Tarzan versus Mowgli

Publié le 16 Avril 2013

PrudhonZephir.jpg« Mon bureau à Bliss Cottage faisait sept pieds sur huit, et du mois de décembre à celui d’avril, la neige montait à hauteur du rebord de sa fenêtre. Il se trouvait que j’avais écrit une histoire sur les Eaux et Forêts indiennes dans laquelle figurait un garçon qui avait été élevé par des loups. Dans le silence, le calme et l’attente de l’hiver 1892, un souvenir des lions maçonniques du magazine de mon enfance ainsi qu’une phrase de Nada le Lys de Haggard se sont mêlés à l’écho de cette histoire. Après avoir ébauché l’idée principale dans ma tête, la plume a pris les choses en main et je l’ai regardé commencer à écrire l’histoire de Mowgli et des animaux, qui allait devenir plus tard les Livres de la jungle. »

[…]

« Et si c’est en votre pouvoir, supportez sereinement vos imitateurs. Mes Livres de la Jungle en ont engendré de pleins zoos. Mais le génie d’entre tous les génies était celui qui a écrit une série intitulée Tarzan chez les singes. Je l’ai lue, mais je regrette de ne pas l’avoir vue au cinéma, où il rencontre un franc succès. Il avait retouché le motif des Livres de la Jungle et j’imagine, il s’était bien amusé. On raconte qu’il aurait voulu trouver jusqu’à quel niveau de médiocrité il pouvait descendre dans l’écriture et s’en tirer, ce qui est une ambition légitime. »

(Rudyard Kipling, Something of Myself/Autobiographie, éditions La Part Commune, 2011)

[…]

« Nuit et jour, j’entends un double pas sur ma trace » (Rudyard Kipling, le Second Livre de la Jungle)

[…]

« Il tenait un manuel d’apprentissage de lecture ouvert sur l’image d’un petit singe comme lui, mais couvert, à part les mains et le visage, d’une étrange fourrure de couleurs que lui semblaient être alors la chemise et le pantalon. Il y avait sous ce dessin trois petites taches : B O Y » (Edgar Rice Burroughs, Tarzan of the Apes, chapitre VII : The light of Knowledge, éditions Fall River Press, 2011, traduction à la volée de Martin-Lothar)


Note

Au début du siècle dernier, les jeunes littérateurs se faisaient connaître (ou pas) en publiant des piges (reportages, nouvelles, romans en feuilleton, poèmes) dans le journal local.

Une fois une certaine notoriété acquise, ils pouvaient espérer qu’un éditeur prenne le risque de faire un livre de leurs œuvres sachant que le moindre flop à cet égard était le plus souvent rédhibitoire tant pour la carrière de l’auteur que celle de l’éditeur.

La course à la pige – fort mal payée d’ailleurs et quel que soit le talent de l’auteur, comme Edgar Poe s’en était plaint – était donc sans pitié vu le nombre de candidats en lice et le résultat était le plus souvent d’une médiocrité et d’une truanderie odieuse. Beaucoup de ces auteurs inconnus n’hésitaient pas à plagier les plus fameux, voire même à retranscrire à la lettre, certaines de leurs œuvres en les signant enfin, toute honte bue, de leur propre nom.

Les « meilleurs » se « contentaient » de s’inspirer soit du style, soit des « thèmes “évidemment les plus ‘à la mode’ possible de leurs aînés pour produire des œuvres originales et du reste, tous les arts de tous les temps ont procédé ainsi. (Pas de Mozart sans Bach, etc.).


Cela explique la première citation de Kipling à propos des innombrables ‘zoos’ littéraires qu’ont engendrés ses mondialement fameux Livres de la Jungle, comme des années plus tôt, Vingt mille lieues sous les mers, du grand Jules, avait mis à flots textuels des armadas pirates de Nautilus battant tous les pavillons possibles et imaginables.

En 1910, Edgar Rice Burroughs qui connaissait (comme Kipling) son Verne par cœur, sinon par chœur, s’était déjà fait une bonne réputation dans un encore jeune genre que l’on n’appelait pas encore ‘science-fiction’ et était le premier à hurler à la nullité crasse de la production littéraire étasunienne de l’époque.

Partant, il eut l’ambition d’écrire un roman soigné de style et d’intrigue, exotique, original sur un thème apprécié par beaucoup et surtout, d’une réelle portée ‘éducative’, sinon ‘philosophique’.

Rice Burroughs rêvait en effet d’être reconnu et estimé par les tous les salons érudits et autres nobles académies de Boston et d’autres Est-américains plutôt que de se contenter de son déjà nombreux lectorat de ploucs plus ou moins acnéens perdus au fin fond du Yoknapatawpha (par exemple). 

Il me semble utile de signaler ici que d’une manière générale, sinon universelle, les Anglo-Saxons ont largement plus de considération et de respect pour les ‘écrivains pour la Jeunesse’ que les Latins (par exemple) qui relèguent trop facilement ce ‘genre’ dans de trop basses séries, fonds ou étagères.

Qui en effet, encore aujourd’hui, en notre belle ville de Paris, oserait mettre à la même hauteur des auteurs tels Jules Verne et Marcel Proust ou Perrault et Racine sans craindre le bûcher du ridicule ?

Cela est d’autant plus paradoxale (voire quantique) que Verne et Dumas (par exemple) sont sans aucun doute les écrivains français encore les plus lus de par notre vaste monde mondialisé et que Saint-Exupéry est plus connu par son charmant Petit Prince que notamment, par sa sinistre, méconnue, vaste et magnifique Citadelle ?

Tarzan of the Apes naquit donc en 1912 de ce projet aristocratique et à ce qu’on dit, il aurait été écrit sans l’idée d’une quelconque suite pour laisser à jamais le lecteur dans les affres des mystères de l’Homme, du singe et de leur jungle.

Toutefois, si sur le coup sa parution laissa de marbre ou de mépris les critiques influents et les éminents académiciens, il eut d’emblée un succès populaire phénoménal, et ce, du fait non pas de l’indéniable qualité du style et du vocabulaire ou encore de ses réflexions suggérées, anthropologiques, philosophiques ou sociales, mais bien du divertissement exotique, primaire, simple, original, bon enfant, que ce roman apporte à son lecteur.

Dès lors, Rice Burroughs devint célèbre et riche, mais se sachant à jamais dédaigné, maudit, écarté, car jalousé par l’élite littéraire, il abandonna toute ambition de ‘profondeur ou de plus haut degré’ dans son écriture et son récit qu’il épura de tous les ors, les stucs, les soins ou les ambages du premier roman, pour écrire une série de suites dont la naïveté et la trivialité progressive attirera les auteurs du juvénile genre ‘comics’ (B.D) et les réalisateurs de série B du pas plus vieux cinématographe, comme la vérole sur le bas clergé breton ou plus exactement, comme des Tarzan en liane sur le râble du premier lion jungleux passant et rugissant ou pas.

Et quand Kipling écrit plus haut ‘On raconte que…’ nous avons toutes les raisons de croire que ce ‘On’ n’est autre qu’Edgar lui-même qui en causa un jour à ce bon vieux Ruddy entre deux verres de scotch.

En conclusion, s’il en faut une, je pense sincère (sinon Sancerre) que le Tarzan of the Apes de 1912 — à l’instar des deux Livres de la Jungle — est un texte important qui devrait être mis plus en valeur dans le corpus littéraire occidental.

J’espère vous en mieux convaincre par des billets ultérieurs.


Illustration : Pierre Paul Prud'hon (1758-1823) Le jeune Zéphire se balançant au-dessus de l'eau. Musée du Louvre, Paris, Europe.


Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Tarzan

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