèrement l’impudente.
Cette raclée ne perturba pas Maa pour autant et elle continua ce jeu jusqu’à que sa propre mère le lui interdise définitivement.

Dès qu’elle fut en odeur de procréation, Maa, par sa superbe constitution fut courtisée et honorée par de très nombreux mâles qui voyaient en elle une mère pleine de promesses.
Hélas, le temps passant, les saillies répétées n’eurent aucun effet et bientôt, Maa s’en désespéra en voyant ses soeurs ou ses cousines la narguer de leur nombreuse progéniture.
Un jour pourtant, elle mit bas un singe mort-né et de ce seul et triste fait, elle engendra son propre malheur.
Maa fut bientôt dédaignée par tous et rapidement honnie, puis finalement chassée de la communauté.
Elle fut reléguée au sommet de la Grand Roche, l’endroit le plus aride et le plus désertique et elle fut obligée chaque jour de s’abaisser pour quémander le droit de cueillette ou même d’approcher un membre quelconque de la tribu.

En ces temps-là, le climat devint de plus en plus néfaste dans toute la contrée et la famine s’installa bientôt dans la société des singes.
Beaucoup moururent de faim ou de soif et nombreux sont ceux qui quittèrent la Grande Roche pour s’aventurer dans la savane pleine de dents et de griffes.
On ne les revit jamais…
Par contre ceux qui étaient restés purent parfois apercevoir comment certains de ces migrants terminèrent leur court périple en disparaissant brusquement dans les hautes herbes de la plaine.
Le soir même, ils entendaient les feulements des lions qui en disaient long sur leur contentement.

Ils ne furent bientôt plus qu’une trentaine de singes sur la Grande Roche n’ayant plus que du bois mort pour se nourrir.
Entre la colline et la rivière, en pleine savane, se trouvait toutefois un petit-bois qui ne semblait pas avoir souffert de la sécheresse.

Une expédition de survie fut donc décidée et organisée par le Grand Mâle qui emmena avec lui tous les singes encore vaillants.
Le danger était grand car il fallait traverser une étendue de hautes herbes d’où pouvaient déboucher à chaque instant des fauves énervés eux aussi par la faim.
Maa se joignit à la troupe et dans l’indifférence ou dans la peur générale, elle en prit même la tête.
Tremblant d’angoisse, à quatre pattes, ils sillonnèrent les herbes un moment quand toute la file se figea effarée en apercevant Maa se dresser à l’aide de son bâton et scruter les alentours.
Elle se rabaissa enfin et repartit en galopant pour recommencer son manège quelques mètres plus loin.

Sans moufeter, le Grand Mâle la suivit comme une ombre, toute la troupe lui emboîtant le pas.
Et puis vint ce moment où, debout, appuyée sur sa branche d’arbre, Maa poussa un grand hurlement d’alerte : Dressée comme elle l’était, elle avait pu voir un envol d’oiseaux affolés ; puis lui était venue une odeur caractéristique et enfin elle avait perçu des mouvements suspects sur la surface du champ : La mort était là ; elle approchait !
Par chance, les singes étaient près d’un arbre imposant vers lequel le Grand Mâle n’eut aucune peine à diriger toute sa troupe
Maa fut la dernière à grimper dans ce refuge providentiel en échappant de peu à un coup de griffes mortelles.

Les singes passèrent la nuit dans l’arbre sous l’étroite surveillance des lions.
Le lendemain, les fauves avaient disparu et quelques singes aussi.
Ils seraient tombés de l’arbre durant leur sommeil.
Ce sacrifice permit aux survivants de gagner tranquillement le petit-bois où ils firent provision de tout de ce qu’ils espéraient.
Le retour fut évidemment plus long, tous empêtrés qu’ils étaient de leurs branches à traîner, mais plus serein aussi grâce à la technique de Maa…

Si cette excursion remplît les estomacs, elle marqua aussi quelques esprits : Maa fut réhabilitée et rejoignit la société des singes.
Même le Grand Mâle lui marqua sa reconnaissance en la saillant comme il fallait et autant qu’il pouvait.

Quelques mois plus tard, Maa mit bas un magnifique et vigoureux petit mâle qui manifestement tenait tout à la fois de sa mère et de son père.
Cet événement fut de plus concomitant à une saison faste qui fit fleurir et fructifier de nouveau la flore de la Grande Roche.
Maa éleva son enfant avec zèle et jalousie car le nouvel « âge d’or » fit bientôt oublier ses aventures et sa gloire et les envieux, les méchants et les sectaires, enfin repus, reprenaient jour après jour du poil de la bête.

Ces derniers, qu’ils soient hommes ou bêtes, ont un seul défaut, un seul travers ou un seul vice, celui de se mêler de ce qui ne les regarde pas.
Et ceux-là virent un jour, notre Maa enseigner à son fils l’art de se tenir debout, sur ses pattes de derrière en s’appuyant sur le bâton.
Et ceux-là firent culte des bonnes manières en arrachant un fils à sa mère et en la vouant à nouveau aux gémonies et à la quarantaine.
La famine et l’indigence revinrent bientôt emportant tous les rêves, les joies et les espoirs…
Beaucoup de singes encore s’en allèrent vers d’autres horizons.
Certains emmenèrent avec eux le petit de Maa qui faillit en crever de rage et de tristesse.

Des mois passèrent ainsi  à ravaler ses larmes, sa peur et sa faim.…
Ils ne furent bientôt qu’une dizaine à hurler sur la Grande Roche et le fameux petit-bois n’était plus que cendre.
Il fallait partir, décidemment.
Il fallait tous partir.
Ils partirent alors ; ils partirent tous.

Ils se dirigèrent vers le Nord avec Maa en tête de colonne qui refit alors ses « simagrées » salvatrices.
Par chance une migration saisonnière de buffles occupa les lions pendant plusieurs jours et les singes purent atteindre la rivière qu’ils traversèrent aisément.
Une nouvelle savane interminable les attendait sur l’autre rive et ce furent encore de longues journées et des nuits d’angoisse et de peine.
Malgré quelques fausses alertes, ils passèrent sans dommage et parvinrent enfin à une autre colline.
Ils en épuisèrent vite les ressources et repartirent pour en trouver une nouvelle.

Combien de temps errèrent-ils ainsi d’oasis en oasis, de bois en bois, de colline en colline ?
Des années ?
Nul ne le saura jamais, mais Maa était une vieille guenon quand un jour, ils parvinrent enfin au pied de très hautes montagnes.
L’escalade étant impossible, ils s’engagèrent dans une gorge tapissée d’arbustes.
L’endroit était plus dangereux que tout ce qu’ils avaient connu : La végétation était plus haute qu’un singe debout et plus basse qu’un singe rampant et pour comble, elle puait son fauve à pleines narines !
N’étant que singes et bêtes, ils n’eurent pas l’idée de faire demi-tour ce qui il est vrai, ne les aurait pas menés à grande chose de mieux.
Heureusement, cette flore les combla de ses fruits et de ses baies et une fois rassasiée, la tribu de Maa la guenon pénétra dans ce corridor terrifiant.

La première journée et la première nuit furent sans danger, mais le lendemain dès le lever du jour, une angoisse indescriptible saisit la petite troupe : des rugissements et des grognements se répercutèrent dans le caisson de la vallée et semblaient se rapprocher.
Bientôt, les singes furent cernés par une poignée de fauves.
Ils n’en aperçurent d’abord que les ombres glissant entre les troncs puis apparurent bientôt les têtes de félins d’une espèce inconnue : Plus petits que les lions tristement fameux, ils avaient une robe jaune tachetée de noir, mais ils semblaient aussi affamés, résolus et mortels.
Seule Maa avait gardé son bâton ; les autres l’ayant abandonné trop embarrassés pour le traîner ou trop épuisés pour le garder entre les dents.
Les fauves s’approchant à petits pas, les singes firent corps en cercle hurlant leurs cris de défi et d’intimidation.
Maa frappa le sol avec son bâton à quelques centimètres à peine d’un félin qui recula d’un saut.
Mais ils se rapprochèrent encore et bientôt, l’un d’eux attaqua en foudre : Il se jeta sur un des singes qu’il mordit à l’épaule et le retira du groupe dans un nuage de poussière.
Les cris simiesques redoublèrent alors semblant intimider un peu l’ennemi et permirent au malheureux de se libérer de l’étreinte et de rejoindre le groupe en roulant comme une boule.
Mais ce n’était qu’un maigre répit et les hurlements ne pourraient rien à la longue contre de telles griffes, de tels muscles et de telles dents…
Les fauves, se reprenant, attaquèrent alors de conserve et tout désormais allait se jouer en quelques secondes…
...
Dans la clairière, il y eut d’abord un grand silence…
...
...
...

Et puis soudain une immense clameur : Une armée de singes surgit des buissons de toute part et se rua en hurlant sur les fauves paralysés de surprise.
Ils étaient plus de cent, armés de bâtons et ô stupeur, ils se déplaçaient tous, debout, sur leurs pattes de derrière !

La tribu de Maa regarda incrédule la fuite piteuse des fauves et quelques minutes après, la danse victorieuse de cette horde de singes étranges qui vinrent alors les entourer pour les réconforter.
L’un deux, le plus grand et qui semblait être le chef de cette horde de sauveurs, vint s’agenouiller devant Maa et se mit à la renifler aussitôt.
Maa, étourdie et encore apeurée, se mit à le renifler aussi et elle reconnu alors l’odeur de son fils qui avait déjà reconnu l’odeur de sa mère.

Les singes « hauts » emmenèrent les « singes bas » sur leur territoire : Une petite vallée sans prédateur inquiétant où coulait une eau claire et où poussait l’abondance.
Le paradis des singes…
Maa y vécut ses dernières années repue, honorée et respectée, mais elle n’aura jamais appris à marcher « debout » comme tous les jeunes de sa nouvelle tribu savaient le faire.

Un  jour enfin, accablée par l’âge et une forte chaleur, elle tomba de tout son long sans pouvoir se relever.
Elle gémit ; elle cria ; elle hurla pendant un long moment jusqu’à ce qu’elle aperçoive enfin la grande silhouette de son fils.
...

Il la ramassa et marchant, debout, il la porta dans ses bras jusqu’à son gîte.
Il se coucha près d’elle et la couvrit de caresses.
Maa expira quand la nuit tomba.

Elle mourut en guenon de son espèce, en primate de son ordre, près de son seul enfant qu’elle aimait ; dans les bras de son fils qui la chérissait et qui désormais était tout sauf un singe.

Martin Lothar, le 20 mars 2007

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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Commenter cet article

myrtille 23/03/2007 09:29

Je veux bien jouer Maa (ça n'a aucun rapport avec le fait que Brad Pitt soit mon partenaire)Ca tombe bien, je n'ai pas eu le temps de m'épiler.

Nicolas 22/03/2007 22:09

Au fait, je n'ai pas écrit mais j'aime beaucoup ce conte et pas uniquement du fait que Maa soit une vraie sylphide.

Nicolas 22/03/2007 22:06

Brad Pitt vous avez dit Brad Pitt... je vais faire les auditions pour la scène du baiser enflammé... J'en conclue que les primates singent l'Homme... reste à savoir qui est le plus animal...

Leu Warou 22/03/2007 21:41

Laouen : Pas encore hein !Pierre-Jean : Là c'est un chainon dit manquant ; le destructeur viendra plusieurs milliers d'années plus tard.Myrtille : Le scénario est prêt. Brad Pitt jouera le Grand Mâle et on cherche une actrice pour Maa : Ça t'intéresse ?Nijenn : Merci. Un éditeur pour quoi faire ?Daniel : C'est bon signe et bon singe d'être triste parfois...

Daniel 22/03/2007 18:01

Des singeries tristes...Bize

Nijenn 22/03/2007 09:03

Alors là ! J'en ai eu la larme à l'oeil. Ce conte est très réussi. Quand envoies-tu tes spectres à un éditeur ? (Je ne plaisante pas). Bise

myrtille 21/03/2007 13:23

snif...Et le film, il sort quand ?

Pierre-Jean 21/03/2007 09:18

Un destructeur de planète ?

laouen 21/03/2007 08:46

euh?tu seras un homme, mon fils?bises