Les moulins de mon père

Publié le 17 Juin 2012

LotharPaysageMoulinC’était l’anniversaire de mes treize ou quatorze ans, peut-être les quinze, je ne sais plus, qui devaient se fêter le dimanche suivant où presque toute notre meute pouvait être réunie.

Pour ce repas, notre mère avait carte blanche sauf pour le dessert qui devait se composer d’œufs à la neige (pour moi, essentiellement) et d’un incroyable gâteau au chocolat (recette secrète de la grand-mère de ma mère — une sorcière quoi) pour y planter les bougies à souffler et surtout, pour sustenter mes cinq chancres de frères qui se faisaient un plaisir jaloux de ne pas m’en laisser la moindre miette…

Pour le coup, puisque j’avais l’eau chaude et du poil où il faut, on me demanda le cadeau que je désirais.

Je répondis que quelques tubes de peinture à l’huile, un pinceau, une brosse, une palette, un peu d’huile de lin et d’essence de térébenthine me feraient un plaisir énorme.

Mon père m’annonça alors que le prochain samedi à l’aube, nous irions au BHV de Paris, lui, moi et son pote Pierre E. et que ça tombait bien parce qu’ils voulaient voir la dernière perceuse (ou autre scie) de chez Plusqui.

Il faut vous dire que mon père, fils d’écrivain et de prix de Rome, se foutait pas mal de la littérature comme de Jérôme Bosch : c’était un ingénieur, un entrepreneur, un aventurier, un gastronome, un amateur de toute technologie, un génial bricoleur, un architecte du tout venant et même du n’importe quoi pour nous faire rire ou nous désennuyer.

Il faut vous dire aussi qu’à l’époque, le magasin BHV (Bazar de l’Hôtel de Ville) réservait un (énorme) étage au nécessaire des arts plastiques ou pas : le paradis des apprentis barbouilleurs de tout sexe, âge, poil et horizon.

Le samedi matin, Papa et Pierre me plantèrent au rayon « art » du BHV et me laissèrent choisir ce que je voulais pendant qu’ils allaient à l’étage bricolage voir la dernière machine à scier dans les coins les plus reculés et les plus pervers de l’univers.

Je fis donc le tour du « paradis » regardant et touchant tout et en prenant à l’occasion, après longues réflexions et savants calculs de prix, quelque pinceau, brosse, tube de blanc ou d’ocre.

Une heure, deux heures, trois heures après (?) je me pointai à la caisse où je retrouvais mon père et son pote en grande discussion avec le vendeur. Je leur ai montré alors ma moisson et aussitôt, Papa me dit : « laisse tomber tous ces trucs, on t’a trouvé et acheté ÇA »

Ça…

Le dimanche soir suivant, seul dans ma chambre, j’ai posé le « ÇA » sur mon lit et je l’ai ouvert, encore incrédule…

Il s’agissait en fait d’une boite de peinture en bois contenant tout ce qu’il fallait pour s’éclater grave comme Vincent, Claude, Jérôme, Léonard, Michel, Ange, et d’autres barbouilleurs.

Il y avait tout de chez Complet, même un bouquin : « l’art de la peinture » de Charles Rudhardt, un carton toilé et du papier Canson spécial peinture à  l’huile.

J’ai regardé tout ça pendant des heures en me demandant comment faire pour ne pas gâcher ÇA.

Finalement, étant profane de chez Puceau en peinture à l’huile, je décidai de m’exercer sur du n’importe quoi et je suis allé chercher dans la grange, un morceau de contreplaqué, une scorie d’un des multiples bricolages de mon père.

Et devant la toile en bois, blanche, jaune, vide, je me suis posé la question de tout le monde : que vais-je peindre ?

Ne me demandez pas pourquoi j’ai alors peint ce moulin en illustration. (Inutile de vous dire que cette œuvre vaut des milliards d’euros et qu’à cet égard, cette pouffiasse de Joconde peut bien aller se rhabiller)

J’aime les moulins (à eau) et je ne sais pourquoi. Et si un jour je gagne au loto (comme disait toujours notre brave Papa) j’achèterai un vrai moulin (à eau) — comme celui que j’ai vu au Danemark, l’été dernier — et je veux y mourir.

En fait, il n’y a rien de plus quantique qu’un moulin.

J’ai peint ce moulin en écoutant de la musique : les Beatles, les Pink Floyd, Procol Harum, les Moody blues, des concerti de Vivaldi (par i Musici) ou sans doute, en écoutant la sixième symphonie, la Pastorale de Ludwig (par Bruno Walter — un disque de ma mère).

Quelques années plus tard, un dimanche matin, je fus réveillé par la douce voix de Jacques Merlet qui annonçait, sur France Musique, la cantate BWV 8 de Jean-Sébastien Bach « Liester Gott, wenn werd ich sterben » dont le chœur d’ouverture n’est rien d’autre qu’un moulin musical. (Bach signifie ruisseau et les ancêtres du cantor étaient meuniers)

Je ne peins plus et je n’écoute plus de musique, mais peut-être, à ma retraite — au siècle prochain — je m’y remettrai ; peut-être…

Où que tu sois maintenant Papa : bonne fête et merci.

 

Illustration : Martin-Lothar, paysage avec moulin, huile sur contreplaqué, Musée Varulf, Sibbersund, Danemark, Europe.

 

Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Bach & fils

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Commenter cet article

daniel 30/06/2012 13:56


Tu n'écoute plus de musique?  vraiment... même pas pour le repas du dimanche soir......

Martin-Lothar 02/07/2012 20:40



Daniel : la musique, hein ? Quoi ? Le dimanche soir chez moi, on "mange comme un dimanche". Je vois sur ton blog que tu vérocifères contre tes politiques. Bon, laisse tomber... Quand ils ne sont
pas démagogues, pourris OU parasites, ils sont démagogues, pourris ET parasites. Biz.



la Mère Castor 20/06/2012 11:02


voilà, très beau, ce premier moulin, ma foi.

Martin-Lothar 21/06/2012 21:46



Mère Castor : merci.



farf 18/06/2012 12:52


Merci pour ce très beau partage. 

Martin-Lothar 18/06/2012 21:02



Farf : bitteschön.



la Mère Castor 18/06/2012 08:36


Frustration suprême, l'image ne s'affiche pas. Le BHV, ça c'était du magasin !

Martin-Lothar 18/06/2012 20:56



Mère Castor : les serveurs de OB sont très paresseux parfois. J'ai fait le nécessaire de mon côté et à priori, ça va meiux ?