Seizième Spectre (le troisième homme)

Publié le 1 Novembre 2007

 

Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume et l'inspiration… Ne evacuetur crux Christi (Blaise Pascal, Pensées, 245)

Ce récit a été retranscris par le scribe du labyrinthe qui l’a recueilli de ce spectre par télépathie et autant qu’il fut possible, l’a documenté par recoupement calendaire et géodésique.

Ce spectre n’a pas de nom connu et n’a jamais su comment on l’appelait car il naquit sourd et muet aux environs de la dixième année de notre ère dans un faubourg de Jérusalem.
Il n’a aucun souvenir de sa mère qui était une prostituée vouée à la garnison romaine et qui, quand elle eut connaissance des infirmités de son fils, l’abandonna à quelques matrones voisines.
Elle disparut à jamais.
Dès qu’il fut en âge de travailler, ses « nourrices » envoyèrent notre spectre comme serviteur dans un lazaret non loin de la ville où il fut tout de suite affecté au service des repas aux lépreux.
Il passa ainsi près de quinze années dans un étroit couloir séparant la cuisine des cellules, à passer les plats ; à les récurer et à les laver.
Il fut moqué et souvent mal traité tant par les autres serviteurs que par les malades.
Il avait cependant une très bonne constitution physique, une excellente vue, une magnifique mémoire et un beau don pour dessiner et graver ce qui le protégea sans aucun doute de la déshérence psychique et morale d’une telle solitude et d’un tel traitement.
Il ne sortait que très rarement dans la cour de la léproserie et dès qu’il en avait l’occasion, il s’en allait pendant des heures marcher en rêvant dans la campagne sans chercher à rencontrer qui que ce fut.

Un jour qu’il revenait d’une de ces courses, il découvrit l’hôpital envahi par une foule immense qui formait cercle autour d’un groupe d’une dizaine de personnages au milieu duquel un jeune homme monté sur une table captivait l’attention de tous.
Jamais notre spectre n’avait vu un tel théâtre et bien qu’il ne comprenne pas de quoi il retournait, il observa, fasciné, cette scène pendant plus d’une heure : L’immobilité, l’attention d’une assemblée aussi nombreuse ainsi « suspendue » aux lèvres de cet « Orateur » fut sans doute pour lui le plus beau spectacle de toute sa vie.
Bientôt, il comprit que les choses avaient été dites et voyant que l’assemblée commençait à se désunir, il rejoignit troublé, impressionné, son antre sombre et familier.
Les mois passèrent sans qu’il n’oublie cette scène qui le hantait au plus profond de lui-même ; lui, qui était tout le contraire de cet homme de grande parole ; lui, qui était tout l’opposé de ce maître possédant le merveilleux secret d’agréger par les sons et les gestes, tous les esprits, toutes les passions et sans doute tout l’amour de tous les autres.

Pourtant, le destin ou « on ne sait qui ou on ne sait quoi » voulut qu’il croise à nouveau les pas de ce fabuleux Orateur.
En effet, il l’aperçut quelques années plus tard sur la route de Jérusalem où il se dirigeait monté sur un âne et toujours entouré de ses compagnons.
Du regard, Il suivit le plus longtemps possible leur cheminement et enfin il rentra au lazaret où pendant plusieurs jours, il fut en proie à une agitation de l’esprit et du corps sans pareille.
Un matin, il décida de tout quitter et de se rendre dans la grande ville pour tenter d’y retrouver cet homme fabuleux.
Il erra en vain pendant plusieurs semaines dans Jérusalem, se nourrissant d’oboles, et surtout d’espoir, s’abritant la nuit partout où il pouvait.
Un après-midi sur une grande place fouleuse, il aperçut enfin son « idole ».

Hélas, il constata bien vite que l’homme était cette fois en prise à l’aversion et à la colère du public, des soldats et des autorités : La roue de la fortune semblait avoir tourné d’un bien mauvais angle pour lui…
La foule était très agitée, houleuse voire dangereuse et manifestait bien des gestes et des signes de haine à l’encontre de l’homme qui, enchaîné, sanglant, à genoux et tête basse, semblait abandonné de tous.
Notre spectre voulut s’approcher de lui et alors qu’il commençait à peine à se frayer un passage dans la multitude des corps qui s’oppressaient, se mêlaient, se bousculaient dans une houle brutale et puante, un jeune garçon jaillit soudain comme une flèche du cœur de la foule et le percuta d’une si violente manière que leurs deux corps s’affalèrent ensemble dans la poussière.
La suite ne fut qu’un cauchemar épouvantable…

En tombant sur le ventre, notre spectre se cogna la tête contre une pierre et il en resta étourdi plusieurs minutes.
Reprenant enfin conscience, il constata que la foule faisait cercle autour de lui et que le gamin avait disparu.
Deux soldats romains se tenaient près de lui.
Ils le relevèrent sans ménagement et l’un deux lui montra une bourse à terre que son corps avait découverte.
Notre spectre comprit de suite le malentendu dont il était désormais la victime : Le jeune garçon était un voleur à la tire qui disparut à jamais en lui laissant le fruit et la peine de son larcin.
Hébété, il espéra en vain qu’un quelconque témoin le disculpa d’emblée et à cet effet il quémanda du regard l’aide des spectateurs jusqu’à ce que les soldats le traînent brutalement jusqu’à l’enfer.
Ses infirmités et son angoisse transformèrent vite son interrogatoire en une suite de coups de poings et de pieds et il réalisa bientôt que rien ni personne ne pouvait venir à son secours.
Le délit était trop flagrant et notre spectre ne pouvait qu’être rebelle et relaps.
Il ne comprit pas qu’un officier le condamna à mort en quelques minutes et qu’il serait jusqu’à son exécution le jouet martyr d’une beuverie de soudards.
Il se retrouva dans une salle orgiaque où toute la nuit, il fut forcé de se déplacer à quatre pattes sous les coups et les moqueries.
Ils lui pissèrent tous dessus.
Dans un coin, assis sur une table, se tenait « l’Orateur », une couronne d’épine sur la tête, couvert de sang et de crachats.
Sur un banc, on avait attaché nu, sur le ventre, un jeune homme blond qui sanguinolent, subit pendant des heures les outrages les plus bestiaux.
Notre spectre agoni de coups et d’angoisse s’évanouit au petit matin.
Quelques heures plus tard, il fut réveillé par un seau d’eau glacé ; traîné dans une cour et affublé d’une lourde croix de bois.

La suite, vous la connaissez :
Trois crucifiés disposés en livre ouvert au sommet d’une colline.
Au centre, l’Orateur ; à sa droite le jeune homme blond de la veille et à sa gauche, notre spectre.
Un petit groupe de gens, séparé par un rang de soldats, semblait soutenir l’Orateur dans son supplice.
Notre spectre comprit que même la mère de son héros se tenait là, à ses pieds.

Il y eut enfin ce moment terrible où tous les regards se tournèrent vers notre spectre qui réalisa que son « frère de martyr », l’Orateur lui posait une question du haut de sa croix et de son agonie.
Notre spectre qui toute sa vie de merde avait été positif, gentil, disponible, serviable, n’a pas compris pourquoi il a alors secoué négativement la tête en réponse à une question qu’il n’a pu entendre et à laquelle il n’a pu réfléchir.
Notre spectre fit donc un signe négatif à l’homme qu’il admirait le plus au monde.
Il apprit à ce moment qu’il était le dindon d’une farce qu’il ne mangera jamais.
Mais que pouvait-il connaître de la vie, de la société, de la justice, de l’amour ou de la miséricorde ?
Rien, sinon rien.
Le dernier discours de l’Orateur et la dernière leçon de son premier et dernier maître furent que notre spectre était sans doute le tout premier martyr de l’humanité entière.
Tout ce qui est négatif quelque part est aussitôt positif ailleurs dans l’univers.
Mais qui le croirait ?

Quelques minutes plus tard, le « premier larron » le jeune homme blond expira ;  il fut descendu et emporté.

Le ciel s’obscurcit brusquement ; l’Orateur s’agita sur sa croix un temps semblant maudire le ciel entier puis laissa enfin retomber sa tête sur sa poitrine.
Un soldat lui transperça le coeur de sa lance ; la croix fut abattue et le corps rendu à la famille qui s’en alla accablée sous une pluie battante.

Des bourrasques et des éclairs chassèrent bientôt la foule et la garnison en laissant notre spectre agonir seul sur son poteau de torture sous le plus terrible des orages.
Ses souffrances devinrent vite insupportables.
Il s’évanouit bientôt et son corps s’affaissa tel un pantin relégué.



Notre spectre se réveilla étendu sur un lit.
Un homme était assis à ses côtés et lui épongeait le front d’eau fraîche ce qui lui procura bientôt un réconfort profond autant qu’inespéré.
Ils se regardèrent droit dans les yeux en souriant pendant de longues minutes.
Notre spectre n’y comprenait plus rien, mais il reconnut bientôt « ce sauveur » comme étant un des compagnons de « l’Orateur » qui s’était tenu près de lui lors du « prêche » au lazaret.
L’homme tenta bientôt de communiquer et aux gestes douloureux et aux faibles mimiques de notre spectre, il comprit vite qu’il avait secouru un sourd-muet.
A cette découverte, son visage pâlit et il tomba en pleurs.
Emu par une compassion si nouvelle pour lui, notre spectre essaya d’un sourire de le consoler puis, par de lents mouvements du bras, il tenta de lui demander qui il était.
Ayant compris la requête, l’homme prit un stylet et un parchemin et y écrivit son nom.
Notre spectre qui ne savait pas lire mémorisa toutefois les signes inscrits sur ce bout de papier.
C’est la dernière chose qu’il vit de sa vie car notre spectre mourut aussitôt.



Il livra de mémoire les quelques lettres du nom de son sauveur au scribe du labyrinthe qui retranscrit : « J.U.D.A.S »

Martin Lothar le 1er novembre 2007

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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Doudou J 20/11/2007 16:18

pardonnez moi mon Père parce que j'ai pêché !RANGAINE = RENGAINE(Une fois le loup il m'a engueulée parce que j'avais fait une faute à un prénom alors je m'applique)

Doudou J 20/11/2007 16:16

je l'ai déja lu ce livre, mais je ne sais plus le titre .Excellent ! comme à l'habitude, ça devient rangaine ce talent !Bises

Daniel Paillé 17/11/2007 21:19

''Un soldat lui transperça le coeur de sa lance'' T'as pas lu Méssadié?Daniel

laouen 17/11/2007 19:24

pour répondre à Pascal et à ses 3 raisons de croire: il y en a une quatrième. ce que les protestant appellent "sola fide" (la foi seule)"Ce don se fait à l'occasion d'une rencontre personnelle avec Dieu. C'est cela la foi, non une doctrine ou une œuvre humaine. D'une personne à l'autre, elle peut surgir brusquement ou être le fruit d'un cheminement. Chacun la vit de manière particulière, comme sa réponse à la déclaration d'amour de Dieu."J'en ai parlé hier sur mon blog.Ce que tu as écrit est bouleversant...bises

bregman 17/11/2007 15:51

J'ai moi aussi quinze lectures à rattraper. Félicitations !

Leila 16/11/2007 19:49

ah oui !je crois que je vais aller lire les quinze spectres précédents....bises