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Les hurlements des autres

Dimanche 26 octobre 2008
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.


Vingt-huitième spectre (Un jardinier)

Les Anciens restaient avec la Nature ; pensaient avec elle et sans moyens extraordinaires, se jouaient de la matière. (René Adolphe Schwaller de Lubicz, Le Temple dans l'Homme)


Je suis mort comme je suis né : En jardinier de mon état, de mon métier et de ma race.
Mon père l'était aussi comme son père et ma mère était cuisinière, comme ma grand-mère.
Tous mes ancêtres jusqu’à des générations de nulle mémoire, vécurent dans les jardins et les cuisines d’une même famille de hobereaux dont la noblesse se perdaient dans la nuit des temps.
Comme tous ceux de cette famille et de ses serviteurs, aucun ne mit jamais un pied hors des limites de notre beau comté, voire de la province !
Ma mère me mit au monde dans un coin de la cuisine entre deux plats à préparer.
La baronne, notre maîtresse, l’assista seule dans cette œuvre et lui prodigua tous les soins qu’il fallait.
Deux heures après ma naissance, ma mère, refusant de se reposer plus longtemps, se remit à ses casseroles et mon père est venu « constater » mon existence pendant à peine un quart d’heure pour regagner satisfait un verger qui ne pouvait jamais pousser sans lui.
Quand j’ai eu cinq ans, je fus chassé de la cuisine pour aller vivre nuit et jour dans le parc en satellite souvent turbulent de mon père qui toutefois, ne me quittait jamais de l’œil et qui commença aussitôt à m’enseigner son art.
Jusqu’à quinze ans, j’ai ainsi hanté le potager, les pelouses, le verger et les plates-bandes, l’été, nu comme vers et l’hiver, vêtu d’une simple blouse ; je dormais du crépuscule à l’aube, blotti contre mon père dans un appentis du fond et je ne voyais ma mère qu’au souper dans la cuisine, après mon bain quotidien dans l’abreuvoir près de l’écurie dont l’eau n’était pas loin de geler quelquefois.
Heureusement, les repas préparés par ma mère, étaient fameux et largement plus luxueux qu’aucun autre gueux des alentours n’en avait jamais rêvé de sa vie !
J’ai donc passé mon enfance à gambader dans les taillis ; à courir dans les allée ; à ramper dans la boue ou la poussière ; à débleuir mes pieds nus trempés de neige ; à me sécher dans le foin de la grange des pluies de toute saison et à escalader au plus haut l’un après l’autre chacun des centaines d’arbres qui ornaient le parc.
Je n’ai jamais été vraiment malade dans ma vie car à la moindre fièvre ou faiblesse, mon père me donnait une racine à grignoter ou ma mère me faisait boire une potion qui me remettait sur pieds, aussi frais qu’un gardon, à peine quelques grimaces plus tard.
Au printemps, je me faisais en cachette des festins de framboises, de fraises ou de groseilles gorgées du meilleur sucre de la meilleure des terres et chauffées du soleil le plus sauvage et tendre.
La vie était dure évidemment, mais les paradis ne sont pas faits pour les limaces, comme disait papa et tout compte fait, manger une simple pomme, assis sur sa branche dans la splendeur de l’automne vaut bien toutes les frivolités et tous les trésors du monde !
Quand j’ai eu enfin le duvet au menton et partout là où il fallait, mon père me donna une culotte, une veste, un chapeau et des sabots en bois de noyer et de ce jour, il passa la plupart du temps assis à fumer sa pipe en me regardant travailler et à me donner des ordres et des conseils sur tout et tout le temps.
En quelques années, je suis ainsi devenu un aussi grand, savant et fameux jardinier que lui, ce qui, aux dires de la Baronne, était un « joli tour de force »

Les années passèrent ainsi où chaque jour je m’enracinais dans ma chère terre et je faisais de mes arbres, fruits et légumes prouesses après miracles à un tel point que je suis devenu célèbre dans toute la province et que bien des gens de toutes conditions, des paysans, des bourgeois et même des princes des alentours venaient presque chaque jour admirer le parc et me demander conseil !
Les produits qui n’étaient pas consommés par le château s’arrachaient à prix d’or au marché du bourg où je venais les vendre chaque semaine et où beaucoup me saluaient alors en mettant leur chapeau au plus bas !
Parmi ces visiteurs, souvent agaçants, un parisien de Paris emporta très vite ma sympathie, voire mon amitié, tant il venait souvent me rencontrer lors de ses séjours dans le pays et tant il se faisait discret et paraissait très curieux de tous les secrets de mon métier.
C’est la baronne qui me l’a amené un jour de mes trente ans en me le présentant comme un érudit parisien et un homme très influent dans le monde entier.
Cette année-là, mes parents étaient morts depuis longtemps et j’étais père d’un garçon de cinq ans qui gambadait tout nu dans mes pas toute la sainte journée et que j’avais eu de la jeune fille remplaçant ma mère aux fourneaux du château : Comme quoi la vie est un perpétuel recommencement tel un acre de carottes ou de choux !
Ce Parisien, pendant plusieurs saisons, venait souvent visiter la baronne et après leur repas, il passait des heures et des heures assis à me regarder travailler ; à prendre des notes ; à me questionner adroitement et poliment ou encore à lire un livre qu’il avait toujours dans la poche.
Le soir en partant, il ne manquait jamais de féliciter ma femme pour sa cuisine et de me remercier pour la qualité des aliments. A vrai dire, cela nous remplissait de fierté à chaque fois car nous n’avions jamais rencontré un gentilhomme aussi aimable et aussi attentionné à notre égard, pauvres rustres que nous étions.
Hélas, il ne revint plus les années suivantes et nous avons désespéré un peu de ne plus jamais le revoir.

Et puis arriva ce terrible soir où notre maîtresse eut un malaise : Ma femme me fit appeler pour aider à monter la Baronne dans sa chambre où elle trépassa dans la nuit.
A notre grande peine s’ajouta bientôt l’angoisse de perdre notre travail dans la mesure où la défunte n’avait pour seul héritier qu’un vague cousin vivant en Italie et qui, aux dires de l’intendant, se fichait comme une guigne et de sa cousine et de ce très vaste domaine légué qu’il ne lui restait qu’à vendre le plus vite possible et en morceaux s’il le fallait.
Heureusement, il mandata à cet effet notre vieil intendant qui nous respectait comme nous le respections et qui était aussi attaché à ces terres que nous l’étions bien qu’il ne pensait qu’à prendre une retraite bien méritée dans sa province natale.
Ce vieil homme se démena pendant des semaines et des mois à dénicher un acquéreur suffisamment riche pour prendre le tout et las d’écumer la province, il partit un jour pour Paris solliciter les nombreuses connaissances que la Baronne y comptait.
Le soir où il revint de la capitale fut sans aucun doute un des moments les plus heureux de ma vie : Il nous annonça qu’il y avait trouvé notre nouveau maître en la personne de ce charmant érudit parisien que nous apprécions tant et qui était bien décidé à vivre désormais toute l’année dans notre paradis tout en profitant de nos bons soins !

Notre nouveau maître s’installa trois mois plus tard et notre vie comme celle du domaine et même du comté tout entier en fut rapidement et profondément chamboulées.
S’il doubla nos gages d’emblée, il nous demanda à ma femme et à moi un surcroit de travail et de qualité que cependant, nous avons eu grand plaisir à lui prodiguer au quotidien.
Il recevait souvent dans son nouveau château bon nombre de gens de haut rang et de grande influence qui venaient de très loin parfois et qu’il fallait choyer et surtout éblouir à chaque moment de la journée.
Après quelques années d’un tel régime, ma femme et moi, nous étions connus et réputés dans l’Europe entière pour notre plus grand bonheur et celui de notre maître itou !

Mais un tel dévouement et une telle célébrité à parfois son revers de médaille et je l’appris à mes dépens, un soir de l’an de grâce 1760 où mon vénéré maître m’ordonna de participer à un de ses dîners de gentilshommes !
Pour tout vous dire, sauvage et gueux comme j’étais, je me suis fait longtemps prié pour accepter une telle corvée qui dépassait de très haut mes capacités, ma nature, mes espoirs et tout mon tempérament !
Mon maître, par sa très grande sagacité m’a enfin convaincu en me précisant que je devais par ma science du jardin, faire diversion lors de cette réunion de compères qu’il souhaitait réconcilier : Mon seul discours empêcherait sans aucun doute que ces invités et lui-même n’abordent des sujets bien trop propices à la polémique voire à d’autres fâcheries irrémédiables.
Mon argument sur les habits tomba même, car il me conduisit aussitôt dans ses appartements pour me faire essayer des costumes, bas, perruques et autres souliers vernis dont jamais de ma vie je n’avais même imaginé avoir la moindre envie ou le moindre intérêt !
En quelques minutes, j’étais grimé comme un ministre et mon entrée dans la cuisine provoqua l’hilarité de mon fils et de ma femme qui mirent toutefois un bon moment à me reconnaître.
Les trois invités arrivèrent enfin ; deux venant ensemble de Paris et le troisième de Genève, et je dus leur faire visiter le parc tout en répondant comme je pouvais à leurs questions et remarques et en essayant de cacher le malaise de mon corps engoncé dans ses habits du diable.

Etrangement, mon trouble de « manant en perruque » disparut une fois assis à la table du dîner et je pense que ce fut sans doute par la surprise de me trouver en invité dans cette vaste et splendide salle à manger où je mettais les pieds et où je posais le cul pour la première fois de ma vie ou encore par les vapeurs de ce délicieux vin de Malaga que nous avons bu « en apéritif »
Tout mon corps et mon esprit en furent soudain libérés, éthérés et je pris alors la parole sans cesse pour évoquer avec une flamme et une volubilité insoupçonnée tous les trésors de mes paradis de jardin, de verger et de potager.
Je parlais ; je parlais haut et fort des arbres, des salades, des herbes, des fleurs, des légumes, du vent de la pluie, du gel, des saisons et de l’humus et je ne voyais rien et  je n’entendais rien d’autre que ma voix vibrant sous les stucs et glissant sur le silence passionné des mes quatre auditeurs qui m’écoutaient, bouche bée, comme des petits enfants.
Je cessai ce discours au bout d’une heure toutefois pour enfin me renseigner du regard sur l’attitude de mon maître sur ma performance et quand je vis ses yeux luire de bonheur et de fierté, je repris incontinent mon sermon avec encore plus de vigueur et de prolixité !

Pourtant, il a bien fallu que je me taise pour enfin profiter des mets délicieux de mon assiette et ce fut à ce moment que l’invité suisse posa une question de politique à laquelle je ne compris rien et comme un des Parisiens lui rétorqua sèchement, bientôt suivi de mon maître, la conversation enfla sur ce sujet sans que je puisse la dévier et éviter ainsi une controverse si peu désirée.
Au bout d’une bonne heure hélas, le ton des convives devint bientôt coléreux, électrique, bouillonnant et ce ne fut qu’à l’arrivée des desserts qu’un silence tendu, lourd, orageux, presque haineux s’installa dans la pièce.
A peine nous avions avalé la première cuiller d’un sublime sorbet, que le Genevois s’adressa à moi et me demanda ce que je pensais de toutes ces affaires politiques.
Je fus bien embarrassé par une telle question sur un sujet où je n’y entendais rien de rien, c’est sûr, mais au lieu de lui répondre cela et quelque peu enivré par ma prestation, ma transformation et surtout par ce bon vin d’Arbois, je lançai d’un voix tonitruante et encolérée :
« Mais mon ami, qu’est-ce qu’un honnête homme aurait à faire des singeries capricieuses de ces rois fainéants, de ces princes embourgeoisés ou des ces prélats vaniteux et méchants dont la seule nature est de fuir ou de trahir la Nature ! Non, mon cher, en vérité je vous le dis, il faut cultiver notre jardin et basta ! »

A peine avais-je lâché ces derniers mots, que je pressentis avoir dit une niaiserie aussi gueuse que moi, aussi grande que mon cher verger, aussi lourde qu’un tombereau de terre après la pluie et ce fut dans un silence terrifiant que je fermai les yeux en m’attendant à essuyer toutes les moqueries et tout le mépris du monde.
Pourtant, quelques secondes plus tard, je constatai que ces quatre messieurs savants, loin de dédaigner mes propos, semblaient plongés dans un abîme de réflexion et de curiosité.
Je n’eus pas le temps de soupirer, que l’invité suisse, un certain Jean-Jacques Rousseau lança un regard complice à son voisin, du nom de Denis Diderot, puis à l’autre Parisien, Jean d’Alembert et se tournant vers mon maître, il lui déclara :
« Non seulement votre jardinier est le meilleur du monde, mais en plus, c’est un grand philosophe ; décidemment, vous êtes un homme comblé, mon cher Voltaire ! »



Note : Voltaire, Rousseau, d’Alembert et Diderot étaient contemporains et se fréquentaient un tant soit peu entre deux fâcheries. Si je situe ce dîner virtuel en 1760, chez Voltaire, au château de Ferney (Pays de Gex, France, Europe) il reste plus improbable qu’impossible.

Martin-Lothar, le 26 Octobre 2008

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Vendredi 22 août 2008
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.

Vingt-septième spectre (Le Marseillais)

La vie et la mort ne se disputent que sur des questions de détails. Pour l’essentiel, elles se donnent la main. (Franz Hellens cité par Alexandre Vialatte, L’éléphant est irréfutable, Chroniques de la Montagne)

Mais Bonne Mère, qu’est ce que je fais ici moi ?
Mais qu’est-ce que c’est que cette guignolade ?
Je suis mort alors ?
Ah peuchère ! Ils n’ont pas attendu mes cent ans pour me faire ce coup-là !
J’y étais presque, à quelques jours ! Fan de chichourne !
Et qu’est-ce que c’est que ce labyrinthe de malheur ?
Et qui c’est que ce scribe qui me demande de raconter ma vie ?
En plus j’ai soif !
Et si je suis mort, alors, ça donne soif de mourir, eh peuchère !
Alors té, je raconte mon histoire vé ! :

Je suis né à Marseille, la plus belle ville du monde. Parfaitement Monsieur ! Et même je suis né sur le port de Marseille : Le plus grand port de l’univers, oui, comme je vous le dis !
Mon père était cordelier ; il faisait des cordes quoi, pour toutes les utilités et sans vouloir me vanter, mon père était le meilleur cordelier de la planète !
Comme je vous le dis encore Monsieur !
On venait des quatre coins de la Grande Bleue pour se fournir en cordes, en haussières, en filets et tout le toutim !
C’était de la belle qualité, en vérité.
Nous étions cordeliers de pères en fils depuis l’Antiquité car nous descendions des premiers colons grecs de Marseille et je vous annonce même Monsieur que je suis un véritable et authentique descendants d’Alexandre le Grand !
Ah non, peuchère ! Ne souriez pas hein ! Je vous l’affirme ; c’est historique Monsieur le Scribe !
J’étais le cadet de huit enfant et souvent, notre Papa emmenait tous ses fils dans les calanques pour nous livrer à notre exercice favori : L’escalade !
Nous avions chacun notre cordes que nous attachions solidement au sommet avec des nœuds et des rappels savants – Je connais plus de cent nœuds différents Monsieur, dont certains sont inconnus du meilleur des matelots qui se respecte de leur vie de marin !
Nous descendions ainsi le long des rochers pour nous balancer pendant des heures dans le vent, les senteurs marines, l‘écume, la touffeur comme dans la fraicheur ; parmi des oiseaux de toutes tailles et de toutes couleurs.
Si je dois sortir de ce labyrinthe un jour Monsieur, je souhaiterai devenir un des ces oiseaux marins, si c’est possible, bien entendu.
Enfin ivres de tous ces vides, de tous ces efforts, de ces peurs et de ces splendeurs, nous remontions, soit en nous hissant à la corde, soit en grimpant la roche par les trois appuis qu’il faut toujours hein !
Inutile de vous dire, que plusieurs années de telles manœuvres ont fait de mes frères et moi de véritables athlètes, beaux et forts comme des Dieux que toutes les filles de la Cannebières reluquaient sans cesse, éperdues d’amour et de désir !

Mais pour être superbe et divin, je n’en étais pas pour autant moins fragile qu’Achille !
Car pour tout vous avouer Monsieur, je suis tombé amoureux, fondu, conquis, enchaîné, rompu de tous mes muscles et de mes os et fada jusqu’à la moelle en moins d’une seconde quand j’ai aperçu ma Fanny pour la première fois !
Ah Bonne mère, quelle était belle ; quelle était fraiche ; quelle était gracieuse ! Tiens, quelle était gouleyante ma Fanny ce soir-là !
Oui Monsieur, gouleyante ! A un tel point que j’ai senti au moment où je l’ai vue toutes les cordes de mon corps, de mon esprit et de mon âme se tendre à en claquer sec dans les vides du Paradis !
Et je ne vous parle pas des ficelles de ma culotte pardi !
Pour son anniversaire, notre mère nous avait tous emmenés au théâtre où se produisait une troupe itinérante d’acteurs dans des comédies à l’italienne.
Moi et mes frères, nous avions renâclé car le théâtre ce n’était pas trop notre affaire, tandis que nos sœurs avaient tout fait pour nous y trainer !
Bougon comme j’étais, j’ai fait semblant de dormir au premier acte, mais au deuxième, Fanny est apparue « en entremet » pour chanter une vieille chanson de notre royaume !
Ah peuchère ! J’en ai été foudroyé !
Fanny chantait et moi, je bandais comme un jeune taureau fada !
J’étais comme un putti sur son nuage de miel !
Oh Bonne Mère, quel délice !
Je l’ai attendue à la sortie du théâtre ; je lui ai barré le passage et j’ai dit : « Je vous aime et je veux vous épouser ! »
Croyez-moi ou non, mais dans la seconde elle m’a répondu : « Oui, moi aussi »
Té vé, le coup de foudre qu’on a pris tous les deux dans nos cœurs de vingt ans et ce n’est pas de la daube ce que je vous raconte hein !
Oh Bonne Mère,  quel souvenir, quel délice !

En fait, Fanny était la nièce du maître de cette troupe de comédiens et pendant deux ans elle avait écumé toutes les régions de Lyon à Nice où elle ne faisait que chanter au deuxième acte cette mélodie qui fut mon bonheur, mais dont elle commençait à se lasser…
Elle n’avait alors qu’une idée en tête : Trouver un bon mari et revenir à Saint-Péray, dans son Ardèche natale, pour y faire la fille de salle dans l’auberge paternelle.
Je l’ai donc suivie comme un vieux toutou à Saint-Péray où je l’ai épousée moins d’un mois plus tard en ne lui offrant pour lit de noce qu’une dizaine de cordes de la bonne facture de mon papa !
Si ça m’a crevé le cœur de quitter mon paradis de Marseille, je n’en ai pas trop fait un pastis à Fanny dans la mesure où j’avais non loin de notre nid d’amour, un magnifique perchoir pour me suspendre dans le vide comme autrefois !
Le château de Crussol domine en effet d’une fabuleux falaise notre bonne ville de Saint-Péray, de Valence et toute la vallée du Rhône dans la foulée : Un à pic de plusieurs centaines de mètres avec des vertiges pas faits pour les enfants de la chichourne hein !
Pendant bien des années, le dimanche, j’ai retrouvé mes joies d’enfance et balancé dans le vide, j’ai inspecté et j’ai appris sur le bout des doigts toutes les anfractuosités, les plaies, les splendeurs et les bosses de cette vertigineuse falaise et de tout son paysage aussi !

A ce stade de mon histoire Monsieur, il faut évidemment que je vous raconte l’épisode le plus extraordinaire de ma vie :
Alors que j’étais un jour d’Août à me bercer au bout de ma corde à plus de cent mètres du sol et que j’admirais le vol de deux splendides petits aigles qui dansaient dans les nuages poussés par un petit mistral de toute fraicheur, mon attention a été attirée par le bruit de chutes de pierres en contrebas.
J’ai aperçu alors un gamin de même pas vingt ans collé à mi-chemin de la paroi et qui tout doux l’escaladait à mains nues !
Ah Monsieur le Scribe, té, pour le coup j’ai eu la plus grande peur de ma vie !
Et pas pour moi hein, mais pour ce fada qui ne semblait vouloir que la mort à grimper ainsi une telle verticale sans corde, sans pic, sans grappin, sans rien d’autre que ses quatre membres !
Bonne Mère, je suis bien resté dix minutes la bouche grande ouverte à le regarder monter, comme ça, dans le vide, avec le vent pour seul filet !
Alors, ayant remarqué qu’il changeait de passe et qu’il obliquait vers un endroit pourri par tous les diables, je lui ai crié de se diriger le plus vite possible vers le Nord, sur sa gauche !
Mais le gosse ne m’a même pas répondu et il a continué son ascension vers un piège mortel que je connaissais depuis belle lurette ; un endroit où tout s’effrite et tombe sous le poids même d’un oiseau !
Ah le fada !
J’ai compris sur le moment qu’il était de la race de ceux qui n’écoutent rien de personne d’autres qu’eux-mêmes et qui pour rien au monde n’ont de conseils ou d’ordres à recevoir d’en haut, du naturel ou de nulle part !
Ah le fada !
Mais bon, ça n’a pas manqué car en moins d’un quart d’heure, le gosse était complètement bloqué sur une position très instable, sans pouvoir faire quoique ce soit sinon de prier les dieux d’un vrai miracle !
Je vous le dis Monsieur, si je n’avais pas été témoin de son piège, la mort l’aurait aspiré de son vide en moins d’une demi-heure !
Ah le fada, le fou de fada des fadas !
Vous pensez bien que je n’ai pas attendu son appel au secours pour remonter au sommet afin d’y attacher une seconde corde et de redescendre à son niveau.
Il était complètement paralysé et au moment où je terminais de nouer comme il fallait le filin autour de sa poitrine, tout s’est écroulé sous ses pieds et il balança bientôt dans le vide tel le plus sinistre et le plus jeune pendu !
Il avait perdu alors connaissance et je suis remonté une nouvelle fois pour le hisser, non sans peine, jusqu’au sommet !
Ah le fada !
Le gosse est resté inconscient un bon moment, à plat ventre dans l’herbe du sommet et il a eu du mal à se remettre de sa peur, je vous le dis.
Il a vomi de nombreuses fois et n’a pas desserré les dents de toute la descente par le chemin qui mène vers Saint-Péray.
Arrivés au bourg, il me jeta un regard noir et sans même me remercier il a disparu dans la nuit.
Ah le fada !
Moi, je n’en ai pas été choqué plus que ça de ce comportement bien juvénile à vrai dire : J’avais sauvé une vie et j’en étais heureux et pas peu fier, vous le devinez hein !

Mais j’ai vite été obligé d’oublier un peu cette histoire car quelques années après, notre royaume fut plongé dans les troubles, la panique et la guerre.
Moi, je me foutais un peu de toute leur politique, peuchère ! J’étais alors ouvrier agricole, pauvre comme job et simple comme le berceau du petit Jésus.
Hélas, les parents de ma Fanny se sont mêlés dans ces couillonnades en querelles de fadas et bien vite, nous avons été obligés de quitter l’Ardèche !
Comme j’avais appris que les miens à Marseille étaient aussi dans la même panade, Fanny et moi nous avons décidés de nous installer près de Sisteron en Provence, un coin qu’elle avait connu et apprécié lors de ses tournées du théâtre.

Hélas encore Monsieur, car de longues années de misères et d’isolement nous attendaient dans ce pays où nous n’étions que des pauvres et des étrangers.
Notre maison était une bergerie en ruine dans un hameau désert à plus de deux heures de marche de Sisteron et nous n’y avons gagné que des quignons de pain sec à marner comme des bœufs pour des gens qui nous méprisaient et qui ne voulaient que nous hurler des ordres…
Bonne Mère, que de malheurs, que de solitude, que de souffrances et de fatigues !

Et puis un jour, ma Fanny est partie…
Mais en vérité je vous dis té, l’enfer a commencé pour moi à cinquante ans, le jour où ma bien-aimée Fanny est morte d’épuisement !
Ah Monsieur ! Si vous saviez comme je l’aimais ma Fanny ! Si vous saviez comme je l’ai pleurée.
Qu’importe la misère Monsieur ; qu’importe la faim, la soif ou la maladie ; qu’importe la solitude ; qu’importe le mépris public ; qu’importe ces fadaises qui trouvent toujours leur baume car l’enfer le plus ardent, le plus sinistre c’est bien l’absence, la longue, l’éternelle absence de l’être bien-aimé, de l’être toujours et à jamais aimé…
Que je l’aimais ma Fanny Monsieur ! J’ai passé trois jours et trois nuits à chialer comme un damné sur sa tombe minable de caillasse et de tourbe !

J’ai survécu encore quelques saisons dans cette plus grande déréliction, car je me disais alors chaque matin que j’avais sauvé la vie d’un gosse et que bientôt, ma vie et le monde devrait m’en rendre grâce ; un tout petit peu du moins hein !

Et j’avoue que j’ai eu enfin ce bonheur Monsieur ; j’ai eu cette grâce finalement, un matin d’un mois de Mars alors que je n’avais plus de larmes à tirer et que la peau sur les os :
J’étais descendu à l’aube, à Sisteron pour y trouver quelque travail et surtout pour y mendier de la monnaie à calmer une faim de plusieurs semaines…
J’ai trouvé alors cette ville dans une effervescence bien inhabituelle : Ses rues étaient comblée jusqu’aux combles d’une foule hétéroclite et réjouie et à priori, tout ce monde turbulent s’affairait à accueillir un grand personnage !
Pour moi, ce grouillement était une belle aubaine, car en moins d’une heure, j’avais mendié assez d’argent pour me payer le plus gras et le plus succulent festin de toute mon existence !
Pourvu d’une grande corbeille pleine de nourriture et de vins, je me suis assis pour déjeuner au pied d’un grand tilleul qui bordait la rue principale et j’ai entamé là un repas du tonnerre de Zeus que je n’espérais plus depuis bien longtemps, je vous le dis, peuchère !
Et alors, le convoi est arrivé !
Des chevaux par centaines Monsieur, des voitures de toutes tailles, des milliers de soldats à pied qui chantaient de tout leur cœur et enfin, une énorme berline tirée par huit chevaux qui soudain par embarras s’est arrêtée à moins d’un mètre de moi !
Le prince, le roi, le dieu que l’on attendait était dedans pour sûr et je l’ai aperçu alors qu’il passait sa tête dans l’encadrement de la fenêtre.
Il m’a vu aussi ; il m’a dévisagé et il m’a reconnu !
Vous ne croirez sans doute jamais Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe de malheur, mais il m’a reconnu pour de vrai !
Et vous ne croirez pas plus si je vous dis que moi, je l’ai reconnu également par son regard noir que je n’avais jamais oublié !
C’était mon gamin de Crussol, oui Monsieur ; c’était lui ; c’était ce fada des fadas que j’avais tiré de la mort trente ans auparavant !
Parfaitement Monsieur !
Alors que sa berline allait repartir, il a tout fait arrêter ; il est descendu ; il est venu vers moi ; je me suis levé et il m’a embrassé devant tout le monde !
Devant tout le monde, parfaitement Monsieur, il m’a embrassé !
Il m’a dis alors dans un silence général et stupéfait : « Je te reconnais toi, tu es l’homme qui m’a sauvé la vie à Crussol »
Et j’ai répondu : « Oui, c’est moi et c’était toi ce jeune fada ! »
Il a ri ; il a demandé un gobelet ; il m’a demandé de lui servir de mon vin ; il a en bu un peu puis il a déclaré haut et fort : « Je bois à l’ange ; je bois à l’aigle et à sa corde qui m’ont sauvé de la mort, santé ! »
Moi, j’ai répondu « santé ! » aussi haut et aussi fort !

Voilà mon histoire Monsieur le Scribe et comme vous l’avez voulue, je vous en offre le bienheureux épilogue :
Mon fada de prince a bu plusieurs fois à ma santé et toujours dans la consternation générale sur cette place de Sisteron, puis il est reparti sous les acclamations après m’avoir encore embrassé virilement.
Moi, après, je suis resté près d’une heure, statufié, sous les regards de plus de deux mille personnes, pour ne pas dire un million de gens !
En quelques secondes, moi, d’un pauvre veuf miséreux, j’étais devenu le héros de Sisteron, le seigneur de sa région, le roi de la Provence, l’empereur du monde !
Au soir, un bourgeois est venu m’offrir une belle maison en plein cœur de la ville.
D’autres, pendant des années, jusqu’à ma mort prématurée à quatre-vingt dix neuf ans, m’ont payé une pension bien confortable.
Tout le monde désirait me voir ; me parler ; m’inviter à déjeuner ou à dîner.
Les petits enfants de tout le comté se bousculaient pour apprendre à faire des nœuds ; à fabriquer de la corde ou à connaître les rudiments de l’escalade !
J’étais heureux d’être avec eux et de leur apprendre tout ça Monsieur !
J’ai donc eu une vieillesse en or Monsieur, mais j’ai bien regretté que ma bonne Fanny n’ait pas vécu tout cela avec moi, oh bonne Mère, oui, je le regrette.
Me voici mort maintenant et aux portes de ce labyrinthe alors que toute une province s’apprêtait à fêter mes cent ans et à écouter lui raconter, une fois de plus, comment en l’an de grâce 1785, j’ai sauvé à Crussol, la vie de ce jeune fada, de ce petit « cogglione » de Napoléon Bonaparte !

Bon maintenant, j’aimerais bien boire un coup, parce qu’il fait soif de mourir, peuchère !

Note : Une légende tenace à Valence (Dauphiné, France, Europe) veut que Bonaparte, alors âgé de seize ans et apprenti officier d’artillerie dans cette bonne ville, ait escaladé le versant Ouest de la falaise de Crussol…
Quand on connait la hauteur et la déclivité de cette pente, on peut se demander si les Valentinois ne sont pas un peu Marseillais quelque part de ce côté du Rhône, pour ne pas dire de ce bord du verre des Côtes du Rhône.
Ce spectre n’est évidemment pas mentionné dans un quelconque livre d’Histoire car somme toute, les historiens ne font pas assez leur boulot, na !
Heureusement que les conteurs sont là pour rétablir enfin toutes les vraies vérités historiques hein, peuchère !
Enfin, notre bonne ville de Sisteron, en Provence se situe sur la route dite « Napoléon » que l’empereur des Français et du même bois emprunta en 1815 à son retour de l’île d’Elbe.

Martin Lothar, le 22 août 2008

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Mardi 22 juillet 2008
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.



Vingt-sixième spectre (le taggueur)

Ainsi agit la nature où, parmi les forces les plus fortes, se trouve la sympathie universelle qui gouverne les actions à distances. (Umberto Eco, l'île du jour d'avant)

Le vieux Cornélius était un con, mais en fait je lui dois une longue vie.
C’était sans doute l’homme le plus riche et le plus désagréable de la ville qui, reclus dans une énorme bâtisse, passait la moitié de son temps à faire suer une poignée de domestiques et l’autre part à insulter et conspuer les gens qui avaient le malheur de passer sous ses fenêtres.
Il se plaignait de tout et de tout le monde et il harcelait les magistrats et les gendarmes en faisant des procès et des scandales à tout vent et pour les motifs les plus futiles ou les plus consternants.
S’il fut marié et veuf un nombre incalculable de fois ce fut pour épuiser ses toujours très jeunes épouses avec son caractère de chien et des mœurs de cochon insatiable et pervers, mais Cornélius n’eut qu’un fils unique, Maxime, qui du reste devint mon meilleur ami.

Mes ennuis avec Cornélius commencèrent le jour de mes vingt ans à l’aube devant sa maison où j’étais avec mon pote Jules en train de dessouler en riant et en chantant à tue-tête les pires des paillardises.
Nous avions fêté cet anniversaire le jour précédant et toute la nuit en nous vautrant à baiser, à plaisanter et à boire dans tous les bordels et tavernes de la ville.
Nous étions sur le point de changer d’endroit pour aller cuver plus discrètement quand nous fûmes aspergés soudain par le contenu d’un pot de chambre que ce con de Cornélius nous balança ensuite du haut d’une terrasse avec toute une bordée d’injures.
En d’autres circonstances, nous aurions sans doute déguerpi sans demander notre reste, mais ce matin-là, nous sentant très humiliés par l’infâme pissat de ce vieux machin aigri, nous répondîmes de toutes nos forces à son jet et ses insultes par ce que nous connaissions de plus vulgaire et de plus offensant comme mots et comme gestes.
Cette engueulade dura bien près d’une demi-heure et nous partîmes enfin non sans avoir tenté de lapider le méchant râleur de tout ce que nous pouvions ramasser dans la rue.

Bien décidés à nous venger encore, nous sommes revenus les nuits suivantes pour déranger et provoquer le vieux qui cependant n’osa jamais descendre ou qui se refusa encore d’envoyer ses gens pour en découdre et il continua inlassablement de répondre furieux à toutes nos invectives et à toutes nos injures.
Ce petit manège dura plusieurs mois où une fois par semaine au moins nous n’hésitions pas à renouveler le scandale jusqu’à nous en lasser pour ourdir enfin contre Cornélius de nouveaux désagréments.

Ce fut Jules qui eu l’idée des graffitis obscènes et insultants à graver au fer ou au couteau sur le mur de façade principale de la maison de Cornélius.    
Pendant des semaines et des semaines, nous nous sommes relayés pour presque chaque nuit rajouter une inscription en profitant d’un moment où nous savions que Cornélius était soit occupé à honorer les fesses de sa dernière épouse, soit à se saouler dans sa cave et à force, la large façade en fut couverte ce qui le jour ravissait toute une foule de badauds hilares.
Autant nos écrits et nos signes étaient faciles à marquer au plus vite ; autant il était difficile de les effacer et nous savions que le vieux devait en baver de rage !

Un soir d’août enfin, nous décidâmes d’aller inscrire un ultime message pour ensuite laisser tomber Cornélius que nous jugions bien assez puni comme ça, mais hélas pour nous cette dernière fois fut une fois de trop car le vieux nous tendit un piège qui devait sceller notre destin.
Alors que nous étions à pied d’œuvre et que je pissais contre un mur en face, une ombre surgit d’un coin de la maison et se précipita sur ce pauvre Jules qui était en train de graver la pire de nos insanités.
Il y eut un grand cri et voyant alors que mon ami commençait à se prendre une raclée magistrale, je me précipitai pour lui porter secours et en m’approchant de l’agresseur, je reconnus tout de suite le fils de Cornélius, Maxime, que je n’avais pas vu depuis des années.
Depuis qu’il fut soldat de carrière, Maxime ne revint jamais voir son père qu’il n’aima pas trop à vrai dire, et ma surprise fut grande de le revoir ainsi corriger mon pote Jules qui était déjà à terre inconscient et sanglant avant même que j’intervienne.
J’apprendrai plus tard que ce Maxime, fils unique, en manque d’argent pour l’avoir trop dépensé en jeux, en beuveries et en sauteries, était revenu demander crédit à son père qui n’a pas manqué en échange de lui demander le petit service de le débarrasser à jamais de nous et de nos gamineries.

Je sautai sur Maxime et le pris à bras le corps, mais d’un mouvement brusque, il se dégagea en me donnant un coup de coude dans la poitrine ; Je revins à la charge ; j’esquivai une nouvelle attaque puis reprenant tout mon appui, je lui envoyai en pleine figure un coup de poing si violent qu’il décolla presque du sol pour aller se cogner l’arrière du crâne contre le mur et s’effondrer enfin.

Je restai plusieurs minutes, haletant et abasourdi à contempler dans l’ombre les deux corps inertes de l’ami et de l’ennemi.
Je compris « hic et nunc » par intuition que s’en était fini de ma douce vie de fils de famille, de mon existence de garçon comblé, frivole et insouciant et qu’en moins d’une seconde mon destin avait basculé dans l’horreur et le déshonneur.
Je constatai en effet trop rapidement que si Jules respirait encore, ce fou de Maxime était sinon déjà mort du moins à l’agonie et sur ce moment, j’ai paniqué comme jamais plus je ne le referai de ma vie ou de ma mort.

La peur est bien les plus étrange et le plus ambiguë des ressentiments : Que l’on soit proie ou que l’on soit prédateur, elle vous épargne comme elle vous blesse ; elle vous trompe comme elle vous guide et elle vous perd comme elle vous sauve.
Ce soir-là, cette foutue frayeur m‘avait saisi tout mon esprit et tout mon corps à m’en croire damné à jamais, mais je ne savais pas encore qu’elle m’avait déjà en fait éloigné du néant et de tout pendant de longues années.

Je ramassai Jules et je le portai jusqu’à chez lui puis, je me précipitai chez moi où je réveillai mon père pour lui confesser tout le drame.
Cet homme, puissant, riche et intelligent que j’allais voir pour la dernière fois, me pardonna dans la seconde même un crime dont il aura dû sans aucun doute avoir du mal à se débarrasser de la honte et de l’opprobre et il me conseilla de m’exiler dans une de nos villas située à quelques deux jours de marche de la ville en attendant que les choses s’apaisent dans le calme, la diplomatie et pour le mieux du monde et de ses honnêtes gens.
J’adorais mon père qui me le rendait bien et c’est en pleurant qu’il me vit partir pour toujours vers mon étrange destin et c’est en chialant toutes les larmes de mon corps que je l’abandonnai sans le savoir à l’épouvantable sort qui sera le sien.

J’étais reclus en ermite désolé et rongé depuis plus d’un mois dans cette maison de campagne quand un envoyé de mon père m’informa de la suite des évènements.
Bonne nouvelle, Jules était indemne et Maxime était plus vivant que jamais !
Mauvaise nouvelle : Ce Maxime avait perdu un œil de mon coup de poing et il jurait pas vaux et par monts à qui voulait l’entendre qu’il me retrouverait pour me tuer même s’il devait passer tout le reste de sa vie à me traquer !
Ce messager me donna en outre de l’argent et des messages de ma famille m’enjoignant de gagner au plus vite la capitale où nous comptions de très bonnes relations et où je devrais me terrer en attendant que Maxime se lasse éventuellement de sa quête de vengeance.
Cet envoyé me révéla enfin que mon chasseur n’était à quelques heures de ma planque que je devais fuir sur le champ !

Bien que rassuré sur l’état de mon pote Jules et aussi quelque peu sur celui de Maxime, une nouvelle peur me mit alors à la croisée des chemins : Pour rejoindre cette grande ville refuge, je n’avais que deux routes aussi pénibles et dangereuses l’une que l’autre.
A l’Ouest le premier chemin s’enfonçait dans une forêt impénétrable bourrée d’impasses, de fauves et de brigands ; à l’Est, le second s’embourbait dans un marécage infâme qui était l’épouvante du plus ancien des anciens de la contrée depuis la nuit des temps.
Je me suis dit alors que Maxime en excellent chasseur et visiteur du coin qu’il était, devait connaître cette forêt comme sa poche et qu’il pouvait tout autant redouter ce marigot du diable qui devenait ainsi mon premier choix voire mon dernier salut.
Je partis donc incontinent et à pied vers l’Est, poussé par une panique de survie et porteur d’une simple besace pleine de bien des espoirs sinon de certitudes…

Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe, avez-vous jamais mis les pieds dans un marécage ? Un vrai, un pur, un dur, un marécage primaire, pétri ; confit ; pourri d’eau, de terre, de gaz et du feu en colle de tout ce qui vit ; bouge ; remue ; rampe ; grésille ; frétille ; plonge ; pousse ; pique ; suce ; croque ; avale ; enfonce ; chie ; rote ou meurt sur cette planète ?
Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe, savez-vous que le marécage est le nid de nombreuses vies tout comme il est l’enfer et la tombe de bien d’autres, de tant d’autres ?
Monsieur le Scribe de ce Labyrinthe, savez-vous qu’un marécage qui n’a aucun chemin permis ni construit est bien le dernier chemin à prendre et que moi, pauvre de moi, je l’ai pris et même emprunté sans rien dire à personne ?
Oui, je l’ai pris !
Je l’ai pris ce chemin du marécage et en moins d’une heure j’étais les deux pieds dans un piège qui m’aspirait tout le corps par un trou étouffant de sables mouvants.
Je ne pus rien faire sinon constater que j’étais happé par les tréfonds de la mort et de la gravitation.
Je ne pouvais m’accrocher à rien ; Je ne pouvais me reposer sur quoi que ce soit de consistant ou de salvateur : Je m’enfonçais inexorablement, petit à petit, de seconde en seconde, inéluctablement…
Alors, j’ai crié ; j’ai rugis ; j’ai prié ; j’ai pleuré, mais seules les bestioles, toutes les bestioles les plus répugnantes de cet enfer sont venu m’entourer non pas pour me secourir, mais naturellement pour festiner en aubaine de toutes mes chairs, de tous mes poils, de tout mon sang et de tous mes os.
Et j’ai continué à hurler et à maudire et quand j’ai eu de la merde au niveau de la poitrine, j’ai appelé mon père ; j’ai appelé ma mère ; j’ai appelé mon pote Jules ; j’ai même appelé Maxime.
Oui j’ai même appelé Maxime pour qu’il me sorte de là !
« Maxime ! »
« Maxime ! Viens ! »
« Maxime, pardonne-moi ! Sors-moi de là, je t’en supplie ! »
« Maxime ! »

Et Maxime est arrivé.
Il avait un bandeau noir sur l’œil gauche ; il était couvert de sueur et de poussière ; il avait les jambes en sang et il ricanait bêtement.
Et moi, je m’enfonçais.
Il s’est agenouillé non loin devant moi toujours en souriant en sarcasmes et il m’a regardé m’engouffrer.
J’ai dit : « Maxime, sors-moi de là, s’il te plait »
Mais Maxime a continué à ricaner sans rien dire.
J’ai dit : « Maxime, sors-moi de là, je t’en supplie »
Mais il riait toujours.
Le soir tombait ; je coulais ; les moustiques vrombissaient de leur putain de musique ; Maxime riait et j’avais de la boue jusqu’au menton.
Alors j’ai crié en tendant vers lui un main : « Maxime ! »

Maxime m’a pris la main et il m’a sorti de là.

Nous sommes bien restés une heure tels deux cons, à nous regarder, face à face ; à nous demander lequel bouffera l’autre le premier.
Nous sommes bien restés une heure sur ce lopin marécageux à remuer en silence le pourquoi du comment sans nous entretuer et à sans doute pressentir le pire du pire qui de toute façon doit arriver un jour.
Alors, Maxime s’est levé et il m’a dit : « Viens, nous réglerons tout ça chez nous »
Je me suis mis debout et je l’ai suivi des heures comme le dernier des esclaves jusqu’à ce que nous puissions nous coucher enfin sur une terre saine pour dormir.

Ce n’est pas la claire fraicheur de la rosée qui nous réveilla ce matin-là, mais une odeur suffocante de souffre et de brûlé.
Nous avons marché longtemps ensuite sous une pluie de cendre et Maxime paria pour un nouvel incendie de forêt qui égrenaient trop souvent nos étés.
Au pied d’une colline, nous nous accordâmes pour traverser un bout de cette maudite forêt afin de rejoindre la grande route qui nous ramènerait plus rapidement et plus sûrement chez nous pour enfin nous expliquer en tout honneur.
Ce parcours de traverse fut pénible car souvent, toutes sortes des bêtes de toute taille folles de panique courraient de partout vers nulle part, fuyant un invisible danger.

Parvenus sur la  grande route, nous rencontrâmes bientôt une nombreuse foule en déshérence.
Il y avait là de tout avec tout sur les bras, sur le dos ou sur les épaules : Des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants des chiens, des chevaux, des ânes, tous aussi hagards les uns que les autres.
Ils nous dirent que ce n’était plus la peine de retourner chez nous.
Ils nous dirent que chez nous, il n’y avait plus personne de vivant ou de mort.
Ils nous dirent de venir avec eux.
Ils nous dirent qu’il ne restait plus rien de notre bonne ville de Pompéi.

Cornélius était un vieux con, mais je lui dois une longue vie.

Martin Lothar, le 22 juillet 2008.

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Mercredi 28 mai 2008
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
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Vingt-cinquième Spectre (L’ami obscur)

Ce qu'on demande à un ami c'est son amitié et tout le reste on laisse à ses pires ennemis le soin de l'inventer. (Henri Laborit, Éloge de la fuite)

Les garçons n'arrivent pas tous au but parce qu'ils ont commencé trop jeunes. Alors il vient une heure qui est comme un immense désert entre le passé et demain. Il y a beaucoup qui sont perdus dans le désert. Ils sont très malheureux, ils souffrent une abominable peine. (Francis Carco, Les Innocents)


Nous n’avions pas même dix ans quand nous nous rencontrâmes lui et moi.
Ce matin-là, nous nous assîmes au premier rang, côte à côte, sur le même banc de notre école où nous devions conserver cette place pendant deux années consécutives.
Dans le trouble de la rentrée, nous avons sans doute instinctivement suivi le vieil adage voulant que « qui se ressemblent s’assemblent » et en moins d’un jour nous étions devenus les meilleurs amis du monde.
Car nous nous ressemblions comme des jumeaux tant de corps que d’esprit : Grands pour notre âge, mince, le visage pointu, intelligent et avenant, la même peau très blanche, la même coiffure en cheveux plats et longs comme celle d’une fille.
J’étais aussi fort en thème, en Histoire et en poésie qu’il l’était en géométrie, en calcul ou en géographie et s’il me trouvait une faiblesse en Grec, j’avais quelques avantages sur lui en sciences naturelles.
Bref, nous nous ressemblions en tout, pour tout et envers le monde entier !

Bien que nous habitions deux quartiers opposés de la ville, lui chez les bourgeois, moi chez les ouvriers, nous fîmes ce soir-là quelques pas de conserve dans une direction opposée à nos deux domiciles pour échanger le plus de paroles possibles tant nous étions fervents et heureux de notre rencontre.
Les retrouvailles du lendemain furent radieuses et nous nous baptisâmes alors de surnoms que nous cessâmes d’employer : Moi, j’étais « éminence » car il me voyait plus tard en évêque ou en un cardinal tonitruant des sermons grandioses et implacables dans toutes les cathédrales d’Occident ; lui était « le général » car il ne pouvait que mourir Maréchal de France, couvert de sang, d’honneurs et de médailles.

Au fil du temps, notre amitié s’endurcit à tel point que nous avions beaucoup de mal à nous séparer ne fut-ce qu’une heure.
Quand nous n’avions pas école, nous tannions les adultes pour qu’ils nous autorisent à nous retrouver tout deux en chef d’une bande nombreuse de joyeux drilles dans quelque terrain vague des faubourgs pour passer des journées entières à machiner des jeux épuisants ou des plans sur des comètes que seuls les enfants peuvent concevoir ou imaginer.
Et ce n’était alors que courses haletantes et effrénées dans les taillis ou les sous-bois par tous les temps et par toutes les lumières ; ce n’était que des comédies improvisées sur des thèmes de fortune ou d’idéaux enfantins ; ce ne fut que des chasses incroyables pour des trésors de quatre sous ou de bouts de ficelles aussi vite perdus que retrouvés dans des rires complices et éclatants de plaisir, explosant aux larmes du plus grand bonheur qui jamais plus ne sera.
La seconde année, on me permit souvent d’aller déjeuner chez le « général » et ce fut alors pour moi, quelque peu pauvre orphelin, tant un honneur, une joie qu’un étonnement de découvrir la vie agitée, compliquée et profuse d’une grande famille soudée et comblée.
Je fus aussi invité parfois à dormir dans la chambre même de mon ami et si pour l’occasion on installait pour moi un petit lit d’appoint, nous nous endormions souvent dans les mêmes draps, enlacés comme des amoureux, ivres de sommeil, de rêves, de futur, de lectures et d’aventures.

Hélas, notre monde ne se nourrit pas que d’enfance, d’îles au trésor ou d’eau douce et un matin de juin, ce fut le drame…
Mon ami m’annonça en effet qu’il devait quitter dans quelques jours notre ville avec armes et bagages pour s’installer à Paris où sa famille jugeait qu’il y avait là-bas une plus belle forge pour son destin et pour celui de ses frères.
Je me souviendrai toute ma vie de cette journée où, au pied des remparts, assis sur une pierre au soleil, nous restâmes des heures l’un à côté de l’autre, à soupirer ; à pleurer ; à rire jaune ; à sourire inquiétés et accablés et surtout, à pressentir l’effroyable silence de la séparation, de la solitude, de l’ennui, du vide abyssale de notre amitié à jamais dissoute et bientôt oubliée.
Bien sûr nous promîmes, nous jurâmes de nous écrire tous le jours que Dieu fasse pendant des siècles et des siècles, et nous nous engageâmes à nous revoir le plus tôt et le plus souvent possible tout en devinant un peu quand même que nos vies respectives ne seraient désormais plus toujours d’accords avec l’ardeur de nos jeunes rêves ou de nos projets amicaux.

Ce jour-là, à l‘angélus, sous le vol sombre et lent des corneilles, nous restâmes plusieurs minutes, de bien trop courtes secondes, l’un contre l’autre, enlacés, joue contre joue en tâchant de mélanger au mieux nos esprits, nos souvenirs, nos espoirs, nos âmes, notre peine et nos larmes.

Je ne devais plus jamais le revoir.

Dans les mois qui suivirent nous échangeâmes une ardente correspondance qui bientôt devint sporadique et lapidaire pour s’éteindre enfin dans l’indifférence et la différence de nos destins et de nos préoccupations quotidiennes.
L’éloignement comme l’adolescence dissout dans une négligence plus ou moins consciente les plus belles âmes et les affections les plus profondes.

Jusqu’à ma mort cependant, je n’aurai entendu parler que de lui : Il devint dans la gloire et la célébrité ce que je fus dans la médiocrité et l’anonymat.
Il fut un héros national, un père spirituel de son époque et de son pays, un gardien universel de la pensée et un enfant chéri de sa cité natale alors que je n’aurais été toute ma vie dans cette même ville qu’un pauvre vers, mais pas luisant ni même reluisant.
On peut bien rêver son destin tant que l’on veut ; on aura tout au plus celui que l’on se forgera et que l’on mérite somme toute, jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la dernière grimace ou l’ultime sourire.

Après de bonnes études, je décidai de faire le séminaire pour entrer dans les ordres.
Quelques semaines n’auront suffi qu’à enterrer mes rêves de prélat et d’autre « éminence » et je fus affecté alors dans un collège lugubre et sale et tant que professeur chahuté d’un Latin que l’alcool me fit bientôt plus ou moins perdre.
J’avais toujours gardé cependant le goût de la poésie et je composai des odes et encore des odes à la gloire de l’enfance et bel et bien toutes inondées des souvenirs de mon amitié avec le désormais si célèbre et si glorieux « général »
Un jour, excité par le vin, j’envoyai à ce même « général » d’ami d’enfance un manuscrit de mes œuvres éternelles et sublimes afin qu’il se remémore de ma pauvre personne, mais surtout qu’il les fasse connaître à tous les grands esprits qu’il fréquentait peu ou prou.
J’appris plus tard qu’à ce moment précis, la politique carnassière exilait mon grand homme d’ami dans une île étrangère et je n’ai jamais su du coup où mon colis parvînt ni dans quel caniveau il fut jeté.

Le scribe du Labyrinthe m’apprendra que le « général » et moi-même mourûmes le même jour et pratiquement à la même heure.
Ceci fut le combat du jour et de la nuit…
Nos vies, nos destins comme le sort de nos deux cadavres auront été encore plus que différents : Alors que pleuré par une immense foule, il entrait pour l’éternité dans un glorieux tombeau, je fus jeté comme une merde et en catimini dans une fosse commune de Besançon après que mes fossoyeurs aient empoché l’argent de ma concession.

Ceci étant, maintenant, tout ce que j’espère en spectre que je suis, c’est qu’un jour je puisse encore une fois, ne serait-ce qu’une minute seulement, un toute petite seconde, délirer d’amitié et de bonheur avec le général, mon ami le « général », mon pote Victor Hugo.


Note : Notre Victor Hugo national, dont toute bonne ville française qui se respecte a une voie qui en porte le nom ; Totor comme je l’appelle était très doué pour les maths et pensa même à 18 ans faire une carrière dans ce domaine.
Comme quoi nos plus grands rêves percent souvent des avenues dans les avenirs les plus inattendus.
La phrase que j’ai reprise plus haut : « Ceci est le combat du jour et de la nuit » furent les derniers mots de Victor, fils du « général » d’empire Joseph Hugo.


Martin Lothar, le 26 mai 2OO8

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Samedi 3 mai 2008
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
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Avertissement
Ce spectre fut un maudit et un damné, une horreur enfin. Les lecteurs réputés d’âme sensible sont priés de bien vouloir accrocher leurs lunettes comme leur cœur.
Je les aurai prévenus hein !

Vingt-quatrième Spectre (Un bourreau)

Tous les pouvoirs sont invités à confesser leur impuissance. (Patrice de la Tour du Pin, Une Lutte pour la Vie.)
Le plaisir d’obéir pousse l’homme à faire des rois et le plaisir de changer, à leur couper la tête. (Alexandre Vialatte, Dernières nouvelles de l’homme)


Mes parents étaient des gueux aussi stupides et aussi sales que les poules qu’ils s’acharnaient à élever entre deux disputes ou deux soûleries. Je les méprisais autant qu’ils me haïssaient et dès que j’eus un poil au menton, je les abandonnai à leur crasse merdeuse pour les oublier à jamais.
Sur le chemin de ma fugue, je rencontrai un recruteur qui m’engagea aussitôt dans une armée en partance pour l’étranger.
Moins de deux jour plus tard, je tuai mon premier homme en le décapitant d’un seul coup d’épée.
J’avoue qu’après la surprise, j’eus une belle joie de voir ce corps sans tête basculer dans le néant en gerbant tout son jus de réséda.
Le sang humain est comme un jeune vin dont l’ivresse aigre-douce fait de l’agneau le plus doux le pire des bouchers.
En quelques semaines à peine en effet, je devins une bête de guerre qui n’eut de cesse toute la journée que de trucider en menus morceaux tout ce qui se dressait en face d’elle et même au soir, j’avais beaucoup de peine à calmer ces ardeurs meurtrières à tel point que mes camarades me prirent vite en grippe après m’avoir surnommé « l’exterminateur » ou encore « le tripier »

Après cette guerre sévère, mais victorieuse nos chefs nous offrirent en prime un séjour dans notre capitale où pendant dix jours et dix nuits, je fis une rude bombance au frais de la république.
Cent fois au moins je remis mon dépucelage sur le métier puis, après ces bons coups, j’explorai les antres et les bas-fonds les plus interlopes de cette cité pour m’enivrer à la vie et à la mort avec la pire des racailles qui fut.
Bientôt je repartis en campagne dans un pays plus lointain où la sournoiserie et lâchetés des guerriers ennemis nous firent nous déchaîner comme des diables contre la population civile de tout sexe et de tout âge.
Pendant six mois, ce ne fut que sacs, pillages, tortures, supplices, viols, et massacres impitoyables.
Je mis tant de zèle dans cette boucherie qu’un jour je fis même dégueuler un officier en lui montrant ce qui restait du corps d’un adolescent.
Mais on se lasse de tout, du pire comme du meilleur et me sentant quelque peu en quarantaine et donc en danger dans ce régiment, je demandai enfin ma mutation dans une unité moins « opérationnelle » comme on dit dans l’armée.

C’est ainsi que je devins un sous-officier dans la garnison qui gardait la prison centrale de notre capitale.
Pour tout dire, je passais alors d’un enfer à un autre, mais ce dernier était plus subtil, plus calme, mais combien plus terrifiant aussi.
Cette prison était divisée en deux : Les sous-sols étaient réservés à la misérable lie de la criminalité tandis que les étages supérieurs enfermaient les délinquants dits « sensibles », riches, intellectuels, renommés ou politiques.
J’étais affecté avec ma compagnie à la surveillance de ces bourgeois et autres personnalités bien intéressantes et divertissantes et qui décuplaient au moins notre solde minable en nous gratifiant largement, sonnant et trébuchant, des maigres services que nous leur rendions pour agrémenter « leur séjour »
Je me fis ainsi vite une petite fortune avec des poignées d’herbes pourries à jeter dans une soupe infecte et je n’étais pas le dernier à exercer notre droit de cuissage sur leurs visiteuses de filles, d’épouses voire de mères !

Les étages inférieurs étaient « sous la responsabilité » de l’être le plus ignoble que ce monde n’ait jamais engendré !
On le surnommait « la Gangrène » : Un personnage difforme, tordu, laid, gras, puant, verruqueux, velu, borgne, boiteux, pervers, cruel, stupide et insensible total qui régnait en maître absolu et béat sur tout un peuple d’éternels suppliciés !
Quelque fut le sexe, l’âge ou le délit du malheureux prisonnier qui tombait dans les pattes dégueulasses de la Gangrène, il n’en remontait jamais vivant et en un seul morceau après avoir hurlé de douleurs pendant des jours et des jours.
Pour l’avoir rencontré quelques minutes et pour avoir entendu toutes les rumeurs terrifiantes qui l’entouraient, j’avoue que moi-même, salopard d’entre les damnés, j’ai encore la nausée d’un tel monstre.

Il y avait donc bien pire que moi sur cette terre et somme toute, j’étais heureux de ma condition jusqu’à ce qu’un jour, un officier général nous apporte un ordre d’exécution.

Il s’agissait d’éliminer le moins discrètement possible (je souligne) le prisonnier de la cellule n° 50 qui y croupissaient, malade et comateux, depuis plusieurs années.
Il faut dire que ce n’était pas n’importe qui : Il fut le général en chef d’un des plus grands ennemis que nous n’ayons jamais vaincu et soumis et, en dépit de sa maladie et de sa faiblesse, on l’accusait encore de toutes les séditions et insurrections imaginables dans notre bonne vieille république corrompue et pourrie jusqu’à l’os.
C’est vrai que plus d’un des bourgeois de notre cité (prisonnier ou non) aurait élu roi voire empereur cet étranger moribond, rien que pour se débarrasser un temps de tous les rats puants et gras à chier qui faisaient semblant de les gouverner en s’en foutant plein les poches depuis des décennies !
Le sujet était donc très sensible !
Surtout que parmi mes camarades gardes-chiourmes, beaucoup étaient de la race de ce prisonnier n° 50 qu’ils vénéraient et soignaient comme un dieu !
Mon malheur fut que le général précisa que cet ordre d’exécution émanait du plus haut sommet de l’Etat, du généralissime, du Grand Commandeur lui-même et que compte tenu des mes états de service, j’étais désigné d’office comme bourreau !
Un grand soldat ne peut être tué que par un grand soldat !
Cependant, il ne fallait surtout pas que cette exécution soit attribuée à un citoyen de notre république et il nous fallut alors trouver un bouc émissaire parmi le peuple du condamné.
Nous ne cherchâmes pas longtemps car nous avions depuis quelques jours une jeune recrue de cette origine, un gamin d’à peine seize ans sorti toute frais de sa cambrousse et qui parlait encore mal notre langue : Il était le coupable idéal pour être facilement accusé d’avoir puni sans ancien chef de sa défaite ou de lui avoir ainsi réglé quelques comptes ancestraux.

J’exécutai l’ordre sur le champ en gagnant furtivement la cellule n°50 où j’étranglai sans peine avec mon ceinturon le prisonnier qui dormait : La mort ne l’aura pas même réveillé.
Je fis ensuite appeler notre jeune soldat que j’assommai aussitôt pour lui retirer sa ceinture que j’enroulai autour du cou du cadavre.
J’appelai la garde et le tour était joué.

Le corps du prisonnier n° 50 fut enlevé le lendemain à l’aube et jeté discrètement dans un trou perdu en périphérie de la ville.
L’interrogatoire musclé du jeune soldat commença par le fracassement de ses mâchoires afin qu’il parle le moins possible et vers midi, nous apprîmes que la nouvelle du crime s’était largement répandue dans la cité au point même qu’une sédition agitait déjà le quartier où vivait en majorité une population de la race de la victime.
Pour calmer le peuple, il ne nous restait plus qu’à livrer l’accusé aux émeutiers et je m’en chargeai moi-même afin que rien ne nous échappe, mais je dus assister au supplice…
La mort de ce gamin innocent d’entre les innocents fut longue, très longue et abominable. Ecorché et coupé vif en petits morceaux pendant des heures et des heures, ce qui resta de son corps fut empalé sur un pieu dressé à la hâte dans une rue. Je suis persuadé qu’il vivait encore quand le pic sanglant lui sortit de sa bouche…

Ce sacrifice calma aussitôt la sédition et quelques jours plus tard tout était rentré dans l’ordre : Notre Grand Commandeur avait encore effectué un coup de maître !
Je fus grassement rémunéré de ce crime et cette belle prime ajoutée à ma solde et mes ponctions sur le dos des prisonniers me permirent quelques mois plus tard d’acheter une petite maison de campagne où je me retirai heureux et comblé jusqu’à la fin de mes très vieux jours.

A ce stade du récit, le Scribe du Labyrinthe décèle une obscurité dans le récit de ce spectre et après quelques hésitations, ce dernier complète sa relation de l’exécution du prisonnier n° 50.

En fait, ce soir-là ce n’est pas un général quelconque qui débarqua à la prison : Ce fut le Grand Commandeur lui-même qui répondait ainsi à la requête adressée quelques jours auparavant par le fameux reclus.
J’accompagnai le Généralissime jusqu’à la geôle et sur son ordre, je le laissai y pénétrer seul. Les deux hommes discutèrent calmement plus de deux heures dans cette cellule et finalement, le Commandeur m’appela pour m’informer que le prisonnier suppliait qu’on le tue pour en finir avec la vie de merde qu’il avait désormais.
Le prisonnier me confirma cette supplique par quelques mots malhabiles et me demanda de le faire mourir immédiatement et le Commandeur me dit qu’il acceptait cette demande non sans tristesse.

En vérité je vous le dis, ce soir-là, j’ai vu pleurer le généralissime, le chef d’état, le premier des Romains, l’imperator Julius Caius Caesar tenant la main du roi gaulois Vercingétorix que j’étranglais en chialant aussi.

Martin Lothar, le samedi 3 mai 2008.

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Vendredi 25 avril 2008
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.


Vingt-troisième Spectre (Une femme de ménage)

Les fenêtres sont faites de verre comme les miroirs. Mais quand on y appose de l’argent dessus, on n’y voit que soi. C’est pourquoi les pauvres sont souvent plus gentils que les riches. (Alexander Mitscherlich)

Aussi l’honnête homme est-il l’ennemi commun dans cette ville. L’honnête homme est celui qui se tait et refuse de partager. (Honoré de Balzac, le Père Goriot)

Betty Moran naquit en 1840 dans une petite ville minière du Pays de Galles.
Elle perdit sa mère alors qu’elle n’avait pas douze ans et la remplaça dès lors pour les travaux ménagers comme pour préparer les repas de ses deux frères et de son père, tous les trois mineurs de fond.
Cela fut pourtant de courte durée car en avril 1856, à la suite d’un effondrement de galerie, ces trois hommes ne devaient plus jamais rentrer chez eux et Betty fut forcée d’abandonner la minuscule maison que la compagnie leur avait louée.

Elle se réfugia au domicile de Kent Galloway, son ami d’enfance qu’elle épousera un an plus tard.
Kent ne voulant devenir mineur en aucun cas, le couple décida de s’installer à Londres où ils trouvèrent assez vite un emploi : Elle, de petite main chez un tailleur et lui, de docker.
Malgré des salaires de misère, Betty et Kent vécurent heureux pendant quelques années et ils s’offrirent même un enfant, Jack, qui naquit en 1860.

Le destin de Betty devait encore basculer trois ans plus tard quand Kent, lui aussi un soir, ne rentra pas et il disparut à jamais. On supposa qu’il se laissa recruter par quelque compagnie maritime pour servir de matelot sur un navire au long cours et ce, sans trop résister compte tenu qu’il rêvait souvent de voyager et de connaître ces colonies dont ses collègues lui parlaient trop souvent.
Betty désespéra des mois et des mois puis, réconfortée et soutenue par ses amis, ses voisins et même par son tailleur de patron, elle parvint à remettre du sens dans son existence et elle se résolut enfin à s’en sortir toute seule, cette fois.
Pour cela, en plus de la couture, elle accepta de faire quelques heures de ménage, tôt le matin et tard le soir, au profit d’un consortium bancaire de la City.
C’était épuisant et ce supplément la privait quasiment de son fils six jours sur sept, mais ça lui permettait d’éviter la famine et de garder pour domicile et pour abri une petite pièce sordide et sombre.

Un soir d’octobre 1864, alors que Betty nettoyait le sol du hall d’une agence financière internationale, la tête de son balai heurta quelque chose sous un comptoir.
Elle se baissa et remarqua un gros portefeuille en cuir qu’elle n’eut pas de peine à ramasser.
Prenant garde d’instinct que personne ne la remarque, elle inspecta l’objet et l’ayant ouvert, elle découvrit qu’il contenait une véritable fortune en billets. Il y en avait près d’une cinquantaine en grosse coupure et Betty se dit alors qu’elle n’avait vu de sa vie autant d’argent en une seule fois et qu’elle tenait sans doute dans ses mains, l’équivalent d’au moins cent ans de son salaire !
Elle eut alors un moment d’hésitation : Soit elle empochait discrètement le portefeuille pour aviser plus tard de la suite ; soit elle signalait cette trouvaille au chef d’équipe.
Elle n’eut pas de mal à supposer que ce brave chef après félicitations sinon remerciements, se garderait la chose pour lui tout seul et aussitôt convaincue, Betty coinça furtivement le trésor sous sa chemisette.
Elle rentra presque en courant, tant elle était troublée, affolée, effarée d’une telle aubaine et bien qu’elle n’eut jamais aucune religion, l’idée d’en rendre grâce au premier dieu venu lui traversa plusieurs fois l’esprit sur ce parcours devenu très irréel.
Une fois chez elle, elle cacha le portefeuille sous son matelas et après avoir récupéré son fils chez la voisine et l’avoir couché, elle se jeta tout habillée sur son lit et se mit à réfléchir sur ce qu’elle allait faire le lendemain.

Betty Moran Galloway dormit bien peu cette nuit-là car après avoir tiré les plus grands plans sur les comètes les plus merveilleuses les doutes l’assaillirent bientôt.
Et si tout cela n’était qu’un piège ? Et si quelqu’un l’avait aperçue empocher ce portefeuille ? Et si une enquête remontait jusqu’à elle ?
Elle n’était pas seule dans le hall au moment de la découverte et elle savait qu’on s’épiait bien souvent entre collègues aussi misérables les unes que les autres et que toute information pouvait permettre d’obtenir des chefs plus de confiance, moins de rigueur voire quelque libéralité de toute nature !
A l’aube, Betty tira le portefeuille de dessous le matelas et l’examina : C’était un large marocain bien usé et même déchiré par endroits. Il avait sur une de ses faces des initiales qui furent dorées il y a très longtemps, mais ne sachant lire, Betty ne les décrypta pas plus d’ailleurs que les écritures de deux ou trois autres papiers accompagnant les billets.

A l’heure de se rendre de nouveau au travail lasse et quelque peu terrifiée par ses doutes, Betty décida de porter le portefeuille au poste de police le plus proche de la banque en déclarant qu’elle l’avait trouvé sur le pavé dans une rue adjacente. Avec de la chance, le propriétaire la récompenserait largement de cette honnêteté et ce serait toujours ça de gagné en toute quiétude pour elle et son enfant.

C’est un homme d’environ cinquante ans, grisonnant de poil et d’allure très modeste qui sortant du bureau de police, s’effaça devant Betty pour la laisser entrer. Malgré son trouble, elle le remercia de son plus beau sourire et se dirigea timidement vers le guichet où elle fut accueillie par un Bobby tout aussi aimable.
Elle lui remit le portefeuille et débita l’histoire de la trouvaille qu’elle avait apprise par cœur tout le long du chemin. 
A peine, le policier eut-il lu les papiers contenus qu’il héla son collègue en faction pour lui demander de rattraper l’homme si galant qu’elle avait croisé en entrant : Il expliqua alors à Betty que ce monsieur était le propriétaire du portefeuille et qu’il venait tout juste d’en signaler la perte.

Quelques minutes plus tard, Betty se trouva dans la rue aux côtés de ce monsieur qui la remercia avec chaleur et émotion et qui lui expliqua combien il était soulagé d’avoir récupéré cet argent qui constituait toute sa fortune.
Il était venu la veille à cette agence pour monnayer une lettre de change envoyée d’Allemagne et qui représentait l’héritage de son père qu’il réclamait à sa mère depuis des lustres et des lustres.
Il ne s’était pas rendu compte avant d’arriver chez lui que le fond de la serviette dans lequel il avait glissé le portefeuille fût éclaté et que le magot n’y était pas resté pas longtemps !
Il confia à Betty qu’il était très pauvre, exilé de plus de cinq ans à Londres avec sa femme et son enfant et que cet argent était une délivrance car il était pour lui la dernière échappatoire à la famine. 
Betty en entendant cela fit dans son esprit une croix sur une éventuelle récompense, mais bientôt l’homme sortit un des billets du portefeuille et lui demanda de l’accepter.
Elle ne se fit pas priée à vrai dire et elle le remercia de ce don appréciable, somme toute.
Ils échangèrent leurs noms et leurs adresses et l’homme l’assura qu’en cas de malheur, il ferait tout ce qu’il pourrait pour l’aider, elle et son fils Jack.

Ils se serrèrent la main et ils se quittèrent pour ne plus se revoir car Betty Moran Galloway continua sa modeste vie sans plus de bonheur ni de malheur et elle ne demanda jamais le secours de ce Monsieur Karl Marx.

Martin Lothar, le 24 avril 2008. 

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