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D'un labyrinthe

Mardi 26 janvier 2010 2 26 /01 /2010 20:11

Je publie in extenso sur ce blogue, ce soir (avec retard) un conte de Noël  (ou d’autre solstice) écrit en décembre 2008 et paru à cette époque en quatre jours et quatre parties sur l’excellent loftblogue Frivoli.

Bon d’accord, c’est mièvre et niais, mais ce n’est qu’un (long) conte destiné aux petits comme aux grands enfants (s’il en reste)

Celui-ci, je l’aime beaucoup dans la mesure où j’en ai imaginé le scénario de base à l’âge de douze ou treize ans pour une « rédaction » qu’on me demandait alors.

Pour des raisons « politiques et sociales graves ou pas » on ne m’a jamais rendu ma copie qui ne fut donc pas notée (Ouf !)

Bonne lecture.

Nicolas Poussin, l'hiver

Journal d’Alexis. Le 22 décembre 2008

 

Je m’appelle Alexis, j’ai onze ans et je veux mourir.

Je veux mourir non pas parce que je ne suis pas beau, petit et que j’ai un pied-bot, mais parce que mon village où je suis né va bientôt disparaître pour toujours.

 

Les gens de l’électricité veulent l’engloutir pour faire un barrage en aval pour du courant « dont on en a rien à foutre » comme dit Papa.

Mon petit village que j’aime va crever pour donner du jus aux gens de la capitale régionale, en bas de nos montagnes, à trois heures de route.

Moi, j’y suis allé qu’une fois dans ma vie à la capitale : J’aime pas du tout. Ça pue, c’est plein de bagnoles dans tous les sens et il n’y a que des magasins de fringues pas mettables à un âne comme dit Mathilde.

Mathilde c’est la plus vieille du Lothar (c’est le nom de mon village). Elle y est né il y a très longtemps comme tous ses ancêtres depuis la nuit des temps et au moins autant que nos Alpes sont Alpes.

Elle ne sait pas très bien elle-même quel âge elle a d’ailleurs. Elle pense avoir quatre-vingt-dix ans, mais Papa dit qu’elle est bien plus vieille que ça. Près de cent ans elle aurait la Mathilde !

En plus quand j’ai été dans la grande ville, à la fin, j’ai croisé d’autres enfants que se sont foutus de ma gueule tellement je boitais.

J’aime pas cette ville et ses gens et pour rien au monde je veux que l’on y soit envoyés pour vivre quand il auront noyé le village, mon village !

 

Il faut que je vous en parle du Lothar : Il est situé tout en haut d’une petite vallée très encaissée et creusée par un grand torrent (le Lothar aussi) qui sort de dessous le mont Lothar (3200 mètres)

On raconte chez nous que cette rivière viendrait de très loin en souterraine et qu’elle aurait sa source sous le mont Saint-Gothard. Ce serait même une sœurette du Rhône, du Rhin, de l'Aar et du Tessin ! (Je me suis documenté hein !)

Elle tombe à pic des pentes du Lothar pour se jeter dans un petit lac en amont du village (le lac Lothar), puis elle disparaît, passe sous notre petite chapelle pour partir dégouliner en cascades de plus en plus grosses et bouillonnantes vers la plaine pour aller faire boire ces cochons de la ville.

 

Le village a une vingtaine de chalets très vieux (même authentiques) groupés en cercle, autour de la chapelle qui est une antiquité aussi.

La vie est très dure à Lothar, mais elle est très belle aussi parce que tout autour c’est trop beau et naturel !

Quand je suis né, il y avait une trentaine d’âmes à Lothar (comme dit Papa), mais en onze ans, pas mal sont morts et d’autres plus jeunes sont partis ailleurs en laissant derrière eux douze grandes personnes et cinq enfants comme moi.

On n’a pas la télé et on ne va jamais à l’école : On apprend tout seul (un peu aidés par les parents quand même hein !)

Nous avons quelques bêtes et on ne vit que des produits de la terre, de la forêt d’à côté, des abeilles et l’électricité vient d’une petite turbine installée sous la chute du Lothar qui a été payée par « les Bienfaisants de L’AP » qu’on a jamais vus ici de mémoire d’aïeuls, mais qui aident en secret le village depuis le moyen-âge à ce qu’on raconte.

En plus, personne ne sait ici ce que veut dire « AP »

Ce sont eux qui paient pour entretenir la seule petite route très étroite qui mène ici en suivant la vallée et la ligne de téléphone.

D’après Papa, ça doit leur coûter la peau des fesses (sans parler de l’entretien de la turbine !) surtout que ni l’Etat, ni la Région ne veulent plus payer ça depuis des années et des années.

A part un facteur et un docteur, une fois par mois, personne ne monte jamais au Lothar tellement c’est loin et perdu dans la montagne et il n’y a rien de vraiment intéressant pour les touristes, les skieurs ou les alpinistes.

C’est pourquoi ils veulent tout détruire ici hein ! Le torrent est de plus en plus vigoureux et ils pensent que cela ferait un superbe truc pour élever leurs foutus kilowatts du diable !

Oui, mais il faut noyer tout le village pour ça et nous foutre à la porte de chez nous.

 

Mais on résiste ! On se bat tant qu’on peut, même si pour Papa, il y a peu d’espoir de sauver notre paradis natal.

Depuis deux ans qu’ils nous ont annoncé ce projet de malheur, on se creuse la tête, ici pour trouver des trucs de valeur qui pourraient empêcher tout ça.

Mais en fait, tout est banal comme la nature au Lothar.

Il y a bien les chalets vieux comme le roc, mais il paraît que ça ne vaut rien en architecture ou en machin rustique.

Il y a aussi la chapelle construite avant Jésus-Christ, à ce qui dit Mathilde, mais à part sa crypte minuscule couverte sur les murs de dessins et de symboles indéchiffrables (qu’il a dit le monsieur du musée qui est venu cet été) elle n’aurait rien de vraiment rare.

Le monsieur s’est très intéressé pourtant au triptyque posé sur l’autel, mais j’en reparlerai plus tard de ce bout de bois.

 

Il y a aussi le petit lac (Lothar) en amont du village qui est très rigolo avec son île au milieu et tous les glouglous qu’il fait parfois avant de recracher des tas de trucs pas possibles (des arbres entiers souvent)

Il est très dangereux ce lac et nous les enfants, il nous est interdit de nous y baigner et même de l’approcher

 

Voilà bientôt Noël (le dernier) qui sera sans neige, comme l’année dernière et je commence ce journal qui sera sans doute mon testament parce que je veux mourir ici, chez moi, avec mon village !

Ce matin, les adultes sont tous partis pour deux jours à la ville dans les deux minibus (offerts aussi par les « Bienfaisants ») pour vendre quelques trucs, faire des courses et surtout pour aller assister sans grand espoir à la dernière réunion d’information sur le projet

Nous les enfants, on reste avec Mathilde et avec Arthur, qui a quarante ans et qui est le meilleur apiculteur du monde, ça c’est sûr.

On a la charge de préparer la dernière veillée de Noël dans la chapelle.

Papa a promis à Mathilde d’aller aux archives retrouver son acte de naissance pour savoir son âge !

 

Ils étaient à peine partis qu’il s’est mis à pleuvoir comme vache qui pisse et ça n’a pas arrêté de toute la journée.

On les a eus au téléphone ce soir, ça marchait très mal, mais ils nous ont dit qu’ils étaient bien arrivés en bas malgré ce temps de cochon.

J’écris ces lignes sur la table à manger. Les autres jouent aux cartes, au menteur, Arthur ronfle dans un fauteuil et Mathilde tricote, mais elle semble inquiète de toute cette flotte qui tombe.


Journal d’Alexis. Le 23 décembre 2008

 

Ce matin, je suis réveillé le premier par le bruit de la pluie. Il ne fait pas encore jour. Je m’habille et je descends dans la cuisine.

La lumière de l’ampoule vacille et je me demande si le générateur va bien.

J’ouvre la porte du dehors et c’est le déluge qui me fout une grosse baffe froide et humide.

Mathilde dira qu’elle n’a jamais vu de sa vie autant de flotte tomber sur le village.

Je referme la porte dégouté. Je réveille le feu dans la cheminée et je m’assois dans le fauteuil de Mathilde pour attendre les autres en rêvant.

 

C’est Arthur qui arrive le premier en pestant contre la pluie. Il attrape un bout de pain, enfile ses bottes et son anorak et il sort en me disant qu’il va au lac voir le générateur qui commence à s’enrhumer.

Mathilde sort de sa chambre et je l’aide à préparer le petit déjeuner : Il y aura des crêpes au bon miel d’Arthur, de la confiture de myrtilles, du pain que Maman a fait et du lait de chèvres tiré de la veille au soir.

 

On mange tous ensemble en se demandant si on pourra traverser la rue sans se noyer pour aller décorer la chapelle.

 

Charles, il a seize ans — déjà en boutons, comme dit Mathilde — sort le premier pour aller aider Arthur à s’occuper des vaches, des moutons et des chèvres.

Il revient quelques secondes plus tard pour nous dire qu’on n’a pas besoin de paquebot pour aller à la chapelle ! (Pff ! Qu’est-ce qu’il peut être bête celui-là quand il s’y met !)

 

En arrivant dans la chapelle, on est tous mouillés jusqu’au os et elle est plus froide et humide que jamais. Il y a même des flaques au sol.

Jeanne m’aide à ouvrir la trappe de la crypte et avec la lampe de poche alors, on voit qu’elle est déjà à moitié inondée.

 

Jeanne, c’est mon amoureuse (en secret hein ! Le mien). Elle a treize ans et elle est trop jolie.

Elle m’aime bien, mais je sais qu’elle pense sans arrêt à Charles qui est très beau et très fort lui au moins, même s’il est souvent trop con ce mec !

 

Avant de partir de là, j’ai regardé le triptyque sur l’autel et je me suis dit alors qu’il ne pleuvrait pas assez pour l’atteindre quand même.

J’aime ce truc. C’est grand comme un album de Titeuf et large comme trois parce que c’est en trois parties comme un livre compliqué.

C’est un gros bouquin en bois et en fer, en fait. A l’intérieur, c’est une vraie BD peinte à la main et à l’huile avec des tas de décors de toutes les couleurs et de petites phrases illisibles.

Le monsieur du Musée quand il est passé cet été, il a dit que c’était du beau travail et sans doute très, très ancien, mais il ne comprenait pas ce qu’il raconte.

Il n’a pas reconnu les personnages qui n’ont rien à voir avec les livres de messe et il paraît que beaucoup de mots sont écrits dans une langue inconnue qui ressemble un peu au Grec.

Il a demandé à Papa de l’apporter un jour au musée quand le village sera mort pour qu’on l’examine plus en détail.

Ce triptyque est sans doute aussi vieux que la chapelle ou que le premier habitant de Lothar et c’est vraiment le seul trésor du village.

Les planches de bois peintes sont entourées par un gros cadre en métal très biscornu. Quand c’est fermé, on dirait de loin une énorme clé !

Quand j’ai dit ça la première fois, tout le monde a rigolé, mais moi, j’ai toujours pensé que c’était une espèce de clé ce truc-là.

Les deux parties à gauche et à droite sont remplies de petites cases comme dans les BD où l’on voit des tas de personnages inconnus qui font on ne sait quoi parce qu’on ne pas traduire les phrases en bas.

Il y a un monsieur bien habillé du moyen-âge et un chevalier. Il y a aussi un soldat romain, un pirate et puis un chinois ou pareil.

Mais on retrouve ces cinq bonshommes au milieu, en plus grands et debout, devant un paysage qui une vraie photo peinte du village !

On le reconnaît vrai de vrai notre pays et au loin, on voit même le lac avec au-dessus un signe en forme de mouton tordu endormi autour des deux lettres en or « AP »

 

Le monsieur du musée a dit que c’était le signe de « la toison d’or »

Oui, mais bon hein : Qu’est-ce que ça veut  dire AP ?

 

On revient chez Mathilde et l’on raconte la flotte dans la chapelle. Alors Arthur dit que l’on ne fera pas la veillée dedans parce que c’est malsain.

Alors, Mathilde a l’idée de faire le réveillon chez elle comme ça elle verra plein de monde plus longtemps.

Nous les enfants, on trouve ça très chouette parce qu’on l’adore la Mathilde et on se met au boulot pour la décoration.

 

Vers midi, Papa téléphone et ça grésille très fort. Il nous dit que c’est foutu pour le village.  Il sera rasé au printemps et les travaux du barrage commenceront à l’été.

La bonne nouvelle c’est qu’on nous propose des relogements dans des villages voisins, mais pas à la ville si on veut pas (ouf !)

Mais moi, ça ne plaît pas quand même et je suis toujours décidé à mourir avec mon pays.

 

On passe le reste de la journée à décorer le chalet de Mathilde et puis vers vingt heures Papa appelle encore pour dire que la route est coupée par des coulées de boue et qu’ils ne peuvent pas passer.

Ils essaieront demain s’ils trouvent quelqu’un pour déblayer

Arthur lui parle alors du générateur qui ne va pas tarder à tomber en panne avec toute cette flotte et que le téléphone n’en a pas pour longtemps lui aussi.

Papa lui dit qu’en cas de besoin, il y a chez nous une radio sur batterie (que je sais faire marcher, moi !)

S’il le faut, on mobilisera toute l’armée ! Ils nous doivent bien ça quand même hein !

 

J’écris ces lignes avant de me coucher quand la pluie semble redoubler encore et encore.

Tout à l’heure, j’ai trouvé dans le grenier de Mathilde un vieux bouquin plein de poussière qui parle de Charles le Téméraire, le dernier Duc de Bourgogne.

Quand je l’ai ouvert, il y avait sur la première page le même signe que sur le triptyque : Le mouton en rond et les deux lettres « AP » et ces mots : « Aurata Pellis »

 

Journal d’Alexis. Le 24 décembre 2008


Cette journée du 24 décembre a été longue et à faire peur.

D’abord, Je n’ai pas dormi de la nuit parce que j’ai voulu lire le bouquin de Mathilde le plus possible sous les draps avec ma lampe de poche.

De toute façon, la pluie fait trop de bruit et j’ai trop mal à mon pied pourri.

Ce livre a été écrit par un monsieur appelé Martin Lothar « professeur émérite à l’université de Frivoli » (C’est certainement un ancien de mon village hein !)

Il raconte au milieu que le duc de Bourgogne, Charles dit le « Téméraire » n’est pas mort bouffé par les loups après le cul de pied au cul que lui a donné Louis XI.

Le Duc serait parti avec pas mal de fric et des copains (des loups ?) vers l’Est, vers les Alpes pour trouver refuge dans un lieu secret éloigné de tout !

Je ne vous raconte pas alors pourquoi ça m’intéresse tout ça hein !

Ils seraient resté là à faire on ne sait pas très bien quoi, mais en tout cas, le Martin il dit que ce serait lié à la « Toison d’or » et autres secrets très anciens !

C’est peut-être tout près de moi ces trésors ?

 

J’ai trop mal à mon pied pied-bot. Je descends le premier à la cuisine comme hier. Je bois un verre de lait puis je m’endors dans le fauteuil de Mathilde.

 

On est tous réveillés à l’aube par Arthur qui était sorti pour inspecter le village.

Il me fout la trouille : Le Lothar est sorti de son lit (lui aussi) et il est en train de noyer tout le village.

Nous sortons pour voir : C’est le pot qu’a l’hips (comme dit ce con de Charles)

Tous les chalets d’en bas sont inondés jusqu’à l’étage. Il y a au moins un mètre d’eau autour de la chapelle !

Jeanne se met à pleurer et Charles dit que c’est pas possible.

Les deux plus jeunes (les bébés comme dit Charles) Eric et sa sœur Pénélope se mettent à chialer aussi tellement c’est grave.

 

Et puis patatras ! Plus de lumière ! Le générateur est claqué !

Arthur et Charles partent pour voir ce qu’il a ce truc et nous, on reste à la fenêtre à regarder les bouillons remplir la rue.

Alors je me dis que tout cela va mal finir et qu’il faudrait aller chercher le triptyque dans la chapelle.

J’y vais et tout le monde gueule tellement c’est dangereux, mais je n’entends rien. On ne va quand même pas oublier les clés hein !

C’est vrai que dans la rue, j’ai de l’eau jusqu’à la taille et que le courant est très fort.

 

J’arrive à la chapelle. J’ai du mal à ouvrir la porte à cause de la flotte et de la boue.

Heureusement, l’eau n’a pas encore atteint le haut de l’autel et le triptyque est encore sec.

Je le prends et je le mets dans un sac plastique que j’avais emporté (malin hein ?)

En sortant, j’ai de la flotte jusqu’à la poitrine et il y a des tas de saloperies qui déboulent dans le torrent.

Finalement j’arrive à l’escalier du chalet où tout le monde me sort du bouillon.

Je suis gelé, trempé et mon pied me fait hurler de mal !

 

Je n’ai pas le temps de me sécher qu’Arthur et Charles reviennent en criant. Ils disent que le village se remplit comme une cuvette et que bientôt, la boue et la flotte emportera tout comme de la paille. Ils disent qu’il faut tous quitter le chalet et remonter très vite vers le lac sur les pâtis, sinon, on est tous morts

Ils ont rapporté le canot en boudins et les gilets de sauvetage qui nous servent l’été pour faire du raft sur le Lothar (j’aime bien ça d’ailleurs)

On mettra Mathilde et les deux plus jeunes et les sacs dans le radeau et les autres les tireront avec des cordes d’alpinistes.

C’est pas gagné quand même, il ajoute Arthur.

On prépare tout alors : Des sacs avec à manger dedans, des pulls, des gourdes et de lampes de poche.

Moi, je prends le triptyque.

 

On y va et ce n’est pas de la tarte hein ! L’eau bouillonne, on glisse tous les deux pas et les cordes nous scient les mains.

Mais il n’y a pas de panique en fait et Eric et Pénélope sont très courageux. Ils ne pleurent plus et ils se blottissent contre Mathilde qui sourit quand même un peu jaune.

On a de l’eau en tourbillon jusqu’au cou, mais on arrive quand même à avancer tout doucement.

Je me dis que c’est l’occasion ou jamais de mourir, mais en même temps, je veux mourir tout seul en sachant que les autres resteront assez vivants pour découvrir le secret du triptyque.

Vers midi, on arrive enfin sur les pâtis qui ne sont pas encore inondés par la rivière ou par la pluie. On débarque tout le monde et on va aux étables pour se réchauffer et calmer les bêtes.

On fait un feu dans tonneau en fer dans la vieille écurie et on se tasse autour en silence.

Au Nord, tout est sous l’eau : On ne voit plus que le toit du hangar du générateur.

En amont, à l’Est, on a de la peine à voir le lac tellement la pluie tombe.

 

On reste bien une heure comme ça quand il y a soudain un énorme grondement comme une avalanche mais beaucoup plus fort et terrible. Comme si tout le mont Lothar se cassait la gueule.

Moi, Arthur et Charles on court vers le lac pour voir et là, c’est incroyable ce qu’on découvre !

Le lac est complètement vidé de sa flotte et tous les sapins et les roches qui faisaient une petite colline sur l’île sont éboulés par terre.

Et pire, on aperçoit maintenant un grand bâtiment sur l’île. C’est un truc qui ressemble à la chapelle mais en dix fois plus grand.

Je me souviens alors avoir vu un dessin comme ça dans le livre de Mathilde : Un truc rectangulaire, un peu comme l’église de la Madeleine que j’ai en photo sur mon calendrier des Postes, mais en bien plus petit quand même hein !

 

Nous, on n’en croit pas nos yeux car il y a même une espèce de route en escalier qui va au bâtiment et qui était cachée par les eaux depuis la nuit des temps !

On revient aux étables et on s’aperçoit alors que l’inondation s’en approche encore plus vite.

Il faut encore partir et on décide de se réfugier en hauteur dans cette église de l’île avec les plus de bêtes possibles.

On y va et nous les enfants on trouve ça rigolo et palpitant de découvrir ce lieu secret inconnu de tout le monde entier.

Le chemin du lac est plein de branches et de poissons morts. On rentre dans la bâtisse et c’est complètement vide à l’intérieur. Il n’a qu’un gros cube en pierre au fond, un peu comme l’autel de l’autre chapelle.

 

On tient tous à l’aise là-dedans, les gens, les trois vaches, les chèvres, les moutons et les deux ânes, mais par la porte, on voit que l’eau court vers nous à gros bouillons. Arthur espère qu’on ne va être faits comme des rats dans ce nouveau refuge.

 

Malheur, pas moins d’une heure après, la flotte commence à rentrer doucement dans la chapelle. On ne peut plus aller plus loin et plus haut et Mathilde nous dit qu’il ne nous reste plus qu’à prier.

Alors on prie en disant n’importe quoi et en engueulant tous les dieux possibles qu’on invente au fur et à mesure.

On a de l’eau jusqu’à la taille et on se tasse tous contre le cube du fond.

Et puis ça nous vient jusqu’à la poitrine quand les bêtes commencent à paniquer graves.

 

Alors en portant Pénélope pour la mettre sur l’autel, je vois sur le dessus une sorte de fente dans la pierre.

Je ne sais pas pourquoi, mais je pense à une espèce de serrure et tout de suite je sors le triptyque de mon sac et je le glisse dans le trou.

Tout le monde me regarde faire ça.

 

J’enfonce le triptyque qui est pile poil de la taille de la fente : Je savais bien moi que c’était une clé ce machin-là !

 

Alors, il y a un gros clic et plus un gros clac, un nouveau clic et puis soudain, un énorme grondement comme tout à l’heure quand le lac s’est vidé.

Il y enfin un gigantesque glouglou (comme quand je vide mon bain du dimanche soir, mais plus fort quand même) et en moins de dix minutes : Plus de flotte et on se retrouve tous le cul par terre à sec en se disant que c’est pas croyable tout ça !

 

On va voir dehors et on s’aperçoit que le lac est vide à nouveau et que l’inondation se retire aussi vite qu’elle était montée.

On n’a pas le temps d’éclater de joie qu’on entend un craquement derrière nous : Le gros cube en pierre s’enfonce dans le sol de cette chapelle et disparaît bientôt pour laisser la place à un escalier qui va en bas dans le noir.

 

On n’a pas d’autre chose à faire qu’à descendre voir hein !

On y va : Il y dix mètres environ de marches en escargot qui amènent à une crypte (comme dans l’autre chapelle) et au fond, une énorme porte en trois parties qui représente mon triptyque copie conforme !

Il y a au milieu une immense épée de chevalier qui fait un peu poignée pour la porte.

Arthur la tire, mais ça ne bouge pas. Charles l’aide, puis Jeanne de toutes leur force, mais rien ne vient.

Arthur dit alors qu’on verra ça plus tard et on va remonter quand moi je décide d’essayer de tirer.

Pourtant, je ne suis pas allé très fort, mais elle est venue tout de suite que même j’en étais surpris et que je tombe sur le dos et que l’épée (vachement lourde) me tombe sur mon pied pourri.

Je hurle tellement j’ai mal, mais il y a alors un nouveau craquement sinistre et la porte s’ouvre toute seule !

On entre…

 

Ce qu’on découvre alors, je vous le raconterai demain hein !

Parce là je suis crevé et je vais me coucher.

Il est presque minuit (demain c’est Noël !) Tous les autres dorment dans le chalet de Mathilde qui par miracle est resté au sec et intacte !

Ma maison aussi a été épargnée et on a appelé Papa avec la radio et moi j’ai hurlé en pleurant dans le micro pour qu’il prévienne l’ONU s’il le faut tellement c’est pas possible ce qu’on a trouvé au fond du lac.

 

Quand on est sorti de la crypte toute à l’heure, il ne pleuvait plus, le ciel était tout bleu. La rivière était dans son lit et il n’y avait plus rien d’inondé.

 

Maintenant, il est minuit, je ne veux plus mourir tout de suite, j’ai très mal au pied et demain on fêtera l’anniversaire de Mathilde.

Papa m’a dit qu’elle a 150 ans exactement et que c’est la plus vieille femme dans tout l’univers du monde entier.

Journal d’Alexis. Le 25 décembre 2008

 

Ce matin de Noël on est tous réveillés à cinq heures tellement on était excités par ce que l’on a vécu hier.

On prend le petit déjeuner aux bougies et on souhaite son anniversaire à Mathilde qui ne veut pas croire qu’elle a 150 ans et qu’elle est la plus vieille de l’humanité.

 

A peine le jour se lève, qu’on entend un gros bourdonnement dans le ciel : Ce sont quatre énormes hélicoptères militaires qui arrivent et qui se posent sur les pâtis.

 

Il y a un tas de monde qui en descend, mais surtout mon Papa et ma Maman !

Il y a aussi plein de soldats, des pompiers, des docteurs et le monsieur du musée qu’on a vu l’été dernier.

 

On s’embrasse tous et je me souviens, Maman fait la remarque la première que je boite plus que jamais, c’est terrible (je m’en suis pas aperçu moi-même hein !)

 

On va tous ensuite au lac, on descend l’escalier, on passe la porte de l’épée : Rien n’a bougé depuis hier.

C’est une très grande salle tout en rond avec un plafond « en ogive »

Quand on donne un simple petit coup de lampe, tout s’illumine en petites étoiles très jolies et ça éclaire vachement bien, je vous le dis.

Ce sont des pierres à phosphore qu’il a dit le monsieur du musée qui en une heure est devenu aussi dingue qu’un chien devant une montagne d’os !

 

Au milieu de la salle il y a un grand tombeau et puis autour, disposés en « X » quatre autres un peu plus petits.

Et tout autour en cercle, il y a une vingtaine d’autres « sarcophages »

C’est très beau à voir en fait et très impressionnant aussi, parce que tout le monde reste à regarder la bouche ouverte au moins un quart d’heure sans bouger ni parler.

 

Tout le monde après fait le tour de la salle en silence en regardant les tombeaux et puis le monsieur du musée demande qu’on enlève la plaque sur la grande tombe du milieu.

C’est vachement lourd hein et il faut au moins dix bonshommes pour la déplacer et la laisser tomber par terre (et la casser aussi !)

 

On regarde et on voit alors un squelette, des tissus, des armes et des tas de trucs en marbre, en argent et en or.

Pendant une heure, le monsieur du musée inspecte tout ça et plus ça va et plus il répète : « C’est pas possible » ou « c’est pas croyable »

Au bout d’un heure, on en a marre et on lui demande ce qu’il lui arrive.

Et hop ! « C’est pas possible » et « c’est pas croyable » et il est tout pâle comme un mort-vivant et il tremble.

 

Et puis tout rouge énervé, le chef des soldats lui demande de nous dire enfin ce que c’est cette tombe !

Alors le monsieur du musée dit « à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi Alexandre de Macédoine »

 

Il y a un long silence et le petit Eric demande : « Hein, quoi, qui c’est ça ? »

 

Après, on ouvre les quatre autres en « X » et le monsieur du musée nous dit à chaque fois après des tas de « C’est pas possible » ou « c’est pas croyable »

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire »

Et puis,

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi Arthur »

Et puis,

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi viking, Eric le Rouge » (Le premier qui a découvert l’Amérique qu’elle a dit Mathilde hein !)

Et puis,

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi des Huns, Attila »

 

Et à chaque fois, le chef des soldats hurle dans sa radio pour qu’on dise au sous-préfet de prévenir le préfet de prévenir le ministre de prévenir le président et tout le tralala !

 

On en ouvre deux autres au hasard et puis : « à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi Guillaume le Conquérant et de la reine Mathilde »

« C’est pas possible, c’est pas croyable »

Là, il tombe dans les pommes le monsieur du musée !

 

Quand on sort, il y a déjà plein de journalistes dehors, la télé, la radio, les journaux, qui sont venus pour Mathilde et qui ne sont pas déçus du voyage hein !

Au goûter, après une « interview » un Américain me dit que demain j’aurai ma photo et tout un article sur moi dans le New York Times, dans le Washington Post et même dans le Dauphiné Libéré.

Arthur n’est pas passé au journal de 20 heures lui, parce qu’il expliquait à des Chinois comment on fait du bon et du vrai miel ici et qu’ils ne voulaient rien comprendre.

 

Je cause par téléphone au président de la France et puis à celui de l’Europe et enfin à celui de l’UNESCO (le plus intéressant en fait) qui me dit que mon village est « c’est pas possible » et « c’est pas croyable, à vérifier, mais en première analyse, une des sept merveilles du monde » et qu’il n’est plus question de le détruire (ben tiens, mon pote !)

Mathilde papote pendant plus d’une heure avec la reine d’Angleterre sur un problème de point de couture et à la fin elle est toute joyeuse d’avoir trouvé une telle bonne copine de son âge ou presque (elle a même noté le numéro de téléphone)

 

En partant, le monsieur du musée me dit qu’en tant « qu’inventeur » j’ai droit à la moitié de tout ces trésors et que « à vérifier, mais en première analyse » je suis certainement le petit garçon le plus riche du monde !

 

Maintenant il est plus de onze heures et tout le monde dort.

Je suis dans ma chambre, chez moi et j’écris.

Tout à l’heure quand les gens partaient, je suis allé à la crypte des rois.

En bas de l’escalier, j’ai retrouvé ma clé, le triptyque, pas trop amoché.

Dans la tombe du roi Arthur (celui que je préfère), j’ai piqué un truc qui m’avait plu : Une timbale en métal gris toute cabossée avec des taches rouges dedans (oui, je sais, c’est nul !)

En remontant l’escalier, je sens un caillou dans la grosse chaussure de mon pied-bot.

Je la retire, mais il n’y avait rien.

Sauf que mon pied, il est normal maintenant, pareil comme l’autre et il ne me fait plus mal et je ne boite plus du tout !

En rentrant dans ma chambre, j’ai mis le triptyque sous mon oreiller et j’ai posé la timbale sur ma table de chevet à côté de la photo de la vieille Mathilde parce que je les aime toutes les deux.

 

C’est Noël, Je m’appelle toujours Alexis, j’ai toujours onze ans.

Je veux toujours mourir parce que je sens maintenant que l’on ne va m’aimer rien que pour mon argent.

Bon, pour mourir, je vais attendre demain parce que j’ai trop sommeil là !

Illustration : Nicolas POUSSIN (1594, Les Andelys, 1665, Roma) L’hiver, (1660-64) Huile sur toile (118 x 160 cm) Musée du Louvre, Paris, Europe.


 

Fin de loup



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Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /2009 06:00

Il n'y a qu'une manière de lire l'Histoire, c'est de mourir (Léon Bloy, Journal)

 

Voici mon trentième et dernier Spectre…

Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.

Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : Sachez jouir de votre plaisir de lire.

 

Je me doutais que je n’allais pas sortir vivant de cet avion. Natacha aussi, mais nous n’en avons pas parlé.

Je savais qu’elle survivrait à l’accident et que quelques semaines plus tard, elle accoucherait de notre enfant qu’elle prénommerait Alexis (le protecteur des Hommes) comme nous en avions décidé.

 

Je n’ai pas dormi durant ce vol à force de ressasser l’histoire de ma vie.

 

Je me suis souvenu de ce jour de novembre 1939 à l’académie de médecine de Moscou où un vieux professeur me demanda mon âge.

J’ai eu bien du mal à comprendre cette question non seulement parce que je ne parlais pas un mot de russe et que l’interprète sibérien connaissait mal mon dialecte, mais aussi parce que je n’avais aucune notion de temps, plus exactement de « son temps »

Je fis répondre que je n’en savais rien.

Ce brave médecin compulsa alors les résultats des tests et des examens qu’il m’avait fait passer pendant plus d’une semaine puis, avec les doigts de sa main, il me signifia le nombre 25…

Pour lui, j’avais donc 25 ans.

Soit !

Il m’envoya alors dans une école où j’appris à lire et à écrire en moins d’un mois.

Je mémorisais immédiatement à la lettre ou à l’intonation près tout ce que je lisais ou ce que j’entendais et à ce jour de ma mort, je n’ai rien oublié.

En janvier 1941, je parlais et j’écrivais couramment le russe, le français, l’anglais et l’allemand et je commençais à faire peur à mes professeurs par mon aise et mes progrès incroyables en mathématiques et en physique où ils n’eurent plus rien à m’apprendre en décembre 1942, date à laquelle ils me reçurent parmi eux avec honneur, admiration et humilité.

Je pouvais réciter à l’infini toutes les décimales du nombre Pi et toute l’œuvre de Shakespeare.

 

Il faut préciser qu’en mai 1939, je ne connaissais pas ces choses : Je vivais heureux et insouciant d’un tel univers, avec mon peuple, dans mon pays, mon paradis perdu au fin fond de la Sibérie.

Nous y vivions, inconnus de tous, en autarcie totale comme sur une île impossible du Pacifique et ce depuis la nuit des temps. Parfois, nous y accueillions quelques étrangers égarés qui y restèrent et qui mêlèrent leur sang à celui de mes ancêtres.

Certains trappeurs sibériens, ravis de notre hospitalité et de la douceur des lieux repartirent même chercher quelques uns de leurs parents pour les ramener chez nous.

Notre pays est un oasis dans ce désert glacé de Sibérie. Il bénéficie d’un microclimat bien tempéré, même en hiver, où nous vivions presque nus et où nous cultivions toutes sortes de plantes et de légumes bien exotiques pour cette partie de la planète.

Les Russes découvriront notre Eden au printemps 1939 et ils l’appelleront « le trou des sorciers » tellement cet endroit leur paraissait « anormal »

Plus tard, certains de leurs savants (de mes collègues) expliqueront ces conditions extraordinaires par la chute millénaire en ces lieux d’un météore qui creusa dans le sol gelé une cavité d’une vingtaine de kilomètres de diamètre au milieu de laquelle mes ancêtres fondèrent notre village.   

Les débris de cet aérolithe produiraient certaines radiations qui modifieraient localement le sol et l’atmosphère…

 

Ce furent une dizaine de soldats de l’armée soviétique qui arrivèrent un soir dans notre pays. Ils étaient harassés par leur marche et la faim ; ils étaient perdus parmi les perdus, la mort aux trousses et ils crurent à un mirage en découvrant le village et en voyant nos sourires et nos bras grand ouverts.

Nous les avons soignés, nourris et réconfortés autant que nous pouvions nous comprendre : Ils restèrent longtemps effarés ; ils n’y croyaient pas.

Notre erreur funeste sera de les laisser repartir en leur indiquant la route et en les pourvoyant de tous les vivres et l’équipement nécessaire pour ce retour.

Ce fut notre erreur car nous ne savions pas ce qu’était un soldat ni un Soviétique et nous ne nous doutions pas qu’ils retournaient faire part à leurs autorités de leur découverte et qu’ils allaient chercher des ordres…

Quelques mois plus tard, d’autres soldats revinrent plus nombreux, beaucoup plus nombreux, armés, équipés, déterminés, envahisseurs et ce fut pour mon peuple le commencement des ennuis.

Ceux-là furent aussi très étonnés de nous rencontrer, mais bien vite, ils nous firent comprendre que nous n’étions plus vraiment chez nous et que nous dépendions dorénavant d’un gouvernement situé à l’autre bout d’un monde que nous n’avions pas envie de connaître ni de fréquenter.

Le ton monta et certains de nos chefs payèrent violemment de leur vie les prémices de leur résistance.

Toutefois, les Soviétiques ne voulaient pas vraiment rester dans notre pays, mais pour y marquer leur empire, ils choisirent parmi nous une vingtaine d’otages – dont moi et Natacha, qu’ils emmenèrent à Moscou.

Je compris rapidement que le but de cet enlèvement n’était pas seulement « politique » : Nos comportements, nos mœurs, nos capacités intellectuelles et surtout notre aspect physique « hors norme » intriguaient voire stupéfiaient ces maudits envahisseurs qui n’avaient de hâte que de nous examiner à la lueur de leurs sciences. C’est pourquoi, je me suis retrouvé un matin face à face avec un de leurs académiciens moscovites sans parvenir à déterminer lequel d’entre nous deux était le plus « curieux »

Les Russes comprirent bientôt que nous étions tous les vingt d’une race « à part » tant par notre corps que par nos étonnantes facultés intellectuelles et ils décidèrent – en pleine guerre mondiale alors, d’en tirer parti en nous instruisant au mieux de leurs connaissances selon les prédispositions de chacun.

C’est ainsi qu’ils firent de moi, aux dires de mes pairs, un des meilleurs physiciens que l’humanité n’avait jusqu’alors jamais connu et que Natacha, ma femme, révolutionnera l’économie !

Nos autres compagnons d’infortune furent destinés à la chimie, à l’astronomie, à la linguistique, à la géologie et j’en passe, sauf deux garçons et une fille qui furent envoyés sur le front allemand d’où ils revinrent beaucoup trop vite, mais en aubaine de cadavres à disséquer !

 

La guerre terminée, je devins un des plus éminents savants de l’Union Soviétique ; j’épousai Natacha qui avait un poste important de conseiller au Soviet Suprême, mais il nous fut toujours interdit de retourner, ne serait-ce qu’une heure, dans notre pays d’origine.

En 1985, à la faveur d’un congrès de physique se tenant à Paris et pour le voyage duquel Natacha avait eu l’autorisation de m’accompagner, nous avons décidé elle et moi de « déserter » et de demander l’asile politique à la France ; ce que nous avons obtenu immédiatement eu égard à nos réputations dans nos domaines respectifs.

En fait, nous n’en voulions à personne : Nous pensions que les vivants ne veulent pas vraiment avoir d’histoires avec l’Histoire car en réalité, ils ne font que la faire.

 

Nous ne sommes retournés en Russie qu’en 1999 et nous y avons retrouvé tous nos compagnons « otages » qui étaient toujours célibataires et sans enfants, mais qui avaient des situations toutes aussi reluisantes que nous.

Ils avaient raconté notre histoire dans leurs cercles d’amis et de collègues et ils n’attendaient que nous deux pour organiser un voyage dans notre pays d’enfance.

Nous y sommes revenus enfin non sans angoisse ou émotions, mais rien n’avait changé au paradis et nous y avons retrouvé vivants et heureux, tous nos parents, nos grands-parents, nos arrière grands-parents et plus vieux encore ; nous avons embrassés nos frères et nos sœurs tels que nous les avions quittés car, comme nous, les otages, ils paraissaient physiquement avoir tout au plus 25 ans !

Cependant, notre peuple n’avait eu aucun nouveau né depuis notre départ.

 

Natacha et moi, nous sommes retournés à Moscou en novembre 2009. Elle était enceinte, mais elle avait tenu à m’accompagner pour ce premier congrès de philosophie quantique.

A l’atterrissage, un train cassa déstabilisant l’appareil qui quitta brutalement la piste pour aller en percuter un autre en voie de décollage.

Je fus le seul mort dans cet accident et j’avais en fait 220 ans.

Je suis né en Sibérie un 14 juillet 1789…

J’étais un mutant comme tous ceux du « trou des sorciers »

 

« Le plus petit d’entre nous mesure 1,80 m ; nos membres sont longs et maigres comme le reste du corps ; notre peau est blanche immaculée et exempte de tout poil ou cheveu ; notre tête est ovoïde, les pommettes saillantes ; notre nez est aussi discret que nos oreilles ; nos yeux sont d’un bleu sombre vibrants dans deux amendes étirées ; nous n’avons qu’une dizaine de dents suffisant à notre régime alimentaire végétarien pour l’essentiel, même si aux solstices nous mangeons quelques bêtes que nous remercions en déposant les ossements sur les tombes de nos ancêtres.

Nous ne sommes jamais malades et la mort ne nous prend que par accident ou assassinat.

A 25 ans, nous ne croissons ni décroissons : Nous ne vieillissons pas.

Notre dialecte ne comporte qu’une centaine de mots et les verbes sont tous au temps présent ; nous ne savons pas dire « s’il vous plait » « merci » ou encore « pardon »

Nous n’avons ni de vraie haine de faux amour et l’égoïsme comme la vanité nous sont étrangers.

Nous n’avons ni dieu, ni idole sinon une foi inébranlable dans la nature.

Nous n’avons pas peur ; nous n’avons jamais peur.

Nous sommes des mutants…

Et tutti quanti… »

 

J’étais un mutant ; Natacha aussi et par des amis généticiens, anthropologues et médecins, je savais en montant dans l’avion que notre fils, Alexis Adamov, serait le premier représentant d’une nouvelle espèce d’êtres humains que dans les dix ans on baptiserait « homo sapiens sapiens sapiens » ou encore « homo trisapiens » (Homme trois fois sage)

 

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique. 

Alpha…

Nombre, équation, abscisse, lettre, fonction, constante, ordre, contrordre, ordonnée, variable, désordre, infini, courbe, fractal, entropie, translation, foi, probabilité, opérateur, chaos, courbure, thermodynamique, espérance, matrice, chaos, fraction, charité, gravitation, attracteur étrange, étrange, étrange beauté, étrange amour. Grâce ! Grâce ! La vie est une étrange attraction.

Oméga

End if

[Itération] …  

J’ai un peu le trac ; j’ai froid et j’ai faim »

 

Illustration : Jérôme Bosch (vers 1450 - 1516) L'enfant Christ marchant, revers du portement de croix (1480) Kunsthistorisches Museum, Vienne (Autriche) Europe

 

Retrouvez tous les autres spectres.

 

Fin de loup

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Samedi 16 mai 2009 6 16 /05 /2009 16:55
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.

Vingt-neuvième spectre (Le passant)

Dédicace de circonstance : A tous les cherchants du monde.

Examine si ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une dette (Confucius, Entretiens avec ses disciples)


Le seul acte utile que je pense avoir fait dans ma vie causa ma mort : J’ai consolé un enfant.
Je suis né sur le port, le cœur de notre glorieuse république, fils unique d’un humble marin marchand et d’une fille d’auberge et à sept ans, comme tous les enfants de notre cité navale, je ne rêvais que de m’embarquer sur le plus beau des bateaux pour fendre l’inconnu des mers et dépasser tous les horizons mystérieux.
Hélas, un malformation au coude, m’affubla d’un bras droit raide et gauche comme une trique d’âne et à quinze ans, je passais mes journées sur les quais, à pleurer assis sur un tas de corde, en regardant partir un à un tous mes jeunes et meilleurs amis.
Inconsolable, j’ai fait quelques études pour enfin devenir commis aux écritures au bureau des douanes de la ligues des marchands où, pendant des années, le cœur serré, au dernier étage, par une étroite lucarne, j’apercevais aller et venir les navires hauturiers.
Célibataire endurci, je consacrais mes dimanche, mon seul jour de repos, à badauder triste dans les rues de la ville et sur le port toujours et encore.
C’est lors de ma dernière promenade que j’ai rencontré la mort ; en passant…

C’est un dimanche de Mai, ensoleillé, mais frais et je marche dans la rue des Martyrs pour fuir un peu le tapage de la Grande Place. Les mains dans le dos, l’allure douce, calme, je débouche bientôt sur la place de la Fontaine Rouge ainsi nommée par la fraiche et majestueuse présence d’un immense ouvrage circulaire de briques pourpres recueillant les eaux d’une source vive et profuse.
Cette fontaine grande
en fait comme un étang fut bâtie dit-on, par nos ancêtres Romains quelques mois après la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ, il y a donc mille quatre cent cinquante huit ans.
La place est déserte, mais j’aperçois vite un petit garçon d’environ sept ans, assis sur la margelle et qui sanglote morfondu comme le plus misérable des anges pleureurs de ce monde.
Je m’approche et je lui demande la cause de son malheur. Levant des yeux boursoufflés, il m’indique alors le centre de la fontaine où j’aperçois un petit bateau manifestement échoué à une dizaine de mètres du bord, les voiles bien tendues.
Même si cette maquette rudimentaire semble intacte et s’il n’y a pas le moindre souffle de vent, le plus curieux est son étrange immobilité car, à priori, on ne peut remarquer aucun récif ou le moindre embarras à ses abords.
Je dévisage l’enfant dont le regard larmoyant devient bientôt la supplique la plus vibrante, la plus profonde que l’on ne m’ait jamais adressée.
De profondis…

J’aime les gosses et jamais je ne leur ai rien refusé et je passe tous leurs caprices, sans doute parce que ma vie de merde aura avorté tous mes espoirs et tous mes rêves de jeunesse.
J’hésite ; je soupire ; je regarde le jouet statique en diable perdu dans l’impossible ; je dévisage le garçon ; je le détaille ; je soupire encore ; j’hésite toujours et je dis enfin : « Bon, j’y vais ! »
Sans attendre son avis, je me déchausse ; j’enjambe la margelle et je plonge mon corps jusqu’à la poitrine dans une eau saumâtre et glacée.
J’avance ainsi vers l’esquif tant désiré en piétinant un fond boueux et glissant.
Au bout de quelques mètres, je dérape même pour avoir de l’eau jusqu’au cou, mais d’un bon coup de rein, je parviens à me redresser.
Dans mon dos, je sens toute l’attention de l’espoir et toute la tension de l’enfance en peine.
J’arrive enfin près du petit voilier toujours imperturbable ; je le saisis et après quelques tâtonnements, je comprends que sa quille s’est encastrée dans une fissure d’un muret circulaire entourant sans doute le flux de la source et dont la crête affleure tout juste la surface de l’eau.
A peine ai-je retiré le bateau de son piège que je ressens les premières morsures du froid, les premières griffes de la mort !
Je me retourne déjà en proie à une profonde paralysie de tout mon corps et je reviens vers le gamin qui commence à danser et à hurler d’une joie qui, je dois le dire, me réchauffera le cœur et me permettra de sortir vite de ce cloaque mortifiant. 
Je sors de l’eau, transi et dégoulinant ; je lui tends le voilier qu’il sert tout de go contre sa poitrine d’où sort alors le plus beau et le plus consolant des soupirs.

Nous restons quelques minutes ainsi, face à face, moi tremblant de tous mes os et lui repu de bonheur et de réconfort.
Enfin, il me sourit et me dit : « Merci, merci et encore merci ! »
Je suis au bord de l’évanouissement, non pas par la grâce de ce moment, mais par le froid qui me torture, qui me mine jusqu’au tréfonds de mon corps.
Il me demande ce qu’il peut faire pour me remercier.
J’hésite ; je cherche une réponse d’adulte entre deux frissons, entre deux tremblements mortifères ; j’hésite.
Je lui réponds enfin : « Promet moi de tout faire pour devenir le meilleur marin du monde »
Sans hésiter, il prend ma main tremblante et avec un large sourire il me dit « Je vous le promets de tout mon corps, de tout mon esprit et de toute mon âme et même, je vous le jure sur la tête de mon bateau ! »

On se quitte en riant ; il court vers sa maison à quelques pas et avant d’en refermer la porte, il me fait un petit signe de la main.
Je rentre chez moi avec beaucoup de peine, avec souffrance, avec effroi.
Déshabillé et séché, je me couche en sentant la fièvre brûler mon sang, mes muscles, ma vie.
Quelques heures plus tard, mes poumons éclatent.

Je meurs en cette nuit de Mai de l’an de grâce 1458, dans la chambre où je suis né, sur le port de la république de Gênes, avec un soupir pénible, douloureux, inexorable, mais dans une souffrance vite soulagée par l’ultime souvenir du sourire radieux d’un petit garçon à l’âme riche et nommé Christophe Colomb.

Martin Lothar, le samedi 16 mai 2009

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Vendredi 6 février 2009 5 06 /02 /2009 20:11
Voici mon deuxième conte du Quanta et je vous emmène dans un bolide. Inutile d'aller plus vite que lui, vous n'y gagnerez rien.
Bonne lecture.

Deuxième conte du Quanta
(Le bolide)


Tout peut naître ici bas d’une attente infinie. (Paul Valéry, La jeune Parque)

Je suis dans le bolide. Je me réveille sans doute à cause d’une trop forte secousse. Je tombe sur le passager voisin qui ne bronche pas. Je reviens à ma place pour m’appuyer contre la cloison molle du bolide qui trépide de plus en plus.
Je sens les vibrations de l’allure, les chocs contre la paroi du tunnel et ceux d’autres bolides qui filent avec nous des plus en plus fous, erratiques, désordonnés.
Je n’ai pas peur, mais je ne peux plus me rendormir. Je n’ai pas froid, mais je tremble comme tout ce qu’il a autour de moi et du bolide.
Je ne veux plus dormir en fait. Je m’ennuie bientôt.
Je bouge alors. Je passe un corps, puis un autre et puis encore un pour arriver enfin dans une sorte d’allée.
Je décide de me traîner vers l’avant : J’y vais ; je vais et j’y vais encore.
Je me cogne contre une cloison plus souple et j’appuie dessus profond et plus pour toucher un nouveau corps - éveillé celui-là.
Je demande : « Vous êtes les pilotes ? »
Aucune réponse sinon une grosse surprise derrière.
Je demande encore pour n’obtenir qu’un frémissement plus nerveux.
J’insiste.
Alors il y en a un qui me répond : « Retournez à votre place et dormez ! »
Je donne un gros coup de boule dans le rideau : Panique totale.
Je crie : « Où va-t-on comme ça ? »
Il dit : « On n’a pas le droit de vous parler ; retournez à votre place »

Soudain, je me sens traversé par une onde, un message :

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je me réveille sans doute à cause d’une secousse. J’ai la tête posée sur l’épaule de ma femme qui dort et ne bronche pas. Nous allons bientôt atterrir… »

Un nouveau coup et une nouvelle terreur !
Je hurle : « J’ai faim. Il y a un restaurant dans ce bolide ? »
Un long temps de calme total, conciliabule frénétique : ça cogite dur derrière !
Enfin, on me répond : « Allez tout au fond et descendez et surtout ne revenez jamais ! »
Je repars dans l’allée vers l’arrière.

Dieu qu’il est long ce bolide ! Il n’en finit pas d’être grand.
J’arrive enfin au bord d’un trou béant et n’ayant pas le temps d’aviser, un choc terrible sur la carlingue m’y précipite et je tombe.
Un sol très élastique amortit la chute et je m’aperçois que je suis passé d’un étage à un autre où dort une même foule de passagers alignés comme des abrutis de chaque côté d’une nouvelle allée.
Je repars vers l’avant où je trouve un autre passage et je vais ainsi chuter d’étages en étages pour me retrouver enfin dans la soute.
Elle est beaucoup moins grande et le bar y est au fond, vers l’avant.

Je m’approche du comptoir et me trouve face à un corps que je réveille en secouant.
« Hein ! Quoi ? Ah, enfin un client ? » Dit-il éberlué.
Je susurre un peu énervé : « J’ai faim. Que peut-on manger ici ? »
Il me tend un truc bizarre et me dit : « C’est tout ce que j’ai ici, mais comme vous êtes mon premier client, c’est gratuit »
« Gratuit ? »
J’avale son aliment : Sans goût, sans odeur, sans consistance, mais ça me calme rapide mon creux.
Comme ce barman semble heureux de ma présence, je lui demande ce qu’est ce bolide ; qui sont ses passagers ; où nous allons tous ainsi et tout le toutim.
Il répond que c’est une grande course – la grande course - entre de nombreux bolides et que nous sommes tous à la fois ensemble et individuellement des concurrents et des équipiers.
Bien sûr, je ne comprends rien à ce qu’il raconte et il semble ne pas en savoir plus apparemment…
Il me raconte alors que c’est sa deuxième « course » et qu’il est le seul rescapé de la première.
« Rescapé ? »
A la fin du tunnel, tout s’accélère et tout se rétrécit d’un coup et c’est le chaos : Tous les bolides se rentrent dedans à des vitesses folles ; ils éclatent et leurs passagers sont aspirés morts ou vivants, entiers ou en morceaux par le vide de la sortie.
Il ne sait pas comment on devient « champion » et ce que l’on gagne à ce titre.
« Champion ? »
Lors de sa dernière course, il fut éjecté contre une paroi du tunnel et il s’y est accroché en regardant disparaître tous les autres « dehors »
Il s’est demandé longtemps s’il allait lâcher, mais le tunnel s’est refermé et un énorme souffle l’a fait décrocher et repartir en arrière.
Il a perdu connaissance et s’est retrouvé dans ce bolide derrière le bar. 

Il me demande : « Que voulez-vous faire plus tard, jeune égaré ? »
Plus tard ?
« Oui, je ne sais pas moi, des études de mathématicien, de plombier, d’astrophysicien, d’avocat ou de garçon de café. C’est le moment de choisir ou jamais vous savez ? »
Mathématicien, plombier ?
Je me dis que ce type est fou, mais je n’ai pas le temps de lui répondre n’importe quoi, qu’un choc énorme nous fait bouler tous les deux dans la soute.
Il me crie : « ça y est, c’est l’arrivée mon gars, accroche-toi, bonne chance et adieu ! »
Adieu ?
Et puis soudain tout est noir ; tout est choc ; tout est bruit ; tout est chaos…
Le bolide explose et je suis projeté dans un vide absurde, dans une sorte de vortex infernal où des corps nombreux et des débris divers s’entrechoquent effarés, anéantis, laminés.
Je cogne contre un mur ; je m’y accroche comme m’a dit le barman et j’attends désemparé.
Mais je cède bientôt sans trop savoir pourquoi et je suis aspiré alors comme tout le reste vers un néant bouillonnant, bourdonnant, impossible, inexorable

Je sors enfin de la turbine avec une foule d’autres et nous tombons comme des feuilles sur un sol mou, chaud, calme, reposant.
J’attends un temps ; des corps me tombent doucement dessus ; j’attends paralysé, ébahi.
A nouveau, je perçois le message qui me traverse entier encore et encore. Quelque chose comme ça :

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je me réveille sans doute à cause d’une secousse. J’ai la tête posée sur l’épaule de ma femme qui dort et ne bronche pas. Nous allons bientôt atterrir et en moi, je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique… »

Je ne peux pas bouger et les corps n’en finissent pas de recouvrir ce sol rédempteur comme une neige insolite. Et moi avec. Je suis dessous et je m’enfonce sous leur poids.
Je pénètre lentement et sans peur dans cette terre qui m’aspire comme une tombe de sable mouvant.
La sensation est agréable : Tout mon corps est enveloppé d’une matière cotonneuse, humide, tiède et parfumée.
Je sens bientôt qu’elle me traverse comme je la traverse : Je me fonds en elle comme elle se mêle à moi.
Je sais que je vais mourir bientôt.
Mourir ?
C’est délicieux. Je me love ; elle se love.

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou Je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique.  Alpha, Nombre, équation, abscisse, lettre, fonction, constante, ordre, contrordre, ordonnée, variable, désordre, infini, courbe, fractal, entropie, translation, foi, probabilité, opérateur, chaos, courbure, thermodynamique, espérance, matrice, chaos, fraction, charité, gravitation, attracteur étrange, étrange, étrange beauté, étrange amour. La vie est une étrange attraction. Oméga. End if. [Itération] …   J’ai un peu le trac et j’ai faim »

Elle m’apprend alors que je suis le champion des bolides. Elle se love ; je me love et c’est exquis de mourir.
Elle m’apprend que je suis le vainqueur, le premier parmi tant et tant d’autres ; elle m’apprend que je suis le spermatozoïde élu.
Spermatozoïde ?
Nous nous unissons enfin pour ne faire qu’un.
J’oublie tout ; je meurs…
Lumière rouge. Il faut accrocher notre ceinture.

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou […] J’ai un peu le trac et j’ai faim »

Je suis le spermatozoïde élu…
J’oublie tout ; je meurs…

Nous arrivons avec notre peur et notre faim.

Martin Lothar, le vendredi 6 février 2009

Illustration : Joseph William TURNER 1775-1851) Pluie, Vapeur et Vitesse - Le Grand Chemin de Fer de l’Ouest (vers 1844) National Gallery, London, Europe

Fin de loup

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Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /2009 19:17
Après mes contes des Spectres (il en reste deux à écrire hein !) voici incontinent, le premier des mes contes du Quanta.
Nouveau thème, nouveau style, mais même principe : Ne vous précipitez pas sur la fin !
Bonne lecture.


Premier conte du Quanta

Personne ne rend à sa génération un service plus grand que celui qui, soit par son art, soit par son existence, lui apporte le don d'une certitude. (James Joyce, Le nouveau drame d'Ibsen)

Le téléphone sonne. C’est l’infirmière de garde qui m’informe que Claire a perdu les eaux et que l’accouchement est prévu dans cette première heure de la nuit.
C’est le genre de nouvelle à faire sortir de son lit l’homme le plus paresseux de la Terre et à le faire sauter dans son slip d’un même bond.
Je vais être papa !
Je m’habille nerveux comme le roi Dagobert ; je cours comme un fou jusqu’au bout de l’avenue où vibre la clinique.
J’entre en fusée dans le hall ; l’ascenseur trop loin, trop long ; j’avale l’escalier quatre à quatre et dans le couloir en pénombre éthérée ; je pile sur un dame blanche qui éclate de rire et qui s’écrie : « Déjà ! »
Elle est une fée qui me dit que l’événement est prévu dans un quart d’heure, le temps de préparer la « crèche »
« Quoi ! Il n’est pas encore né ? »
Il vient ; il arrive mon divin enfant, ma vie, mon amour !
Elle m’invite à aller reprendre mon souffle en attendant, dans le petit jardin en atrium, là-bas.
J’y vais penaud ; je m’assoie sur un banc ; je respire ; je me calme ; je lève la tête et au zénith, je vois briller une grosse étoile belle comme l’espérance. Véga ? Acturus ? Marilyn C3574 ? Que sais-je et je m’en fous : Je vais être enfin papa !
Je me calme alors ; je me calme enfin et je me souviens ; oui, je me souviens…

Mon père est mort alors que je n’avais pas cinq ans. Je n’en ai aucun souvenir, mais il m’a toujours manqué et il me manque encore et aujourd’hui surtout, à quelque minute de « l’avènement »
Je l’adore, mais je ne le connais qu’à travers de mauvaises photos, des vidéos ratées, quelques mots de ma mère.
Mon père est mort, mais je l’aime. Une petite entreprise, une mauvaise « conjecture »
Pas de chance, trop de dettes. Plus de crédit. Déprime. Suicide.
Ma mère ne lui a jamais pardonné cette fuite, cette faiblesse, cette erreur.
Elle m’a empoigné à la sortie du cimetière et elle ne ma lâché que le jour de mes dix-huit ans pour se plonger ensuite dans un silence de folle exténuée jusqu’à sa mort.
Pour compenser cette froideur maternelle, j’ai fait le culte de mon père, cet inconnu.
Son anniversaire est en juin, le 24, comme moi ; le 24 juin comme aujourd’hui !
Je regarde l’étoile ; je soupire et je me souviens :
Je me souviens de ce jour de juin de mes onze ans, l’anniversaire de mon père, le mien aussi et celui de mon futur fils Thomas.
A l’école, pour la fête des pères, la maîtresse nous avait demandé de composer un poème pour notre papa.
Je l’ai fait : Un sonnet bringuebalant, dissonant avec des vers de marmiton, écrit en tirant la langue, soupirant et en pleurant aussi.
C’était mignon, tendre, viril et pathétique.
C’était trop beau, grave…
Ce dimanche matin de nos anniversaires, Maman était partie aux courses ; j’ai mis le répondeur du téléphone en mode « on » et je suis descendu au square d’en face.
Dans la cabine téléphonique, j’ai composé notre numéro.
J’ai attendu la fin de l’annonce et d’une seule fois, malgré mes sanglots et mon excitation, j’ai dit « mon  message » à mon Papa.
Ça commence comme ça : « Allo papa. C’est Nicolas. Pour ton anniversaire, je voudrais te dire un poème que j’ai fait… A toi mon petit Papa… »
J’ai raccroché ; je suis remonté chez nous et j’ai écouté mon message sur le répondeur : Une fois, deux fois, trois fois. Dix fois !
J’ai enfin retiré la cassette à bande magnétique et je l’ai remplacée par une neuve.
Je suis allé dans ma chambre et j’ai mis la cassette dans mon coffre de pirate avec le poème et quelques larmes.
Bon anniversaire Papa !

L’infirmière m’appelle. Le spectacle commence !
J’entre dans la salle d’opération blousé et masqué à la hâte dans une hystérie pas possible.
Claire est en position sur le billard. Elle est inquiète ; elle a peur, mais elle sourit, comme toujours.
Elle chantonne même comme souvent.
Elle a peur d’avoir mal et moi j’ai peur qu’elle ait mal.
Contraction 1 ; respirez ; poussez et puis tout se passe très vite.
Trop vite !
Je n’ai pas le temps de réaliser ; je n’ai pas le temps de comprendre ; je n’ai pas le temps de savourer ce trop grand moment !
En moins d’une minute, mon fils Thomas se transplane de son œuf paradisiaque à notre monde de vide et de douleurs. Comme un pet de lapin sur une toile cirée !
Le médecin rigole : « Il est bien pressé de payer des impôts celui-là hein ! »
L’infirmière éclate de rire. Claire aussi.
Elle dit : « Même pas mal » et mon Thomas se met à hurler !
Nous sommes le 24 juin ; il est exactement 1H 56 du matin et moi, je suis pétrifié tout autant que je suis papa.
Je regarde cette petite chose grouillante, stridente, ce misérable kilo de chair difforme et nauséabonde. Je regarde mon fils Thomas.
Je suis pétrifié et je me dis sans doute que les dieux sont vraiment les plus grands artistes de l’Univers, les plus grands magiciens de la Galaxie pour faire qu’un être aussi jeune, aussi frais, aussi laid, aussi puant, soit désormais le fait le plus superbe, l’œuvre la plus parfaite, la vibration la plus idéale de la création…
Enfin je bouge. J’embrasse Claire qui rigole en baillant ; j’embrasse Thomas qui gueule et dégueule tout ce qu’il peut.
Je suis heureux ; je suis ivre de bonheur ; je suis fou de joie !

Je rentre chez nous à trois heures du matin. Je me sers un verre de pur malt et je m’étends sur le divan en rêvant.
Je ris ; je chante ; je pète ; je rote et je me ressers un verre ; ce n’est pas tous les jours non plus hein !
Je rêve à mon fils comme à mon père et je bois à la santé de Claire.
Bientôt, je me dois d’alerter la terre entière de mon bonheur et je rallume mon téléphone mobile.
Je me dis aussitôt que tous mes copains dorment profonds et que l’amitié de nos jours est trop fragile pour les prévenir si tôt de tant de « fiesta »

Le téléphone fait un « bip » : Un SMS me prévient qu’il y a un message vocal pour moi sur le serveur.
Je remarque tout de suite que ce message a été reçu, le 24 juin à 1H 56, c’est-à-dire au moment précis de la naissance de Thomas…
La suite est incroyable, impossible, hallucinante !

Il y a d’abord la voix robotique de l’hôtesse du serveur : « Vous avez un nouveau message, reçu le 24 juin 2009 à 1H 56… »
Et puis il y a quelques « scratchs » un bourdonnement, un sifflement enfin et puis :
« Allo Papa. C’est Nicolas. Pour ton anniversaire, je voudrais te dire un poème que j’ai fait… A toi mon petit Papa… »

C’est la voix d’un petit garçon qui ânonne mon poème — mon poème à moi écrit pour mon Papa — mon poème écrit il y a plus de 20 ans. Texto. C’est la voix d’un petit garçon qui ânonne mon poème : Pas un mot, pas une virgule ou un point de plus ou de moins !
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
J’écoute plus de dix fois ce message et finalement, je me crois trop saoul, trop fatigué, trop heureux, trop comblé pour accepter ce mystère alors, je m’endors…

Il est midi, ce 24 juin quand je rappelle le serveur : Même message, même stupeur.
Je fonce sur mon ordinateur ; je me connecte au site du fournisseur ; je retrouve le message et je l’enregistre sur le disque dur.
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
Je pense à un canular ; je soupçonne une blague d’un de mes chers copains !
Si c’est évidemment la voix d’un petit garçon de quelque onze ans (la tonalité, la respiration et les attaques des mots ne trompent pas à cet égard) pour autant ce n’est pas « la mienne que j’avais à cet âge »
A onze ans j’avais, comme j’ai toujours, un accent bien Marseillais. Du Sud-Est, de la Provence peuchère !
La voix du message a un accent parigot bien marqué, Titi parisien et un rien banlieusard 9-3 par dessus le marché aux puces.
Mais c’est bien — à la lettre — le message que j’avais envoyé « virtuellement » à mon père vingt ans auparavant.
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
Jamais je n’ai parlé à quiconque de mon message à mon père. Même pas à Claire, c’est vous dire.
Quand j’ai quitté ma mère à dix-huit ans, je me souviens encore avoir vidé en souriant mon coffre de pirate dans un carton lambda qui est allé croupir de fond de cave en fond de cave,  depuis et à jamais !
Je n’ai parlé à personne de mon message à mon père. C’est incroyable, irréel, hallucinant ; ce n’est pas possible !

Ce 24 juin à quatre heures de l’après-midi, je suis dans la cave à chercher ce maudit carton.
J’en déplace un, puis un autre et un troisième encore et la poussière de lustre et de lustre me rassure un peu sur le secret gardé de mon message.
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
Je le retrouve enfin : Il n’a pas bougé. Il n’a jamais été ouvert et ses trésors de cassettes et de poème sont dedans, intacts, inviolés !
Trois jours plus tard, Claire revient et je lui raconte tout de A à Z en passant par le carton et la cave.
Elle m’écoute en souriant ; elle fait la moue ; elle rigole ; elle pleure un peu à l’écoute du message. Elle fait la moue de nouveau puis elle me dit : « Finalement, cette histoire, c’est ton problème. Je te laisse parce que bébé pleure. J’y vais »
Elle est déjà partie quand je lui réponds : « Oui, je sais bien, c’est mon impossible problème ; c’est mon père ; c’est mon poème ;  bébé pleure. Allons-y »

Onze ans plus tard, un vingt trois juin, je prépare nos anniversaires…
Je me souviens alors du message de la naissance de Thomas. Je le recherche partout pendant des heures sur tous les supports possibles et imaginables. Je jure ; je peste ; je crie ; je hurle et finalement je le retrouve là, perdu dans une zone de la toile.
J’appuie sur le bouton de Quicktime et j’écoute :
« Allo Papa. C’est Nicolas. Pour ton anniversaire, je voudrais te dire un poème que j’ai fait… A toi mon petit Papa… »

Thomas déboule alors pour me dire bonsoir ; il entend ; il écoute ; il me regarde et me dit : « Mais c’est ma voix ça, Papa ! Je ne connais pas ce poème ; je ne l’ai jamais dit ; comment tu as fait ça hein ! »

Oui c’est ta voix Thomas, il n’y a aucun doute et c’est mon poème en plus et ce soir, je me demande de quelle couleur est la cabine téléphonique que ta mère a dans le ventre.

Illustration : Salvador Dali, Jean de la Croix.

Martin-Lothar, le 31 janvier 2009.


Fin de loup

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Dimanche 26 octobre 2008 7 26 /10 /2008 08:39
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.


Vingt-huitième spectre (Un jardinier)

Les Anciens restaient avec la Nature ; pensaient avec elle et sans moyens extraordinaires, se jouaient de la matière. (René Adolphe Schwaller de Lubicz, Le Temple dans l'Homme)


Je suis mort comme je suis né : En jardinier de mon état, de mon métier et de ma race.
Mon père l'était aussi comme son père et ma mère était cuisinière, comme ma grand-mère.
Tous mes ancêtres jusqu’à des générations de nulle mémoire, vécurent dans les jardins et les cuisines d’une même famille de hobereaux dont la noblesse se perdaient dans la nuit des temps.
Comme tous ceux de cette famille et de ses serviteurs, aucun ne mit jamais un pied hors des limites de notre beau comté, voire de la province !
Ma mère me mit au monde dans un coin de la cuisine entre deux plats à préparer.
La baronne, notre maîtresse, l’assista seule dans cette œuvre et lui prodigua tous les soins qu’il fallait.
Deux heures après ma naissance, ma mère, refusant de se reposer plus longtemps, se remit à ses casseroles et mon père est venu « constater » mon existence pendant à peine un quart d’heure pour regagner satisfait un verger qui ne pouvait jamais pousser sans lui.
Quand j’ai eu cinq ans, je fus chassé de la cuisine pour aller vivre nuit et jour dans le parc en satellite souvent turbulent de mon père qui toutefois, ne me quittait jamais de l’œil et qui commença aussitôt à m’enseigner son art.
Jusqu’à quinze ans, j’ai ainsi hanté le potager, les pelouses, le verger et les plates-bandes, l’été, nu comme vers et l’hiver, vêtu d’une simple blouse ; je dormais du crépuscule à l’aube, blotti contre mon père dans un appentis du fond et je ne voyais ma mère qu’au souper dans la cuisine, après mon bain quotidien dans l’abreuvoir près de l’écurie dont l’eau n’était pas loin de geler quelquefois.
Heureusement, les repas préparés par ma mère, étaient fameux et largement plus luxueux qu’aucun autre gueux des alentours n’en avait jamais rêvé de sa vie !
J’ai donc passé mon enfance à gambader dans les taillis ; à courir dans les allée ; à ramper dans la boue ou la poussière ; à débleuir mes pieds nus trempés de neige ; à me sécher dans le foin de la grange des pluies de toute saison et à escalader au plus haut l’un après l’autre chacun des centaines d’arbres qui ornaient le parc.
Je n’ai jamais été vraiment malade dans ma vie car à la moindre fièvre ou faiblesse, mon père me donnait une racine à grignoter ou ma mère me faisait boire une potion qui me remettait sur pieds, aussi frais qu’un gardon, à peine quelques grimaces plus tard.
Au printemps, je me faisais en cachette des festins de framboises, de fraises ou de groseilles gorgées du meilleur sucre de la meilleure des terres et chauffées du soleil le plus sauvage et tendre.
La vie était dure évidemment, mais les paradis ne sont pas faits pour les limaces, comme disait papa et tout compte fait, manger une simple pomme, assis sur sa branche dans la splendeur de l’automne vaut bien toutes les frivolités et tous les trésors du monde !
Quand j’ai eu enfin le duvet au menton et partout là où il fallait, mon père me donna une culotte, une veste, un chapeau et des sabots en bois de noyer et de ce jour, il passa la plupart du temps assis à fumer sa pipe en me regardant travailler et à me donner des ordres et des conseils sur tout et tout le temps.
En quelques années, je suis ainsi devenu un aussi grand, savant et fameux jardinier que lui, ce qui, aux dires de la Baronne, était un « joli tour de force »

Les années passèrent ainsi où chaque jour je m’enracinais dans ma chère terre et je faisais de mes arbres, fruits et légumes prouesses après miracles à un tel point que je suis devenu célèbre dans toute la province et que bien des gens de toutes conditions, des paysans, des bourgeois et même des princes des alentours venaient presque chaque jour admirer le parc et me demander conseil !
Les produits qui n’étaient pas consommés par le château s’arrachaient à prix d’or au marché du bourg où je venais les vendre chaque semaine et où beaucoup me saluaient alors en mettant leur chapeau au plus bas !
Parmi ces visiteurs, souvent agaçants, un parisien de Paris emporta très vite ma sympathie, voire mon amitié, tant il venait souvent me rencontrer lors de ses séjours dans le pays et tant il se faisait discret et paraissait très curieux de tous les secrets de mon métier.
C’est la baronne qui me l’a amené un jour de mes trente ans en me le présentant comme un érudit parisien et un homme très influent dans le monde entier.
Cette année-là, mes parents étaient morts depuis longtemps et j’étais père d’un garçon de cinq ans qui gambadait tout nu dans mes pas toute la sainte journée et que j’avais eu de la jeune fille remplaçant ma mère aux fourneaux du château : Comme quoi la vie est un perpétuel recommencement tel un acre de carottes ou de choux !
Ce Parisien, pendant plusieurs saisons, venait souvent visiter la baronne et après leur repas, il passait des heures et des heures assis à me regarder travailler ; à prendre des notes ; à me questionner adroitement et poliment ou encore à lire un livre qu’il avait toujours dans la poche.
Le soir en partant, il ne manquait jamais de féliciter ma femme pour sa cuisine et de me remercier pour la qualité des aliments. A vrai dire, cela nous remplissait de fierté à chaque fois car nous n’avions jamais rencontré un gentilhomme aussi aimable et aussi attentionné à notre égard, pauvres rustres que nous étions.
Hélas, il ne revint plus les années suivantes et nous avons désespéré un peu de ne plus jamais le revoir.

Et puis arriva ce terrible soir où notre maîtresse eut un malaise : Ma femme me fit appeler pour aider à monter la Baronne dans sa chambre où elle trépassa dans la nuit.
A notre grande peine s’ajouta bientôt l’angoisse de perdre notre travail dans la mesure où la défunte n’avait pour seul héritier qu’un vague cousin vivant en Italie et qui, aux dires de l’intendant, se fichait comme une guigne et de sa cousine et de ce très vaste domaine légué qu’il ne lui restait qu’à vendre le plus vite possible et en morceaux s’il le fallait.
Heureusement, il mandata à cet effet notre vieil intendant qui nous respectait comme nous le respections et qui était aussi attaché à ces terres que nous l’étions bien qu’il ne pensait qu’à prendre une retraite bien méritée dans sa province natale.
Ce vieil homme se démena pendant des semaines et des mois à dénicher un acquéreur suffisamment riche pour prendre le tout et las d’écumer la province, il partit un jour pour Paris solliciter les nombreuses connaissances que la Baronne y comptait.
Le soir où il revint de la capitale fut sans aucun doute un des moments les plus heureux de ma vie : Il nous annonça qu’il y avait trouvé notre nouveau maître en la personne de ce charmant érudit parisien que nous apprécions tant et qui était bien décidé à vivre désormais toute l’année dans notre paradis tout en profitant de nos bons soins !

Notre nouveau maître s’installa trois mois plus tard et notre vie comme celle du domaine et même du comté tout entier en fut rapidement et profondément chamboulées.
S’il doubla nos gages d’emblée, il nous demanda à ma femme et à moi un surcroit de travail et de qualité que cependant, nous avons eu grand plaisir à lui prodiguer au quotidien.
Il recevait souvent dans son nouveau château bon nombre de gens de haut rang et de grande influence qui venaient de très loin parfois et qu’il fallait choyer et surtout éblouir à chaque moment de la journée.
Après quelques années d’un tel régime, ma femme et moi, nous étions connus et réputés dans l’Europe entière pour notre plus grand bonheur et celui de notre maître itou !

Mais un tel dévouement et une telle célébrité à parfois son revers de médaille et je l’appris à mes dépens, un soir de l’an de grâce 1760 où mon vénéré maître m’ordonna de participer à un de ses dîners de gentilshommes !
Pour tout vous dire, sauvage et gueux comme j’étais, je me suis fait longtemps prié pour accepter une telle corvée qui dépassait de très haut mes capacités, ma nature, mes espoirs et tout mon tempérament !
Mon maître, par sa très grande sagacité m’a enfin convaincu en me précisant que je devais par ma science du jardin, faire diversion lors de cette réunion de compères qu’il souhaitait réconcilier : Mon seul discours empêcherait sans aucun doute que ces invités et lui-même n’abordent des sujets bien trop propices à la polémique voire à d’autres fâcheries irrémédiables.
Mon argument sur les habits tomba même, car il me conduisit aussitôt dans ses appartements pour me faire essayer des costumes, bas, perruques et autres souliers vernis dont jamais de ma vie je n’avais même imaginé avoir la moindre envie ou le moindre intérêt !
En quelques minutes, j’étais grimé comme un ministre et mon entrée dans la cuisine provoqua l’hilarité de mon fils et de ma femme qui mirent toutefois un bon moment à me reconnaître.
Les trois invités arrivèrent enfin ; deux venant ensemble de Paris et le troisième de Genève, et je dus leur faire visiter le parc tout en répondant comme je pouvais à leurs questions et remarques et en essayant de cacher le malaise de mon corps engoncé dans ses habits du diable.

Etrangement, mon trouble de « manant en perruque » disparut une fois assis à la table du dîner et je pense que ce fut sans doute par la surprise de me trouver en invité dans cette vaste et splendide salle à manger où je mettais les pieds et où je posais le cul pour la première fois de ma vie ou encore par les vapeurs de ce délicieux vin de Malaga que nous avons bu « en apéritif »
Tout mon corps et mon esprit en furent soudain libérés, éthérés et je pris alors la parole sans cesse pour évoquer avec une flamme et une volubilité insoupçonnée tous les trésors de mes paradis de jardin, de verger et de potager.
Je parlais ; je parlais haut et fort des arbres, des salades, des herbes, des fleurs, des légumes, du vent de la pluie, du gel, des saisons et de l’humus et je ne voyais rien et  je n’entendais rien d’autre que ma voix vibrant sous les stucs et glissant sur le silence passionné des mes quatre auditeurs qui m’écoutaient, bouche bée, comme des petits enfants.
Je cessai ce discours au bout d’une heure toutefois pour enfin me renseigner du regard sur l’attitude de mon maître sur ma performance et quand je vis ses yeux luire de bonheur et de fierté, je repris incontinent mon sermon avec encore plus de vigueur et de prolixité !

Pourtant, il a bien fallu que je me taise pour enfin profiter des mets délicieux de mon assiette et ce fut à ce moment que l’invité suisse posa une question de politique à laquelle je ne compris rien et comme un des Parisiens lui rétorqua sèchement, bientôt suivi de mon maître, la conversation enfla sur ce sujet sans que je puisse la dévier et éviter ainsi une controverse si peu désirée.
Au bout d’une bonne heure hélas, le ton des convives devint bientôt coléreux, électrique, bouillonnant et ce ne fut qu’à l’arrivée des desserts qu’un silence tendu, lourd, orageux, presque haineux s’installa dans la pièce.
A peine nous avions avalé la première cuiller d’un sublime sorbet, que le Genevois s’adressa à moi et me demanda ce que je pensais de toutes ces affaires politiques.
Je fus bien embarrassé par une telle question sur un sujet où je n’y entendais rien de rien, c’est sûr, mais au lieu de lui répondre cela et quelque peu enivré par ma prestation, ma transformation et surtout par ce bon vin d’Arbois, je lançai d’un voix tonitruante et encolérée :
« Mais mon ami, qu’est-ce qu’un honnête homme aurait à faire des singeries capricieuses de ces rois fainéants, de ces princes embourgeoisés ou des ces prélats vaniteux et méchants dont la seule nature est de fuir ou de trahir la Nature ! Non, mon cher, en vérité je vous le dis, il faut cultiver notre jardin et basta ! »

A peine avais-je lâché ces derniers mots, que je pressentis avoir dit une niaiserie aussi gueuse que moi, aussi grande que mon cher verger, aussi lourde qu’un tombereau de terre après la pluie et ce fut dans un silence terrifiant que je fermai les yeux en m’attendant à essuyer toutes les moqueries et tout le mépris du monde.
Pourtant, quelques secondes plus tard, je constatai que ces quatre messieurs savants, loin de dédaigner mes propos, semblaient plongés dans un abîme de réflexion et de curiosité.
Je n’eus pas le temps de soupirer, que l’invité suisse, un certain Jean-Jacques Rousseau lança un regard complice à son voisin, du nom de Denis Diderot, puis à l’autre Parisien, Jean d’Alembert et se tournant vers mon maître, il lui déclara :
« Non seulement votre jardinier est le meilleur du monde, mais en plus, c’est un grand philosophe ; décidemment, vous êtes un homme comblé, mon cher Voltaire ! »



Note : Voltaire, Rousseau, d’Alembert et Diderot étaient contemporains et se fréquentaient un tant soit peu entre deux fâcheries. Si je situe ce dîner virtuel en 1760, chez Voltaire, au château de Ferney (Pays de Gex, France, Europe) il reste plus improbable qu’impossible.

Martin-Lothar, le 26 Octobre 2008

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Vendredi 22 août 2008 5 22 /08 /2008 20:37
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.

Vingt-septième spectre (Le Marseillais)

La vie et la mort ne se disputent que sur des questions de détails. Pour l’essentiel, elles se donnent la main. (Franz Hellens cité par Alexandre Vialatte, L’éléphant est irréfutable, Chroniques de la Montagne)

Mais Bonne Mère, qu’est ce que je fais ici moi ?
Mais qu’est-ce que c’est que cette guignolade ?
Je suis mort alors ?
Ah peuchère ! Ils n’ont pas attendu mes cent ans pour me faire ce coup-là !
J’y étais presque, à quelques jours ! Fan de chichourne !
Et qu’est-ce que c’est que ce labyrinthe de malheur ?
Et qui c’est que ce scribe qui me demande de raconter ma vie ?
En plus j’ai soif !
Et si je suis mort, alors, ça donne soif de mourir, eh peuchère !
Alors té, je raconte mon histoire vé ! :

Je suis né à Marseille, la plus belle ville du monde. Parfaitement Monsieur ! Et même je suis né sur le port de Marseille : Le plus grand port de l’univers, oui, comme je vous le dis !
Mon père était cordelier ; il faisait des cordes quoi, pour toutes les utilités et sans vouloir me vanter, mon père était le meilleur cordelier de la planète !
Comme je vous le dis encore Monsieur !
On venait des quatre coins de la Grande Bleue pour se fournir en cordes, en haussières, en filets et tout le toutim !
C’était de la belle qualité, en vérité.
Nous étions cordeliers de pères en fils depuis l’Antiquité car nous descendions des premiers colons grecs de Marseille et je vous annonce même Monsieur que je suis un véritable et authentique descendants d’Alexandre le Grand !
Ah non, peuchère ! Ne souriez pas hein ! Je vous l’affirme ; c’est historique Monsieur le Scribe !
J’étais le cadet de huit enfant et souvent, notre Papa emmenait tous ses fils dans les calanques pour nous livrer à notre exercice favori : L’escalade !
Nous avions chacun notre cordes que nous attachions solidement au sommet avec des nœuds et des rappels savants – Je connais plus de cent nœuds différents Monsieur, dont certains sont inconnus du meilleur des matelots qui se respecte de leur vie de marin !
Nous descendions ainsi le long des rochers pour nous balancer pendant des heures dans le vent, les senteurs marines, l‘écume, la touffeur comme dans la fraicheur ; parmi des oiseaux de toutes tailles et de toutes couleurs.
Si je dois sortir de ce labyrinthe un jour Monsieur, je souhaiterai devenir un des ces oiseaux marins, si c’est possible, bien entendu.
Enfin ivres de tous ces vides, de tous ces efforts, de ces peurs et de ces splendeurs, nous remontions, soit en nous hissant à la corde, soit en grimpant la roche par les trois appuis qu’il faut toujours hein !
Inutile de vous dire, que plusieurs années de telles manœuvres ont fait de mes frères et moi de véritables athlètes, beaux et forts comme des Dieux que toutes les filles de la Cannebières reluquaient sans cesse, éperdues d’amour et de désir !

Mais pour être superbe et divin, je n’en étais pas pour autant moins fragile qu’Achille !
Car pour tout vous avouer Monsieur, je suis tombé amoureux, fondu, conquis, enchaîné, rompu de tous mes muscles et de mes os et fada jusqu’à la moelle en moins d’une seconde quand j’ai aperçu ma Fanny pour la première fois !
Ah Bonne mère, quelle était belle ; quelle était fraiche ; quelle était gracieuse ! Tiens, quelle était gouleyante ma Fanny ce soir-là !
Oui Monsieur, gouleyante ! A un tel point que j’ai senti au moment où je l’ai vue toutes les cordes de mon corps, de mon esprit et de mon âme se tendre à en claquer sec dans les vides du Paradis !
Et je ne vous parle pas des ficelles de ma culotte pardi !
Pour son anniversaire, notre mère nous avait tous emmenés au théâtre où se produisait une troupe itinérante d’acteurs dans des comédies à l’italienne.
Moi et mes frères, nous avions renâclé car le théâtre ce n’était pas trop notre affaire, tandis que nos sœurs avaient tout fait pour nous y trainer !
Bougon comme j’étais, j’ai fait semblant de dormir au premier acte, mais au deuxième, Fanny est apparue « en entremet » pour chanter une vieille chanson de notre royaume !
Ah peuchère ! J’en ai été foudroyé !
Fanny chantait et moi, je bandais comme un jeune taureau fada !
J’étais comme un putti sur son nuage de miel !
Oh Bonne Mère, quel délice !
Je l’ai attendue à la sortie du théâtre ; je lui ai barré le passage et j’ai dit : « Je vous aime et je veux vous épouser ! »
Croyez-moi ou non, mais dans la seconde elle m’a répondu : « Oui, moi aussi »
Té vé, le coup de foudre qu’on a pris tous les deux dans nos cœurs de vingt ans et ce n’est pas de la daube ce que je vous raconte hein !
Oh Bonne Mère,  quel souvenir, quel délice !

En fait, Fanny était la nièce du maître de cette troupe de comédiens et pendant deux ans elle avait écumé toutes les régions de Lyon à Nice où elle ne faisait que chanter au deuxième acte cette mélodie qui fut mon bonheur, mais dont elle commençait à se lasser…
Elle n’avait alors qu’une idée en tête : Trouver un bon mari et revenir à Saint-Péray, dans son Ardèche natale, pour y faire la fille de salle dans l’auberge paternelle.
Je l’ai donc suivie comme un vieux toutou à Saint-Péray où je l’ai épousée moins d’un mois plus tard en ne lui offrant pour lit de noce qu’une dizaine de cordes de la bonne facture de mon papa !
Si ça m’a crevé le cœur de quitter mon paradis de Marseille, je n’en ai pas trop fait un pastis à Fanny dans la mesure où j’avais non loin de notre nid d’amour, un magnifique perchoir pour me suspendre dans le vide comme autrefois !
Le château de Crussol domine en effet d’une fabuleux falaise notre bonne ville de Saint-Péray, de Valence et toute la vallée du Rhône dans la foulée : Un à pic de plusieurs centaines de mètres avec des vertiges pas faits pour les enfants de la chichourne hein !
Pendant bien des années, le dimanche, j’ai retrouvé mes joies d’enfance et balancé dans le vide, j’ai inspecté et j’ai appris sur le bout des doigts toutes les anfractuosités, les plaies, les splendeurs et les bosses de cette vertigineuse falaise et de tout son paysage aussi !

A ce stade de mon histoire Monsieur, il faut évidemment que je vous raconte l’épisode le plus extraordinaire de ma vie :
Alors que j’étais un jour d’Août à me bercer au bout de ma corde à plus de cent mètres du sol et que j’admirais le vol de deux splendides petits aigles qui dansaient dans les nuages poussés par un petit mistral de toute fraicheur, mon attention a été attirée par le bruit de chutes de pierres en contrebas.
J’ai aperçu alors un gamin de même pas vingt ans collé à mi-chemin de la paroi et qui tout doux l’escaladait à mains nues !
Ah Monsieur le Scribe, té, pour le coup j’ai eu la plus grande peur de ma vie !
Et pas pour moi hein, mais pour ce fada qui ne semblait vouloir que la mort à grimper ainsi une telle verticale sans corde, sans pic, sans grappin, sans rien d’autre que ses quatre membres !
Bonne Mère, je suis bien resté dix minutes la bouche grande ouverte à le regarder monter, comme ça, dans le vide, avec le vent pour seul filet !
Alors, ayant remarqué qu’il changeait de passe et qu’il obliquait vers un endroit pourri par tous les diables, je lui ai crié de se diriger le plus vite possible vers le Nord, sur sa gauche !
Mais le gosse ne m’a même pas répondu et il a continué son ascension vers un piège mortel que je connaissais depuis belle lurette ; un endroit où tout s’effrite et tombe sous le poids même d’un oiseau !
Ah le fada !
J’ai compris sur le moment qu’il était de la race de ceux qui n’écoutent rien de personne d’autres qu’eux-mêmes et qui pour rien au monde n’ont de conseils ou d’ordres à recevoir d’en haut, du naturel ou de nulle part !
Ah le fada !
Mais bon, ça n’a pas manqué car en moins d’un quart d’heure, le gosse était complètement bloqué sur une position très instable, sans pouvoir faire quoique ce soit sinon de prier les dieux d’un vrai miracle !
Je vous le dis Monsieur, si je n’avais pas été témoin de son piège, la mort l’aurait aspiré de son vide en moins d’une demi-heure !
Ah le fada, le fou de fada des fadas !
Vous pensez bien que je n’ai pas attendu son appel au secours pour remonter au sommet afin d’y attacher une seconde corde et de redescendre à son niveau.
Il était complètement paralysé et au moment où je terminais de nouer comme il fallait le filin autour de sa poitrine, tout s’est écroulé sous ses pieds et il balança bientôt dans le vide tel le plus sinistre et le plus jeune pendu !
Il avait perdu alors connaissance et je suis remonté une nouvelle fois pour le hisser, non sans peine, jusqu’au sommet !
Ah le fada !
Le gosse est resté inconscient un bon moment, à plat ventre dans l’herbe du sommet et il a eu du mal à se remettre de sa peur, je vous le dis.
Il a vomi de nombreuses fois et n’a pas desserré les dents de toute la descente par le chemin qui mène vers Saint-Péray.
Arrivés au bourg, il me jeta un regard noir et sans même me remercier il a disparu dans la nuit.
Ah le fada !
Moi, je n’en ai pas été choqué plus que ça de ce comportement bien juvénile à vrai dire : J’avais sauvé une vie et j’en étais heureux et pas peu fier, vous le devinez hein !

Mais j’ai vite été obligé d’oublier un peu cette histoire car quelques années après, notre royaume fut plongé dans les troubles, la panique et la guerre.
Moi, je me foutais un peu de toute leur politique, peuchère ! J’étais alors ouvrier agricole, pauvre comme job et simple comme le berceau du petit Jésus.
Hélas, les parents de ma Fanny se sont mêlés dans ces couillonnades en querelles de fadas et bien vite, nous avons été obligés de quitter l’Ardèche !
Comme j’avais appris que les miens à Marseille étaient aussi dans la même panade, Fanny et moi nous avons décidés de nous installer près de Sisteron en Provence, un coin qu’elle avait connu et apprécié lors de ses tournées du théâtre.

Hélas encore Monsieur, car de longues années de misères et d’isolement nous attendaient dans ce pays où nous n’étions que des pauvres et des étrangers.
Notre maison était une bergerie en ruine dans un hameau désert à plus de deux heures de marche de Sisteron et nous n’y avons gagné que des quignons de pain sec à marner comme des bœufs pour des gens qui nous méprisaient et qui ne voulaient que nous hurler des ordres…
Bonne Mère, que de malheurs, que de solitude, que de souffrances et de fatigues !

Et puis un jour, ma Fanny est partie…
Mais en vérité je vous dis té, l’enfer a commencé pour moi à cinquante ans, le jour où ma bien-aimée Fanny est morte d’épuisement !
Ah Monsieur ! Si vous saviez comme je l’aimais ma Fanny ! Si vous saviez comme je l’ai pleurée.
Qu’importe la misère Monsieur ; qu’importe la faim, la soif ou la maladie ; qu’importe la solitude ; qu’importe le mépris public ; qu’importe ces fadaises qui trouvent toujours leur baume car l’enfer le plus ardent, le plus sinistre c’est bien l’absence, la longue, l’éternelle absence de l’être bien-aimé, de l’être toujours et à jamais aimé…
Que je l’aimais ma Fanny Monsieur ! J’ai passé trois jours et trois nuits à chialer comme un damné sur sa tombe minable de caillasse et de tourbe !

J’ai survécu encore quelques saisons dans cette plus grande déréliction, car je me disais alors chaque matin que j’avais sauvé la vie d’un gosse et que bientôt, ma vie et le monde devrait m’en rendre grâce ; un tout petit peu du moins hein !

Et j’avoue que j’ai eu enfin ce bonheur Monsieur ; j’ai eu cette grâce finalement, un matin d’un mois de Mars alors que je n’avais plus de larmes à tirer et que la peau sur les os :
J’étais descendu à l’aube, à Sisteron pour y trouver quelque travail et surtout pour y mendier de la monnaie à calmer une faim de plusieurs semaines…
J’ai trouvé alors cette ville dans une effervescence bien inhabituelle : Ses rues étaient comblée jusqu’aux combles d’une foule hétéroclite et réjouie et à priori, tout ce monde turbulent s’affairait à accueillir un grand personnage !
Pour moi, ce grouillement était une belle aubaine, car en moins d’une heure, j’avais mendié assez d’argent pour me payer le plus gras et le plus succulent festin de toute mon existence !
Pourvu d’une grande corbeille pleine de nourriture et de vins, je me suis assis pour déjeuner au pied d’un grand tilleul qui bordait la rue principale et j’ai entamé là un repas du tonnerre de Zeus que je n’espérais plus depuis bien longtemps, je vous le dis, peuchère !
Et alors, le convoi est arrivé !
Des chevaux par centaines Monsieur, des voitures de toutes tailles, des milliers de soldats à pied qui chantaient de tout leur cœur et enfin, une énorme berline tirée par huit chevaux qui soudain par embarras s’est arrêtée à moins d’un mètre de moi !
Le prince, le roi, le dieu que l’on attendait était dedans pour sûr et je l’ai aperçu alors qu’il passait sa tête dans l’encadrement de la fenêtre.
Il m’a vu aussi ; il m’a dévisagé et il m’a reconnu !
Vous ne croirez sans doute jamais Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe de malheur, mais il m’a reconnu pour de vrai !
Et vous ne croirez pas plus si je vous dis que moi, je l’ai reconnu également par son regard noir que je n’avais jamais oublié !
C’était mon gamin de Crussol, oui Monsieur ; c’était lui ; c’était ce fada des fadas que j’avais tiré de la mort trente ans auparavant !
Parfaitement Monsieur !
Alors que sa berline allait repartir, il a tout fait arrêter ; il est descendu ; il est venu vers moi ; je me suis levé et il m’a embrassé devant tout le monde !
Devant tout le monde, parfaitement Monsieur, il m’a embrassé !
Il m’a dis alors dans un silence général et stupéfait : « Je te reconnais toi, tu es l’homme qui m’a sauvé la vie à Crussol »
Et j’ai répondu : « Oui, c’est moi et c’était toi ce jeune fada ! »
Il a ri ; il a demandé un gobelet ; il m’a demandé de lui servir de mon vin ; il a en bu un peu puis il a déclaré haut et fort : « Je bois à l’ange ; je bois à l’aigle et à sa corde qui m’ont sauvé de la mort, santé ! »
Moi, j’ai répondu « santé ! » aussi haut et aussi fort !

Voilà mon histoire Monsieur le Scribe et comme vous l’avez voulue, je vous en offre le bienheureux épilogue :
Mon fada de prince a bu plusieurs fois à ma santé et toujours dans la consternation générale sur cette place de Sisteron, puis il est reparti sous les acclamations après m’avoir encore embrassé virilement.
Moi, après, je suis resté près d’une heure, statufié, sous les regards de plus de deux mille personnes, pour ne pas dire un million de gens !
En quelques secondes, moi, d’un pauvre veuf miséreux, j’étais devenu le héros de Sisteron, le seigneur de sa région, le roi de la Provence, l’empereur du monde !
Au soir, un bourgeois est venu m’offrir une belle maison en plein cœur de la ville.
D’autres, pendant des années, jusqu’à ma mort prématurée à quatre-vingt dix neuf ans, m’ont payé une pension bien confortable.
Tout le monde désirait me voir ; me parler ; m’inviter à déjeuner ou à dîner.
Les petits enfants de tout le comté se bousculaient pour apprendre à faire des nœuds ; à fabriquer de la corde ou à connaître les rudiments de l’escalade !
J’étais heureux d’être avec eux et de leur apprendre tout ça Monsieur !
J’ai donc eu une vieillesse en or Monsieur, mais j’ai bien regretté que ma bonne Fanny n’ait pas vécu tout cela avec moi, oh bonne Mère, oui, je le regrette.
Me voici mort maintenant et aux portes de ce labyrinthe alors que toute une province s’apprêtait à fêter mes cent ans et à écouter lui raconter, une fois de plus, comment en l’an de grâce 1785, j’ai sauvé à Crussol, la vie de ce jeune fada, de ce petit « cogglione » de Napoléon Bonaparte !

Bon maintenant, j’aimerais bien boire un coup, parce qu’il fait soif de mourir, peuchère !

Note : Une légende tenace à Valence (Dauphiné, France, Europe) veut que Bonaparte, alors âgé de seize ans et apprenti officier d’artillerie dans cette bonne ville, ait escaladé le versant Ouest de la falaise de Crussol…
Quand on connait la hauteur et la déclivité de cette pente, on peut se demander si les Valentinois ne sont pas un peu Marseillais quelque part de ce côté du Rhône, pour ne pas dire de ce bord du verre des Côtes du Rhône.
Ce spectre n’est évidemment pas mentionné dans un quelconque livre d’Histoire car somme toute, les historiens ne font pas assez leur boulot, na !
Heureusement que les conteurs sont là pour rétablir enfin toutes les vraies vérités historiques hein, peuchère !
Enfin, notre bonne ville de Sisteron, en Provence se situe sur la route dite « Napoléon » que l’empereur des Français et du même bois emprunta en 1815 à son retour de l’île d’Elbe.

Martin Lothar, le 22 août 2008

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Mardi 22 juillet 2008 2 22 /07 /2008 19:29
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.



Vingt-sixième spectre (le taggueur)

Ainsi agit la nature où, parmi les forces les plus fortes, se trouve la sympathie universelle qui gouverne les actions à distances. (Umberto Eco, l'île du jour d'avant)

Le vieux Cornélius était un con, mais en fait je lui dois une longue vie.
C’était sans doute l’homme le plus riche et le plus désagréable de la ville qui, reclus dans une énorme bâtisse, passait la moitié de son temps à faire suer une poignée de domestiques et l’autre part à insulter et conspuer les gens qui avaient le malheur de passer sous ses fenêtres.
Il se plaignait de tout et de tout le monde et il harcelait les magistrats et les gendarmes en faisant des procès et des scandales à tout vent et pour les motifs les plus futiles ou les plus consternants.
S’il fut marié et veuf un nombre incalculable de fois ce fut pour épuiser ses toujours très jeunes épouses avec son caractère de chien et des mœurs de cochon insatiable et pervers, mais Cornélius n’eut qu’un fils unique, Maxime, qui du reste devint mon meilleur ami.

Mes ennuis avec Cornélius commencèrent le jour de mes vingt ans à l’aube devant sa maison où j’étais avec mon pote Jules en train de dessouler en riant et en chantant à tue-tête les pires des paillardises.
Nous avions fêté cet anniversaire le jour précédant et toute la nuit en nous vautrant à baiser, à plaisanter et à boire dans tous les bordels et tavernes de la ville.
Nous étions sur le point de changer d’endroit pour aller cuver plus discrètement quand nous fûmes aspergés soudain par le contenu d’un pot de chambre que ce con de Cornélius nous balança ensuite du haut d’une terrasse avec toute une bordée d’injures.
En d’autres circonstances, nous aurions sans doute déguerpi sans demander notre reste, mais ce matin-là, nous sentant très humiliés par l’infâme pissat de ce vieux machin aigri, nous répondîmes de toutes nos forces à son jet et ses insultes par ce que nous connaissions de plus vulgaire et de plus offensant comme mots et comme gestes.
Cette engueulade dura bien près d’une demi-heure et nous partîmes enfin non sans avoir tenté de lapider le méchant râleur de tout ce que nous pouvions ramasser dans la rue.

Bien décidés à nous venger encore, nous sommes revenus les nuits suivantes pour déranger et provoquer le vieux qui cependant n’osa jamais descendre ou qui se refusa encore d’envoyer ses gens pour en découdre et il continua inlassablement de répondre furieux à toutes nos invectives et à toutes nos injures.
Ce petit manège dura plusieurs mois où une fois par semaine au moins nous n’hésitions pas à renouveler le scandale jusqu’à nous en lasser pour ourdir enfin contre Cornélius de nouveaux désagréments.

Ce fut Jules qui eu l’idée des graffitis obscènes et insultants à graver au fer ou au couteau sur le mur de façade principale de la maison de Cornélius.    
Pendant des semaines et des semaines, nous nous sommes relayés pour presque chaque nuit rajouter une inscription en profitant d’un moment où nous savions que Cornélius était soit occupé à honorer les fesses de sa dernière épouse, soit à se saouler dans sa cave et à force, la large façade en fut couverte ce qui le jour ravissait toute une foule de badauds hilares.
Autant nos écrits et nos signes étaient faciles à marquer au plus vite ; autant il était difficile de les effacer et nous savions que le vieux devait en baver de rage !

Un soir d’août enfin, nous décidâmes d’aller inscrire un ultime message pour ensuite laisser tomber Cornélius que nous jugions bien assez puni comme ça, mais hélas pour nous cette dernière fois fut une fois de trop car le vieux nous tendit un piège qui devait sceller notre destin.
Alors que nous étions à pied d’œuvre et que je pissais contre un mur en face, une ombre surgit d’un coin de la maison et se précipita sur ce pauvre Jules qui était en train de graver la pire de nos insanités.
Il y eut un grand cri et voyant alors que mon ami commençait à se prendre une raclée magistrale, je me précipitai pour lui porter secours et en m’approchant de l’agresseur, je reconnus tout de suite le fils de Cornélius, Maxime, que je n’avais pas vu depuis des années.
Depuis qu’il fut soldat de carrière, Maxime ne revint jamais voir son père qu’il n’aima pas trop à vrai dire, et ma surprise fut grande de le revoir ainsi corriger mon pote Jules qui était déjà à terre inconscient et sanglant avant même que j’intervienne.
J’apprendrai plus tard que ce Maxime, fils unique, en manque d’argent pour l’avoir trop dépensé en jeux, en beuveries et en sauteries, était revenu demander crédit à son père qui n’a pas manqué en échange de lui demander le petit service de le débarrasser à jamais de nous et de nos gamineries.

Je sautai sur Maxime et le pris à bras le corps, mais d’un mouvement brusque, il se dégagea en me donnant un coup de coude dans la poitrine ; Je revins à la charge ; j’esquivai une nouvelle attaque puis reprenant tout mon appui, je lui envoyai en pleine figure un coup de poing si violent qu’il décolla presque du sol pour aller se cogner l’arrière du crâne contre le mur et s’effondrer enfin.

Je restai plusieurs minutes, haletant et abasourdi à contempler dans l’ombre les deux corps inertes de l’ami et de l’ennemi.
Je compris « hic et nunc » par intuition que s’en était fini de ma douce vie de fils de famille, de mon existence de garçon comblé, frivole et insouciant et qu’en moins d’une seconde mon destin avait basculé dans l’horreur et le déshonneur.
Je constatai en effet trop rapidement que si Jules respirait encore, ce fou de Maxime était sinon déjà mort du moins à l’agonie et sur ce moment, j’ai paniqué comme jamais plus je ne le referai de ma vie ou de ma mort.

La peur est bien les plus étrange et le plus ambiguë des ressentiments : Que l’on soit proie ou que l’on soit prédateur, elle vous épargne comme elle vous blesse ; elle vous trompe comme elle vous guide et elle vous perd comme elle vous sauve.
Ce soir-là, cette foutue frayeur m‘avait saisi tout mon esprit et tout mon corps à m’en croire damné à jamais, mais je ne savais pas encore qu’elle m’avait déjà en fait éloigné du néant et de tout pendant de longues années.

Je ramassai Jules et je le portai jusqu’à chez lui puis, je me précipitai chez moi où je réveillai mon père pour lui confesser tout le drame.
Cet homme, puissant, riche et intelligent que j’allais voir pour la dernière fois, me pardonna dans la seconde même un crime dont il aura dû sans aucun doute avoir du mal à se débarrasser de la honte et de l’opprobre et il me conseilla de m’exiler dans une de nos villas située à quelques deux jours de marche de la ville en attendant que les choses s’apaisent dans le calme, la diplomatie et pour le mieux du monde et de ses honnêtes gens.
J’adorais mon père qui me le rendait bien et c’est en pleurant qu’il me vit partir pour toujours vers mon étrange destin et c’est en chialant toutes les larmes de mon corps que je l’abandonnai sans le savoir à l’épouvantable sort qui sera le sien.

J’étais reclus en ermite désolé et rongé depuis plus d’un mois dans cette maison de campagne quand un envoyé de mon père m’informa de la suite des évènements.
Bonne nouvelle, Jules était indemne et Maxime était plus vivant que jamais !
Mauvaise nouvelle : Ce Maxime avait perdu un œil de mon coup de poing et il jurait pas vaux et par monts à qui voulait l’entendre qu’il me retrouverait pour me tuer même s’il devait passer tout le reste de sa vie à me traquer !
Ce messager me donna en outre de l’argent et des messages de ma famille m’enjoignant de gagner au plus vite la capitale où nous comptions de très bonnes relations et où je devrais me terrer en attendant que Maxime se lasse éventuellement de sa quête de vengeance.
Cet envoyé me révéla enfin que mon chasseur n’était à quelques heures de ma planque que je devais fuir sur le champ !

Bien que rassuré sur l’état de mon pote Jules et aussi quelque peu sur celui de Maxime, une nouvelle peur me mit alors à la croisée des chemins : Pour rejoindre cette grande ville refuge, je n’avais que deux routes aussi pénibles et dangereuses l’une que l’autre.
A l’Ouest le premier chemin s’enfonçait dans une forêt impénétrable bourrée d’impasses, de fauves et de brigands ; à l’Est, le second s’embourbait dans un marécage infâme qui était l’épouvante du plus ancien des anciens de la contrée depuis la nuit des temps.
Je me suis dit alors que Maxime en excellent chasseur et visiteur du coin qu’il était, devait connaître cette forêt comme sa poche et qu’il pouvait tout autant redouter ce marigot du diable qui devenait ainsi mon premier choix voire mon dernier salut.
Je partis donc incontinent et à pied vers l’Est, poussé par une panique de survie et porteur d’une simple besace pleine de bien des espoirs sinon de certitudes…

Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe, avez-vous jamais mis les pieds dans un marécage ? Un vrai, un pur, un dur, un marécage primaire, pétri ; confit ; pourri d’eau, de terre, de gaz et du feu en colle de tout ce qui vit ; bouge ; remue ; rampe ; grésille ; frétille ; plonge ; pousse ; pique ; suce ; croque ; avale ; enfonce ; chie ; rote ou meurt sur cette planète ?
Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe, savez-vous que le marécage est le nid de nombreuses vies tout comme il est l’enfer et la tombe de bien d’autres, de tant d’autres ?
Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe, savez-vous qu’un marécage qui n’a aucun chemin permis ni construit est bien le dernier chemin à prendre et que moi, pauvre de moi, je l’ai pris et même emprunté sans rien dire à personne ?
Oui, je l’ai pris !
Je l’ai pris ce chemin du marécage et en moins d’une heure j’étais les deux pieds dans un piège qui m’aspirait tout le corps par un trou étouffant de sables mouvants.
Je ne pus rien faire sinon constater que j’étais happé par les tréfonds de la mort et de la gravitation.
Je ne pouvais m’accrocher à rien ; Je ne pouvais me reposer sur quoi que ce soit de consistant ou de salvateur : Je m’enfonçais inexorablement, petit à petit, de seconde en seconde, inéluctablement…
Alors, j’ai crié ; j’ai rugis ; j’ai prié ; j’ai pleuré, mais seules les bestioles, toutes les bestioles les plus répugnantes de cet enfer sont venu m’entourer non pas pour me secourir, mais naturellement pour festiner en aubaine de toutes mes chairs, de tous mes poils, de tout mon sang et de tous mes os.
Et j’ai continué à hurler et à maudire et quand j’ai eu de la merde au niveau de la poitrine, j’ai appelé mon père ; j’ai appelé ma mère ; j’ai appelé mon pote Jules ; j’ai même appelé Maxime.
Oui j’ai même appelé Maxime pour qu’il me sorte de là !
« Maxime ! »
« Maxime ! Viens ! »
« Maxime, pardonne-moi ! Sors-moi de là, je t’en supplie ! »
« Maxime ! »

Et Maxime est arrivé.
Il avait un bandeau noir sur l’œil gauche ; il était couvert de sueur et de poussière ; il avait les jambes en sang et il ricanait bêtement.
Et moi, je m’enfonçais.
Il s’est agenouillé non loin devant moi toujours en souriant en sarcasmes et il m’a regardé m’engouffrer.
J’ai dit : « Maxime, sors-moi de là, s’il te plait »
Mais Maxime a continué à ricaner sans rien dire.
J’ai dit : « Maxime, sors-moi de là, je t’en supplie »
Mais il riait toujours.
Le soir tombait ; je coulais ; les moustiques vrombissaient de leur putain de musique ; Maxime riait et j’avais de la boue jusqu’au menton.
Alors j’ai crié en tendant vers lui un main : « Maxime ! »

Maxime m’a pris la main et il m’a sorti de là.

Nous sommes bien restés une heure tels deux cons, à nous regarder, face à face ; à nous demander lequel bouffera l’autre le premier.
Nous sommes bien restés une heure sur ce lopin marécageux à remuer en silence le pourquoi du comment sans nous entretuer et à sans doute pressentir le pire du pire qui de toute façon doit arriver un jour.
Alors, Maxime s’est levé et il m’a dit : « Viens, nous réglerons tout ça chez nous »
Je me suis mis debout et je l’ai suivi des heures comme le dernier des esclaves jusqu’à ce que nous puissions nous coucher enfin sur une terre saine pour dormir.

Ce n’est pas la claire fraicheur de la rosée qui nous réveilla ce matin-là, mais une odeur suffocante de souffre et de brûlé.
Nous avons marché longtemps ensuite sous une pluie de cendre et Maxime paria pour un nouvel incendie de forêt qui égrenaient trop souvent nos étés.
Au pied d’une colline, nous nous accordâmes pour traverser un bout de cette maudite forêt afin de rejoindre la grande route qui nous ramènerait plus rapidement et plus sûrement chez nous pour enfin nous expliquer en tout honneur.
Ce parcours de traverse fut pénible car souvent, toutes sortes des bêtes de toute taille folles de panique courraient de partout vers nulle part, fuyant un invisible danger.

Parvenus sur la  grande route, nous rencontrâmes bientôt une nombreuse foule en déshérence.
Il y avait là de tout avec tout sur les bras, sur le dos ou sur les épaules : Des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants des chiens, des chevaux, des ânes, tous aussi hagards les uns que les autres.
Ils nous dirent que ce n’était plus la peine de retourner chez nous.
Ils nous dirent que chez nous, il n’y avait plus personne de vivant ou de mort.
Ils nous dirent de venir avec eux.
Ils nous dirent qu’il ne restait plus rien de notre bonne ville de Pompéi.

Cornélius était un vieux con, mais je lui dois une longue vie.

Martin Lothar, le 22 juillet 2008.

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Mercredi 28 mai 2008 3 28 /05 /2008 18:05
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.


Vingt-cinquième Spectre (L’ami obscur)

Ce qu'on demande à un ami c'est son amitié et tout le reste on laisse à ses pires ennemis le soin de l'inventer. (Henri Laborit, Éloge de la fuite)

Les garçons n'arrivent pas tous au but parce qu'ils ont commencé trop jeunes. Alors il vient une heure qui est comme un immense désert entre le passé et demain. Il y a beaucoup qui sont perdus dans le désert. Ils sont très malheureux, ils souffrent une abominable peine. (Francis Carco, Les Innocents)


Nous n’avions pas même dix ans quand nous nous rencontrâmes lui et moi.
Ce matin-là, nous nous assîmes au premier rang, côte à côte, sur le même banc de notre école où nous devions conserver cette place pendant deux années consécutives.
Dans le trouble de la rentrée, nous avons sans doute instinctivement suivi le vieil adage voulant que « qui se ressemblent s’assemblent » et en moins d’un jour nous étions devenus les meilleurs amis du monde.
Car nous nous ressemblions comme des jumeaux tant de corps que d’esprit : Grands pour notre âge, mince, le visage pointu, intelligent et avenant, la même peau très blanche, la même coiffure en cheveux plats et longs comme celle d’une fille.
J’étais aussi fort en thème, en Histoire et en poésie qu’il l’était en géométrie, en calcul ou en géographie et s’il me trouvait une faiblesse en Grec, j’avais quelques avantages sur lui en sciences naturelles.
Bref, nous nous ressemblions en tout, pour tout et envers le monde entier !

Bien que nous habitions deux quartiers opposés de la ville, lui chez les bourgeois, moi chez les ouvriers, nous fîmes ce soir-là quelques pas de conserve dans une direction opposée à nos deux domiciles pour échanger le plus de paroles possibles tant nous étions fervents et heureux de notre rencontre.
Les retrouvailles du lendemain furent radieuses et nous nous baptisâmes alors de surnoms que nous cessâmes d’employer : Moi, j’étais « éminence » car il me voyait plus tard en évêque ou en un cardinal tonitruant des sermons grandioses et implacables dans toutes les cathédrales d’Occident ; lui était « le général » car il ne pouvait que mourir Maréchal de France, couvert de sang, d’honneurs et de médailles.

Au fil du temps, notre amitié s’endurcit à tel point que nous avions beaucoup de mal à nous séparer ne fut-ce qu’une heure.
Quand nous n’avions pas école, nous tannions les adultes pour qu’ils nous autorisent à nous retrouver tout deux en chef d’une bande nombreuse de joyeux drilles dans quelque terrain vague des faubourgs pour passer des journées entières à machiner des jeux épuisants ou des plans sur des comètes que seuls les enfants peuvent concevoir ou imaginer.
Et ce n’était alors que courses haletantes et effrénées dans les taillis ou les sous-bois par tous les temps et par toutes les lumières ; ce n’était que des comédies improvisées sur des thèmes de fortune ou d’idéaux enfantins ; ce ne fut que des chasses incroyables pour des trésors de quatre sous ou de bouts de ficelles aussi vite perdus que retrouvés dans des rires complices et éclatants de plaisir, explosant aux larmes du plus grand bonheur qui jamais plus ne sera.
La seconde année, on me permit souvent d’aller déjeuner chez le « général » et ce fut alors pour moi, quelque peu pauvre orphelin, tant un honneur, une joie qu’un étonnement de découvrir la vie agitée, compliquée et profuse d’une grande famille soudée et comblée.
Je fus aussi invité parfois à dormir dans la chambre même de mon ami et si pour l’occasion on installait pour moi un petit lit d’appoint, nous nous endormions souvent dans les mêmes draps, enlacés comme des amoureux, ivres de sommeil, de rêves, de futur, de lectures et d’aventures.

Hélas, notre monde ne se nourrit pas que d’enfance, d’îles au trésor ou d’eau douce et un matin de juin, ce fut le drame…
Mon ami m’annonça en effet qu’il devait quitter dans quelques jours notre ville avec armes et bagages pour s’installer à Paris où sa famille jugeait qu’il y avait là-bas une plus belle forge pour son destin et pour celui de ses frères.
Je me souviendrai toute ma vie de cette journée où, au pied des remparts, assis sur une pierre au soleil, nous restâmes des heures l’un à côté de l’autre, à soupirer ; à pleurer ; à rire jaune ; à sourire inquiétés et accablés et surtout, à pressentir l’effroyable silence de la séparation, de la solitude, de l’ennui, du vide abyssale de notre amitié à jamais dissoute et bientôt oubliée.
Bien sûr nous promîmes, nous jurâmes de nous écrire tous le jours que Dieu fasse pendant des siècles et des siècles, et nous nous engageâmes à nous revoir le plus tôt et le plus souvent possible tout en devinant un peu quand même que nos vies respectives ne seraient désormais plus toujours d’accords avec l’ardeur de nos jeunes rêves ou de nos projets amicaux.

Ce jour-là, à l‘angélus, sous le vol sombre et lent des corneilles, nous restâmes plusieurs minutes, de bien trop courtes secondes, l’un contre l’autre, enlacés, joue contre joue en tâchant de mélanger au mieux nos esprits, nos souvenirs, nos espoirs, nos âmes, notre peine et nos larmes.

Je ne devais plus jamais le revoir.

Dans les mois qui suivirent nous échangeâmes une ardente correspondance qui bientôt devint sporadique et lapidaire pour s’éteindre enfin dans l’indifférence et la différence de nos destins et de nos préoccupations quotidiennes.
L’éloignement comme l’adolescence dissout dans une négligence plus ou moins consciente les plus belles âmes et les affections les plus profondes.

Jusqu’à ma mort cependant, je n’aurai entendu parler que de lui : Il devint dans la gloire et la célébrité ce que je fus dans la médiocrité et l’anonymat.
Il fut un héros national, un père spirituel de son époque et de son pays, un gardien universel de la pensée et un enfant chéri de sa cité natale alors que je n’aurais été toute ma vie dans cette même ville qu’un pauvre vers, mais pas luisant ni même reluisant.
On peut bien rêver son destin tant que l’on veut ; on aura tout au plus celui que l’on se forgera et que l’on mérite somme toute, jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la dernière grimace ou l’ultime sourire.

Après de bonnes études, je décidai de faire le séminaire pour entrer dans les ordres.
Quelques semaines n’auront suffi qu’à enterrer mes rêves de prélat et d’autre « éminence » et je fus affecté alors dans un collège lugubre et sale et tant que professeur chahuté d’un Latin que l’alcool me fit bientôt plus ou moins perdre.
J’avais toujours gardé cependant le goût de la poésie et je composai des odes et encore des odes à la gloire de l’enfance et bel et bien toutes inondées des souvenirs de mon amitié avec le désormais si célèbre et si glorieux « général »
Un jour, excité par le vin, j’envoyai à ce même « général » d’ami d’enfance un manuscrit de mes œuvres éternelles et sublimes afin qu’il se remémore de ma pauvre personne, mais surtout qu’il les fasse connaître à tous les grands esprits qu’il fréquentait peu ou prou.
J’appris plus tard qu’à ce moment précis, la politique carnassière exilait mon grand homme d’ami dans une île étrangère et je n’ai jamais su du coup où mon colis parvînt ni dans quel caniveau il fut jeté.

Le scribe du Labyrinthe m’apprendra que le « général » et moi-même mourûmes le même jour et pratiquement à la même heure.
Ceci fut le combat du jour et de la nuit…
Nos vies, nos destins comme le sort de nos deux cadavres auront été encore plus que différents : Alors que pleuré par une immense foule, il entrait pour l’éternité dans un glorieux tombeau, je fus jeté comme une merde et en catimini dans une fosse commune de Besançon après que mes fossoyeurs aient empoché l’argent de ma concession.

Ceci étant, maintenant, tout ce que j’espère en spectre que je suis, c’est qu’un jour je puisse encore une fois, ne serait-ce qu’une minute seulement, un toute petite seconde, délirer d’amitié et de bonheur avec le général, mon ami le « général », mon pote Victor Hugo.


Note : Notre Victor Hugo national, dont toute bonne ville française qui se respecte a une voie qui en porte le nom ; Totor comme je l’appelle était très doué pour les maths et pensa même à 18 ans faire une carrière dans ce domaine.
Comme quoi nos plus grands rêves percent souvent des avenues dans les avenirs les plus inattendus.
La phrase que j’ai reprise plus haut : « Ceci est le combat du jour et de la nuit » furent les derniers mots de Victor, fils du « général » d’empire Joseph Hugo.


Martin Lothar, le 26 mai 2OO8

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Samedi 3 mai 2008 6 03 /05 /2008 14:35
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.


Avertissement
Ce spectre fut un maudit et un damné, une horreur enfin. Les lecteurs réputés d’âme sensible sont priés de bien vouloir accrocher leurs lunettes comme leur cœur.
Je les aurai prévenus hein !

Vingt-quatrième Spectre (Un bourreau)

Tous les pouvoirs sont invités à confesser leur impuissance. (Patrice de la Tour du Pin, Une Lutte pour la Vie.)
Le plaisir d’obéir pousse l’homme à faire des rois et le plaisir de changer, à leur couper la tête. (Alexandre Vialatte, Dernières nouvelles de l’homme)


Mes parents étaient des gueux aussi stupides et aussi sales que les poules qu’ils s’acharnaient à élever entre deux disputes ou deux soûleries. Je les méprisais autant qu’ils me haïssaient et dès que j’eus un poil au menton, je les abandonnai à leur crasse merdeuse pour les oublier à jamais.
Sur le chemin de ma fugue, je rencontrai un recruteur qui m’engagea aussitôt dans une armée en partance pour l’étranger.
Moins de deux jour plus tard, je tuai mon premier homme en le décapitant d’un seul coup d’épée.
J’avoue qu’après la surprise, j’eus une belle joie de voir ce corps sans tête basculer dans le néant en gerbant tout son jus de réséda.
Le sang humain est comme un jeune vin dont l’ivresse aigre-douce fait de l’agneau le plus doux le pire des bouchers.
En quelques semaines à peine en effet, je devins une bête de guerre qui n’eut de cesse toute la journée que de trucider en menus morceaux tout ce qui se dressait en face d’elle et même au soir, j’avais beaucoup de peine à calmer ces ardeurs meurtrières à tel point que mes camarades me prirent vite en grippe après m’avoir surnommé « l’exterminateur » ou encore « le tripier »

Après cette guerre sévère, mais victorieuse nos chefs nous offrirent en prime un séjour dans notre capitale où pendant dix jours et dix nuits, je fis une rude bombance au frais de la république.
Cent fois au moins je remis mon dépucelage sur le métier puis, après ces bons coups, j’explorai les antres et les bas-fonds les plus interlopes de cette cité pour m’enivrer à la vie et à la mort avec la pire des racailles qui fut.
Bientôt je repartis en campagne dans un pays plus lointain où la sournoiserie et lâchetés des guerriers ennemis nous firent nous déchaîner comme des diables contre la population civile de tout sexe et de tout âge.
Pendant six mois, ce ne fut que sacs, pillages, tortures, supplices, viols, et massacres impitoyables.
Je mis tant de zèle dans cette boucherie qu’un jour je fis même dégueuler un officier en lui montrant ce qui restait du corps d’un adolescent.
Mais on se lasse de tout, du pire comme du meilleur et me sentant quelque peu en quarantaine et donc en danger dans ce régiment, je demandai enfin ma mutation dans une unité moins « opérationnelle » comme on dit dans l’armée.

C’est ainsi que je devins un sous-officier dans la garnison qui gardait la prison centrale de notre capitale.
Pour tout dire, je passais alors d’un enfer à un autre, mais ce dernier était plus subtil, plus calme, mais combien plus terrifiant aussi.
Cette prison était divisée en deux : Les sous-sols étaient réservés à la misérable lie de la criminalité tandis que les étages supérieurs enfermaient les délinquants dits « sensibles », riches, intellectuels, renommés ou politiques.
J’étais affecté avec ma compagnie à la surveillance de ces bourgeois et autres personnalités bien intéressantes et divertissantes et qui décuplaient au moins notre solde minable en nous gratifiant largement, sonnant et trébuchant, des maigres services que nous leur rendions pour agrémenter « leur séjour »
Je me fis ainsi vite une petite fortune avec des poignées d’herbes pourries à jeter dans une soupe infecte et je n’étais pas le dernier à exercer notre droit de cuissage sur leurs visiteuses de filles, d’épouses voire de mères !

Les étages inférieurs étaient « sous la responsabilité » de l’être le plus ignoble que ce monde n’ait jamais engendré !
On le surnommait « la Gangrène » : Un personnage difforme, tordu, laid, gras, puant, verruqueux, velu, borgne, boiteux, pervers, cruel, stupide et insensible total qui régnait en maître absolu et béat sur tout un peuple d’éternels suppliciés !
Quelque fut le sexe, l’âge ou le délit du malheureux prisonnier qui tombait dans les pattes dégueulasses de la Gangrène, il n’en remontait jamais vivant et en un seul morceau après avoir hurlé de douleurs pendant des jours et des jours.
Pour l’avoir rencontré quelques minutes et pour avoir entendu toutes les rumeurs terrifiantes qui l’entouraient, j’avoue que moi-même, salopard d’entre les damnés, j’ai encore la nausée d’un tel monstre.

Il y avait donc bien pire que moi sur cette terre et somme toute, j’étais heureux de ma condition jusqu’à ce qu’un jour, un officier général nous apporte un ordre d’exécution.

Il s’agissait d’éliminer le moins discrètement possible (je souligne) le prisonnier de la cellule n° 50 qui y croupissaient, malade et comateux, depuis plusieurs années.
Il faut dire que ce n’était pas n’importe qui : Il fut le général en chef d’un des plus grands ennemis que nous n’ayons jamais vaincu et soumis et, en dépit de sa maladie et de sa faiblesse, on l’accusait encore de toutes les séditions et insurrections imaginables dans notre bonne vieille république corrompue et pourrie jusqu’à l’os.
C’est vrai que plus d’un des bourgeois de notre cité (prisonnier ou non) aurait élu roi voire empereur cet étranger moribond, rien que pour se débarrasser un temps de tous les rats puants et gras à chier qui faisaient semblant de les gouverner en s’en foutant plein les poches depuis des décennies !
Le sujet était donc très sensible !
Surtout que parmi mes camarades gardes-chiourmes, beaucoup étaient de la race de ce prisonnier n° 50 qu’ils vénéraient et soignaient comme un dieu !
Mon malheur fut que le général précisa que cet ordre d’exécution émanait du plus haut sommet de l’Etat, du généralissime, du Grand Commandeur lui-même et que compte tenu des mes états de service, j’étais désigné d’office comme bourreau !
Un grand soldat ne peut être tué que par un grand soldat !
Cependant, il ne fallait surtout pas que cette exécution soit attribuée à un citoyen de notre république et il nous fallut alors trouver un bouc émissaire parmi le peuple du condamné.
Nous ne cherchâmes pas longtemps car nous avions depuis quelques jours une jeune recrue de cette origine, un gamin d’à peine seize ans sorti toute frais de sa cambrousse et qui parlait encore mal notre langue : Il était le coupable idéal pour être facilement accusé d’avoir puni sans ancien chef de sa défaite ou de lui avoir ainsi réglé quelques comptes ancestraux.

J’exécutai l’ordre sur le champ en gagnant furtivement la cellule n°50 où j’étranglai sans peine avec mon ceinturon le prisonnier qui dormait : La mort ne l’aura pas même réveillé.
Je fis ensuite appeler notre jeune soldat que j’assommai aussitôt pour lui retirer sa ceinture que j’enroulai autour du cou du cadavre.
J’appelai la garde et le tour était joué.

Le corps du prisonnier n° 50 fut enlevé le lendemain à l’aube et jeté discrètement dans un trou perdu en périphérie de la ville.
L’interrogatoire musclé du jeune soldat commença par le fracassement de ses mâchoires afin qu’il parle le moins possible et vers midi, nous apprîmes que la nouvelle du crime s’était largement répandue dans la cité au point même qu’une sédition agitait déjà le quartier où vivait en majorité une population de la race de la victime.
Pour calmer le peuple, il ne nous restait plus qu’à livrer l’accusé aux émeutiers et je m’en chargeai moi-même afin que rien ne nous échappe, mais je dus assister au supplice…
La mort de ce gamin innocent d’entre les innocents fut longue, très longue et abominable. Ecorché et coupé vif en petits morceaux pendant des heures et des heures, ce qui resta de son corps fut empalé sur un pieu dressé à la hâte dans une rue. Je suis persuadé qu’il vivait encore quand le pic sanglant lui sortit de sa bouche…

Ce sacrifice calma aussitôt la sédition et quelques jours plus tard tout était rentré dans l’ordre : Notre Grand Commandeur avait encore effectué un coup de maître !
Je fus grassement rémunéré de ce crime et cette belle prime ajoutée à ma solde et mes ponctions sur le dos des prisonniers me permirent quelques mois plus tard d’acheter une petite maison de campagne où je me retirai heureux et comblé jusqu’à la fin de mes très vieux jours.

A ce stade du récit, le Scribe du Labyrinthe décèle une obscurité dans le récit de ce spectre et après quelques hésitations, ce dernier complète sa relation de l’exécution du prisonnier n° 50.

En fait, ce soir-là ce n’est pas un général quelconque qui débarqua à la prison : Ce fut le Grand Commandeur lui-même qui répondait ainsi à la requête adressée quelques jours auparavant par le fameux reclus.
J’accompagnai le Généralissime jusqu’à la geôle et sur son ordre, je le laissai y pénétrer seul. Les deux hommes discutèrent calmement plus de deux heures dans cette cellule et finalement, le Commandeur m’appela pour m’informer que le prisonnier suppliait qu’on le tue pour en finir avec la vie de merde qu’il avait désormais.
Le prisonnier me confirma cette supplique par quelques mots malhabiles et me demanda de le faire mourir immédiatement et le Commandeur me dit qu’il acceptait cette demande non sans tristesse.

En vérité je vous le dis, ce soir-là, j’ai vu pleurer le généralissime, le chef d’état, le premier des Romains, l’imperator Julius Caius Caesar tenant la main du roi gaulois Vercingétorix que j’étranglais en chialant aussi.

Martin Lothar, le samedi 3 mai 2008.

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Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /2008 19:07
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
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Vingt-troisième Spectre (Une femme de ménage)

Les fenêtres sont faites de verre comme les miroirs. Mais quand on y appose de l’argent dessus, on n’y voit que soi. C’est pourquoi les pauvres sont souvent plus gentils que les riches. (Alexander Mitscherlich)

Aussi l’honnête homme est-il l’ennemi commun dans cette ville. L’honnête homme est celui qui se tait et refuse de partager. (Honoré de Balzac, le Père Goriot)

Betty Moran naquit en 1840 dans une petite ville minière du Pays de Galles.
Elle perdit sa mère alors qu’elle n’avait pas douze ans et la remplaça dès lors pour les travaux ménagers comme pour préparer les repas de ses deux frères et de son père, tous les trois mineurs de fond.
Cela fut pourtant de courte durée car en avril 1856, à la suite d’un effondrement de galerie, ces trois hommes ne devaient plus jamais rentrer chez eux et Betty fut forcée d’abandonner la minuscule maison que la compagnie leur avait louée.

Elle se réfugia au domicile de Kent Galloway, son ami d’enfance qu’elle épousera un an plus tard.
Kent ne voulant devenir mineur en aucun cas, le couple décida de s’installer à Londres où ils trouvèrent assez vite un emploi : Elle, de petite main chez un tailleur et lui, de docker.
Malgré des salaires de misère, Betty et Kent vécurent heureux pendant quelques années et ils s’offrirent même un enfant, Jack, qui naquit en 1860.

Le destin de Betty devait encore basculer trois ans plus tard quand Kent, lui aussi un soir, ne rentra pas et il disparut à jamais. On supposa qu’il se laissa recruter par quelque compagnie maritime pour servir de matelot sur un navire au long cours et ce, sans trop résister compte tenu qu’il rêvait souvent de voyager et de connaître ces colonies dont ses collègues lui parlaient trop souvent.
Betty désespéra des mois et des mois puis, réconfortée et soutenue par ses amis, ses voisins et même par son tailleur de patron, elle parvint à remettre du sens dans son existence et elle se résolut enfin à s’en sortir toute seule, cette fois.
Pour cela, en plus de la couture, elle accepta de faire quelques heures de ménage, tôt le matin et tard le soir, au profit d’un consortium bancaire de la City.
C’était épuisant et ce supplément la privait quasiment de son fils six jours sur sept, mais ça lui permettait d’éviter la famine et de garder pour domicile et pour abri une petite pièce sordide et sombre.

Un soir d’octobre 1864, alors que Betty nettoyait le sol du hall d’une agence financière internationale, la tête de son balai heurta quelque chose sous un comptoir.
Elle se baissa et remarqua un gros portefeuille en cuir qu’elle n’eut pas de peine à ramasser.
Prenant garde d’instinct que personne ne la remarque, elle inspecta l’objet et l’ayant ouvert, elle découvrit qu’il contenait une véritable fortune en billets. Il y en avait près d’une cinquantaine en grosse coupure et Betty se dit alors qu’elle n’avait vu de sa vie autant d’argent en une seule fois et qu’elle tenait sans doute dans ses mains, l’équivalent d’au moins cent ans de son salaire !
Elle eut alors un moment d’hésitation : Soit elle empochait discrètement le portefeuille pour aviser plus tard de la suite ; soit elle signalait cette trouvaille au chef d’équipe.
Elle n’eut pas de mal à supposer que ce brave chef après félicitations sinon remerciements, se garderait la chose pour lui tout seul et aussitôt convaincue, Betty coinça furtivement le trésor sous sa chemisette.
Elle rentra presque en courant, tant elle était troublée, affolée, effarée d’une telle aubaine et bien qu’elle n’eut jamais aucune religion, l’idée d’en rendre grâce au premier dieu venu lui traversa plusieurs fois l’esprit sur ce parcours devenu très irréel.
Une fois chez elle, elle cacha le portefeuille sous son matelas et après avoir récupéré son fils chez la voisine et l’avoir couché, elle se jeta tout habillée sur son lit et se mit à réfléchir sur ce qu’elle allait faire le lendemain.

Betty Moran Galloway dormit bien peu cette nuit-là car après avoir tiré les plus grands plans sur les comètes les plus merveilleuses les doutes l’assaillirent bientôt.
Et si tout cela n’était qu’un piège ? Et si quelqu’un l’avait aperçue empocher ce portefeuille ? Et si une enquête remontait jusqu’à elle ?
Elle n’était pas seule dans le hall au moment de la découverte et elle savait qu’on s’épiait bien souvent entre collègues aussi misérables les unes que les autres et que toute information pouvait permettre d’obtenir des chefs plus de confiance, moins de rigueur voire quelque libéralité de toute nature !
A l’aube, Betty tira le portefeuille de dessous le matelas et l’examina : C’était un large marocain bien usé et même déchiré par endroits. Il avait sur une de ses faces des initiales qui furent dorées il y a très longtemps, mais ne sachant lire, Betty ne les décrypta pas plus d’ailleurs que les écritures de deux ou trois autres papiers accompagnant les billets.

A l’heure de se rendre de nouveau au travail lasse et quelque peu terrifiée par ses doutes, Betty décida de porter le portefeuille au poste de police le plus proche de la banque en déclarant qu’elle l’avait trouvé sur le pavé dans une rue adjacente. Avec de la chance, le propriétaire la récompenserait largement de cette honnêteté et ce serait toujours ça de gagné en toute quiétude pour elle et son enfant.

C’est un homme d’environ cinquante ans, grisonnant de poil et d’allure très modeste qui sortant du bureau de police, s’effaça devant Betty pour la laisser entrer. Malgré son trouble, elle le remercia de son plus beau sourire et se dirigea timidement vers le guichet où elle fut accueillie par un Bobby tout aussi aimable.
Elle lui remit le portefeuille et débita l’histoire de la trouvaille qu’elle avait apprise par cœur tout le long du chemin. 
A peine, le policier eut-il lu les papiers contenus qu’il héla son collègue en faction pour lui demander de rattraper l’homme si galant qu’elle avait croisé en entrant : Il expliqua alors à Betty que ce monsieur était le propriétaire du portefeuille et qu’il venait tout juste d’en signaler la perte.

Quelques minutes plus tard, Betty se trouva dans la rue aux côtés de ce monsieur qui la remercia avec chaleur et émotion et qui lui expliqua combien il était soulagé d’avoir récupéré cet argent qui constituait toute sa fortune.
Il était venu la veille à cette agence pour monnayer une lettre de change envoyée d’Allemagne et qui représentait l’héritage de son père qu’il réclamait à sa mère depuis des lustres et des lustres.
Il ne s’était pas rendu compte avant d’arriver chez lui que le fond de la serviette dans lequel il avait glissé le portefeuille fût éclaté et que le magot n’y était pas resté pas longtemps !
Il confia à Betty qu’il était très pauvre, exilé de plus de cinq ans à Londres avec sa femme et son enfant et que cet argent était une délivrance car il était pour lui la dernière échappatoire à la famine. 
Betty en entendant cela fit dans son esprit une croix sur une éventuelle récompense, mais bientôt l’homme sortit un des billets du portefeuille et lui demanda de l’accepter.
Elle ne se fit pas priée à vrai dire et elle le remercia de ce don appréciable, somme toute.
Ils échangèrent leurs noms et leurs adresses et l’homme l’assura qu’en cas de malheur, il ferait tout ce qu’il pourrait pour l’aider, elle et son fils Jack.

Ils se serrèrent la main et ils se quittèrent pour ne plus se revoir car Betty Moran Galloway continua sa modeste vie sans plus de bonheur ni de malheur et elle ne demanda jamais le secours de ce Monsieur Karl Marx.

Martin Lothar, le 24 avril 2008. 

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Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /2008 19:55
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement ; en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
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Vingt-deuxième Spectre

Parler toujours sérieusement cause l'ennui ; plaisanter toujours, du mépris ; philosopher toujours, de la tristesse ; railler toujours, du malaise. (Umberto Eco, l'île du jour d'avant)

Maman n’a jamais voulu de sa vie que j’appelle ce vagabond « Pépé »
Mémé, elle voulait bien car elle disait que c’était le vrai père de Maman et à chaque fois qu’elle disait ça, elle se faisait engueuler par Maman.
Moi, je l’adorais mon Pépé.
Depuis que j’ai pu marcher, j’ai passé des heures entières à jouer à côté de lui ou à somnoler sur ses genoux.
Aux premières chaleurs de l’été, il arrivait de la capitale et il venait s’installer dans notre quartier, près de la petite fontaine sur la petite place, juste en face de la poterie de Papa.
Il dormait là, à la belle étoile allongé sur une carpette crasseuse et le jour, il faisait un cirque par possible aux passants pour récolter quelques pièces ou de la nourriture.
Et ça marchait bien le petit manège de mon Pépé et il fut vite célèbre par chez nous avec son art d’ameuter les badauds et de les scotcher dans des discours pas possibles sur tout et sur rien.
Dès qu’il avait assez de quoi manger, il dispersait la foule dans de fausses colères homériques où il poursuivait les gens en les menaçant de son bâton en les vouant à tous les enfers de l’univers.
C’était toujours très marrant et mon père et moi nous attendions ce moment qui nous faisait bien rigoler et surtout qui envoyait des éventuels clients un peu paniqués se réfugier dans l’atelier.
Mais les gens revenaient le lendemain car Pépé était vraiment captivant et original.

A la fin de l’automne, il ramassait son sac et sa misère ; il m’embrassait et repartait pour passer l’hiver et le printemps dans la grande ville où il était encore bien plus réputé pour ses extravagances.
Je ne sais pas trop pourquoi Pépé m’aimait tant alors qu’il refusait lui-même d’avouer être mon grand-père.
Un jour où je devais avoir à peine sept ans, je lui avais demandé ce qu’était devenu le gobelet qu’il portait toujours avant attaché au cou par un cordon et il m’a répondu que je le lui avais pris.
Sur le coup, j’ai cru qu’il m’accusait de vol et je me suis mis à pleurer, mais il me consola en disant que c’était moi, un jour, en buvant l’eau simplement dans le creux de mes mains qui lui avait appris à se passer de telles choses complètement inutiles.
Il était comme ça Pépé…

Et puis il y avait aussi Monsieur Olive !
Monsieur Olive était en fait le meilleur ennemi ou le pire ami de Pépé qui l’avait surnommé comme ça « Olive », on ne sait trop bien pourquoi.
Monsieur Olive était un aristo de la capitale qui comme Pépé restait l’été chez nous et tous les matins terminait sa promenade quotidienne en passant par la place.
A chaque fois, Papa et moi on se demandait lequel allait agresser l’autre en premier.
J’en aurai appris des injures et des gros mots par les engueulades de Pépé et de Monsieur Olive auxquelles d’ailleurs personne ne comprenait jamais rien !
Parfois même, on était obligé d’intervenir tant ils étaient sur le point de se foutre sur la gueule.
L’Olive repartait toujours furax en maudissant tout le monde, mais tout le monde savait bien que dès le lendemain, ça recommencerait  à coup de « sale bourge » de « vieux con » de « ignoble lèche-cul » ou de « maudit pouilleux » !
Moi, je l’aimais bien aussi Monsieur Olive. Il avait toujours l’air triste et sévère, mais il causait souvent avec moi et me donnait des friandises avant d’aller se coltiner grave avec mon Pépé. Et puis, c’était un bon et riche client de la poterie, alors…

Des années passèrent ainsi jusqu’au jour où ni Pépé, ni Monsieur Olive ne revinrent plus jamais animer notre petite place de leurs esclandres.
Quand j’eus des nouvelles d’eux, j’étais un homme marié et père de trois enfants. Mes parents avaient disparu et j’avais repris la poterie tant bien que mal.
Un étranger de passage nous apprit alors que Monsieur Olive était mort et que mon cher Pépé avait depuis longtemps quitté le pays pour aller faire on ne sait quoi au diable vauvert où il était sûrement crevé.
Je fus évidemment très triste d’apprendre tout ça tant j’aurais aimé que mes enfants connaissent leur faux ancêtre si original et attachant auquel je pensais encore bien souvent.

J’avais cependant oublié que mon inénarrable Pépé avait plus d’un tour dans son sac et de l’énergie à revendre pour des millénaires car à la stupeur générale, il réapparut plus vivant tu meurs le lendemain même de mes 47 ans !

Ce matin-là, j’étais sur la terrasse à peaufiner un vase sur le tour quand j’aperçus une silhouette se dresser derrière la fontaine. Je le reconnus tout de suite même si son corps avait fondu de moitié et que son visage était buriné par l’âge et la misère.
Pépé était toujours aussi alerte pourtant, il fit quelque pas autour de la place sans faire attention à personne et je me suis dit sur l’instant que vu le temps écoulé, il était impossible qu’il me reconnaisse.
Pourtant, il s’approcha de moi enfin et sans rien dire, il se jeta dans mes bras : J’avais retrouvé mon Pépé !

Les mois qui suivirent, il continua de camper sur la place après avoir refusé tout net comme je m’y attendais mon offre d’une pièce rien que pour lui dans notre maison.
Il accepta cependant de partager nos repas.
Il nous raconta avec ferveur tous ses périples de vagabondage, mais il sembla bien calmé, fatigué et mes enfants n’eurent pas la joie et la surprise d’assister à un quelconque de ses scandales publics.

Un soir que je promenais sur les bords du fleuve, je tombai sur mon Pépé assis sur une pierre et qui était en grande conversation avec deux étrangers.
M’ayant aperçu, il me fit signe d’approcher et dès que je fus à sa portée, il leva son bâton en ma direction et s’exclama : « Regardez cet homme messieurs, c’est lui l’enfant qui m’a volé mon gobelet et savez-vous aussi, il était un grand ami de notre Olive ! »
Les deux hommes se levèrent et me saluèrent aimablement en s’inclinant, ce qui m’impressionna beaucoup car le plus jeune était un officier et le plus âgé par ses vêtements paraissait de haut rang.
Pépé me dit que ces deux personnages étaient venus pour l’entendre parler de Monsieur Olive et il ajouta en ricanant qu’en d’autres temps, il les aurait chassés comme des chiens pour avoir le culot de lui demander quoique ce soit à propos de ce scélérat d’Olive.
Il m’invita ensuite à m’asseoir aux côtés du très jeune soldat.  
Ce dernier alors, appuyant amicalement son bras sur mon épaule pria Pépé de continuer d’évoquer Monsieur Olive.

J’avoue que j’étais très gêné ce soir-là et que moi, humble potier de Corinthe, je n’ai pas compris grand-chose à ce qui se disait.

Ceci étant, qui n’aurait pas été troublé d’entendre le vieux Diogène de Sinope, Diogène le Cynique parler de son plus cher ennemi Platon au jeune prince Alexandre de Macédoine et à son mentor Aristote ?

Martin Lothar, le 4 avril 2008

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Vendredi 28 mars 2008 5 28 /03 /2008 19:04
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement ; en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
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Vingt-et-unième Spectre

Malgré nos joues fraîches et nos muscles, nous étions dévorés en dedans par des cancers de livres. (Jean Giono, Vie de Mademoiselle Amandine)

On m’appelait Toussaint Yvert et je naquis en 1854 dans un petit port de la Manche, en cadet des deux enfants de Jeanne Delacour et d’Henry Yvert, marin pêcheur.
Dès que j’eus dix ans, j’accompagnais mon père et mon frère dans leurs courses marines où très vite, je me mettais à rêver accoudé au bastingage à des aventures beaucoup plus fabuleuses et lointaines.
A douze ans hélas, lors d’un débarquement, je chutai d’une digue en m’estropiant à vie le bras gauche et quelque peu un genou, ce qui me rendit désormais incapable et inutile pour la pêche ou tout autre périple héroïque.
Grâce cependant à la bonne situation de mon oncle et parrain, Eugène Yvert, je fus admis dans une école où j’entamai de très bonnes études qui en 1870, en pleine panique guerrière, me permirent d’obtenir un certificat très honorable.
Je travaillai quelques semaines en qualité de commis au bureau des douanes et j’en démissionnai pour suivre mon oncle qui s’installait comme journaliste dans la capitale de notre province.

Eugène ayant de nombreuses et puissantes relations dans cette ville parvint sans peine à me trouver un emploi administratif à la mairie.
C’est ainsi je commençai ma carrière en tant qu’apprenti secrétaire au service de l’état civil en m’habituant tant bien que mal à cette nouvelle vie citadine et « continentale »
Pourtant, les mois passant, la mer, le port, la pêche, le grand large me manquèrent énormément ce qui me plongea bientôt dans une mélancolie ravageuse.
Je finis par m’en ouvrir à mon parrain qui, ne sachant pas que faire, me proposa alors de me jeter dans la lecture et pourquoi pas, d’exploiter mon grand désir d’aventure, mon imagination et mes études pour devenir un journaliste comme lui, voire un écrivain.

En d’autres circonstances, j’aurais tout bonnement haussé les épaules en entendant cela, mais ayant une confiance sans borne dans Eugène que j’aimais et admirais plus que quiconque, je suivis alors à la lettre ce conseil et je devins en quelques mois le lecteur sans doute le plus vorace de toute la province.
Après avoir écumé la vaste bibliothèque de mon oncle, je tannai ce dernier pour qu’il obtienne de ses relations tout ce qui pouvait être lu dans la ville.
Le soir aussi, à peine sorti de mon travail, je me réfugiais dans une librairie où sous le regard admiratif du tenancier que je payais de mes conseils et de mes impressions de lecture, je dévorais des lignes et des lignes et des pages d’écrivains de tous horizons.
Mes grandes passions étaient évidemment les récits de voyages, les romans historiques et d’aventure et les articles fulgurants des magazines cosmopolites qui fleurissaient à cette époque.
Dès que j’avais un peu de temps également, j’écrivais des lettres à tous les éditeurs de France et de Navarre pour obtenir quelques renseignements sur tel auteur ou tel livre et surtout pour leur demander de me tenir au courant de leurs dernières parutions.
En fin de semaine, je bourrais ma besace de bouquins et, accompagné ou non de mon oncle, je filais en pleine campagne, sur les bords des rivières ou des canaux pour aller lire des heures entières tout ce que je pouvais.
Nous aimions alors passer la nuit dans une petite auberge du coin où le soir, des conteurs se réunissaient autour d’un verre de calva de bière ou de cidre pour des tournois éblouissants d’histoires, de poèmes, de fables et de savoureux récits en tout genre et en patois authentique que j’avais la grande joie de traduire et de retranscrire la semaine suivante.
Bientôt ma nostalgie de la côte et de ma ville natale se dissipa et elle disparut même complètement un samedi de mai 1872 qui restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Il était presque 18 heures ce jour-là et tout excité à l’idée de partir de nouveau dans une de mes villégiatures littéraires, j’étais en train de ranger les registres et de classer les papiers pour fermer le guichet de l’état civil quand l’huissier vint m’annoncer l’arrivée d’un citoyen installé de la veille même dans notre cité et qui souhaitait s’inscrire sur les registres municipaux.
Tout en maudissant cet importun de dernière heure que mon grade d’employé ne me permettait pas de renvoyer aux calendes grecques, je ressortis tout le nécessaire pour ces formalités et je l’accueillis avec une mauvaise humeur à peine dissimulée.
Ce fut un aimable quinquagénaire de belle allure et bien mis de sa personne que j’agressai alors en lui demandant d’un ton sec à scier net tout moral d’acier de me décliner ses noms, prénoms, profession et domicile.

Au moment où j’entendis sa réponse, je crus que le ciel me tombait sur la tête !
Après quelques secondes au bord de l’évanouissement, hébété, blême, chancelant comme vidé de tout mon sang, je lui demandai de bien vouloir me répéter ce qu’il venait de dire.
L’homme quelque peu inquiet de mon trouble réitéra d’un ton calme son état civil en prenant à tout hasard le soin de bien articuler.
Pris alors d’une soudaine folie, d’un geste brusque et en poussant un cri de sauvage, je refermai aussitôt le registre que je jetai le plus loin possible et je me levai comme poussé par un ressort et sortant de derrière mon écritoire, je me suis mis à danser à travers toute la pièce en hurlant, gloussant, râlant tout ce que je pouvais.
Je fis un tel remue-ménage que l’huissier accourut affolé pour m’apercevoir en train de tourner complètement en transe dans une inimaginable danse indienne autour de l’homme qui me regardait, effaré.
Bientôt, je me figeai pour contempler, ahuri, ce nouveau citoyen qui debout au milieu du bureau ne savait plus quelle attitude adopter à mon égard.

Enfin, je me jetai devant lui à genoux et joignant les deux mains, je hurlai tant que je pus : « Oh mon Dieu, bienvenu ! Oh oui ! bienvenu en notre bonne ville d’Amiens ! Soyez le bienvenu, Monsieur Verne, Jules, écrivain ! »

Martin Lothar, le 28 mars 2008

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Vendredi 14 mars 2008 5 14 /03 /2008 16:26
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.
En attendant, faites donc connaissance avec ce très, très, mais vraiment très étonnant
vingtième spectre :


Au départ ni ses vertus ni même ses vices ne rendent l'homme original. C'est plutôt le parti qu'il en tire avec un génie parfois pervers, qui continue de lui donner sa chance et qui lui assure, dans le monde animal un destin singulier. (Roger Caillois, Case d'un échiquier)

C’est le Scribe en personne qui accueillit ce vingtième spectre à la porte du Labyrinthe et qui recueillit aussitôt son histoire en scannant et dialoguant avec son « âme »
Il faut dire que ce spectre-là est bien hors du commun car il vécut en insecte et dans l’espèce sans doute la plus méprisée de cet ordre et même de tous les autres : Celle des cafards, celle des misérables blattes.
De ce fait, notre Scribe déploya tout son talent et bien de ses ressources pour transcrire enfin le récit que voici :

Je naquis comme toute unité de mon espèce en perçant un œuf pour n’avoir après plus qu’un seul acte à accomplir : Refaire cet œuf à l’identique et si possible en multiples exemplaires et tout le reste ne compte pas car pour nous, tout le reste n’existe pas.
Mon enfance n’a duré que quelques « minutes humaines » c’est-à-dire, le temps pour mon corps de sécher et d’étalonner la température et la pression de l’air ; pour mes antennes de se déplier et de s’azimuter et pour mes pattes de se délier, de forcir et de tester les vibrations ou les mouvements du sol.
Au premier pas, j’étais un adulte et le dernier ou le premier des cafards.

A ce stade pour nous, blatte de notre espèce, soit on tombe sur une unité de l’autre sexe avec qui l’on copule de suite, soit on part dans une direction quelconque pour la trouver coûte que coûte.
En route alors, on essaiera de se nourrir de tout ce que l’on pourra trouver pour avoir toujours la force de niquer à la première occasion.
Si nous autres, cafards, nous sommes par nature largement plus compliqués que les choses que l’humain fabrique, nous n’avons cependant pas plus de « sentiments » de « choix » ou de « pensées » : Nous n’avons aucune mémoire acquise ; nous ne connaissons ni la douleur, ni le plaisir, ni le raisonnement, ni la peur et la vie est pour nous aussi machinale que le battement du cœur d’un mammifère.
Pour ma part, après avoir tourné en vain dans ma maternité déserte, j’ai « choisi » (il m’a été ordonné de prendre) un cap que j’ai taché de garder (que je devais impérativement garder) jusqu’à rencontrer de la bouffe sinon une femelle.
Hélas je fus alors maudit de ma race en prenant une telle direction car pour tout le reste de mon existence, je me suis égaré dans un désert et jusqu’à ma mort, je n’ai pu ni me reproduire, ni manger.

Durant les premières semaines (de mon temps) j’arpentai une sorte de tube lisse et clos de toutes parts en me figeant sur place pendant des heures à la moindre vibration ou au moindre courant d’air.
Finalement, je sortis de ce tunnel pour m’engager sur une vaste plate-forme qui fut tout aussi interminable et vide d’intérêt quelconque.
Les forces commençaient à me manquer déjà quand je pénétrais enfin dans un nouveau tuyau beaucoup plus étroit que le premier et dans lequel je dus m’arrêter un très long moment pour sombrer alors dans une sorte de sommeil irrépressible.
Je fus réveillé par des vibrations épouvantables et je me suis mis à courir droit devant moi sans trop repérer le terrain.
Je sortais de ce second tube en débouchant dans un espace beaucoup plus volumineux quand ces pulsations se transformèrent bientôt en puissants martèlements et que le sol sous moi sembla alors s’incliner sans cesse d’un côté puis d’un autre pour bientôt se stabiliser un peu avant que les battements ne cessent enfin.
Cet évènement me fit me figer en alerte durant de longues heures quand soudain, une force terrible et impalpable m’arracha du sol pour me faire tournoyer dans le vide sans que je ne parvienne à atteindre une quelconque surface solide.
J’ai flotté ainsi en tournant sur moi-même jusqu’à ce qu’un courant d’air me pousse et me fasse pénétrer dans une sorte de sphère très réduite où je pus enfin m’accrocher à la paroi faite d’une matière molle comme de la mousse.
Enfin stabilisé, je rampai vers un minuscule alvéole au fond duquel, épuisé, je me tapis pour une éternité.

Je tombai alors dans une sorte de coma et je n'en sortis qu'à l'occasion d'une nouvelle série de chocs et de secousses.
Bientôt, presque tout l'espace de la sphère se remplit d'une matière pour moi inconnue et qui bien vite libéra une grande quantité de chaleur et d'humidité.
Je perçus alors de nouvelles vibrations que je découvrais encore et le Scribe me révèlera plus tard qu’il s’agissait des paroles d’un homme.
Une heure humaine après environ, je sombrai dans un nouveau coma d’où je ne devais jamais me réveiller.
Je mourus ainsi de faim et d’épuisement et finalement dans la honte d’avoir été complètement inutile à mon espèce et indigne d’elle à jamais.

Toutefois, dans le scriptorium du Labyrinthe, le Scribe me révéla que loin d’avoir un destin nul et non avenu, je devais me considérer comme le héros de tous les insectes de mon ordre et même de tous les êtres vivants de la planète.
Car en fait, mon dernier refuge qui sera ma tombe fut le casque de l’astronaute Neil Armstrong avec qui, le 21 juillet 1969, à deux heures cinquante-six minutes et quinze secondes en temps universel, j’ai « foulé » le sol de notre satellite à tous, la Lune !

Martin Lothar, le 14 mars 2008

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Mercredi 5 mars 2008 3 05 /03 /2008 20:05
Enfant, paysan, vieillard : Aux prises avec un mode d’emploi.  (Gilbert Cesbron, Journal sans date)
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J’ai encore souvent cette vibrante langueur née de lectures d’enfance où je songe béat et serein assis au bord du Mississippi.
Ce benêt de Tom Sawyer somnole allongé non loin, insouciant comme moi des mouches, des guêpes, des fourmis et des ébats palmipèdes.
Et je pêche…
Je pêche juché sur un rocher blanc, le dos appuyé à un tronc creux, une jambe repliée contre ma poitrine et l’autre balançant un pied nu au-dessus des bouillons glauques du fleuve en torpeur.
Ma ligne d’un fil grossier n’a jamais eu d’hameçon et me berce longtemps dans les touffeurs par le mol et lent va-et-vient du jeu nonchalant de l’onde et du vent.
Et je chantonne un peu…
En cette heure, ce fleuve primaire est buissonnier lui aussi et comme nous, il est indomptable, mais parfois, il sait se faire calme et olympien comme cette Amazone qu’il croise dans quelque azimut.
Ô Mississipi, on dira que tu serais tout aussi légendaire et aussi bleu qu’un bon vieux Danube, tu sais, good old blues. Et je pêche tous mes semblants sinon tous mes semblables. Je pêche et je chantonne…
Ô Mississipi blues : Salut vieux cours sauvage, salut Meschacebé des Indiens de tout cardinal et de plume !  Salut vénérable fleuve qui fut nommé Colbert, volé ainsi à la barbe de quelques grands d’Espagne par un flibustier du roi Louis. Ce Cavelier de la Salle, cet étrange cavalier français sera plus tard jeté aux gémonies avec ses rêves coloniaux par des pairs oublieux, confits et royaux d’un Versailles d’Indes galantes…
Je chantonne le blues de notre vieille enfance et non loin de moi, somnole Tom Sawyer … Salut Mississipi, porteurs en tes flots de bien des noms jusqu’au plus grand Sud : Saint-Louis, Bâton Rouge ! Salut nègre Louisiane et toi l’Orléans nouvelle !
Je chantonne en m’endormant doucement… Ô Mississi… Ô Missi…
Oh merde !
Bientôt je suis réveillé par des éclats de rires éclaboussant par ricochets le miroir morne des eaux : Voici venir les malices de l’amitié.
C’est notre Huckleberry Finn qui tout nu dans notre Mississipi s’est mis la ligne impossible entre les dents et célèbre ma pêche miraculeuse en remous inoubliables de rire, d’eau, d’écume, de vase et de bonheur. Oui, c’est notre Huckleberry, notre impossible Finn, notre incroyable Hucky qui s’exonde enfin pour ébrouer sa tignasse sur la panique en sursaut de ce brave Sawyer.
Ô Mississipi blues ! Quand au milieu du fleuve ainsi réveillé passe enfin le dernier vapeur…
Ils sont tous là à nous faire des signes du bastingage ou encore penchés sur le gouffre de l’étambot : Ô Mississipi, ô blues, salut Mowgli !  Salut Peter Pan ! Salut Capitaine Nemo ! Et toi Robinson ! Et vous tous héros, trésors de nos îles vierges, salut !
Vous nous avez appris pour toujours qu’il ne faudrait jamais que notre enfance se lasse.
Ô Mississipi ! Le dernier ressac du sillage nous trempera les pieds, les yeux et le cœur jusqu’à l’âme… Mais au crépuscule nous saurons… Nous saurons que la nuit serait de bande et de contrebande ; Nous saurons qu’une fois, le soleil et les bonnes âmes couchés, un feu de camp sera entretenu des heures au mitan d’une île secrète de mangrove.
Nous saurons que nos regards suivront jusqu’au firmament le spectre fumeux des flammes couronnées d’étincelles pour nous perdre enfin à l’aube de nos vibrants futurs. Nous saurons enfin !
Nous saurons qu’en chauffant ainsi nos jeunes chairs aux braises rutilantes de cette flambée jurée ; nous saurons qu’en passant de lèvres à lèvres le goulot saliveux d’une flasque de mauvais rhum; nous saurons qu’ainsi brûlants et repus, nous vivrons alors d’un même coeur notre enfance ardente et rêveuse. Nous chanterons enfin le blues de nos âmes immortelles ; nous chanterons notre tendre vie bleue ; nous chanterons enfin libres et ivres ; nous chanterons à jamais saouls de la saveur même des étoiles.
J’ai encore, souvent, cette vibrante langueur née de lectures d’enfance…


Illustration : Aert van der NEER, (1603-1677, Amsterdam) Paysage d’estuaire avec lune et feu de camp, Collection privée.

Martin Lothar, le 5 mars 2008

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