Conte de la Toussaint

Publié le 31 Octobre 2013

Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons. (André Gide)

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Je ne leur voulais aucun mal à ces deux sales gosses, j'ai seulement dû leur faire la peur de leur vie pour qu’ils arrêtent de bolosser ma copine Germaine.

Je sais bien que ma condition et ma taille causent toujours une terreur à rendre fou et que j’évite de ce fait le plus souvent de me montrer, mais ces deux couillons s’acharnaient tant et si méchants sur ma pauvre amie que j’ai dû sortir du bois pour mettre le holà.

...

Ils ont commencé par lui jeter des pierres et dès qu’elle fut un peu sonnée, ils l’ont bourrée de coups de pieds, puis frappée avec des bâtons.

Germaine, qui en a certes vu d’autres durant sa longue vie et qui a la peau aussi dure que mes dents, se laissait faire, comme toujours, en ne tentant même pas de s’enfuir ou de se défendre. Elle faisait le dos rond, immobile, résignée sous cette grêle haineuse, en espérant que ces deux crétins la croient morte le plus tôt possible.

Hélas, les deux gars voulaient voir du sang et croyant Germaine assommée, ils lui ont alors asséné deux terribles coups dont le dernier la projeta en l’air et l’envoya disparaître dans un buisson d’épineux.

J’ai pensé à ce moment qu’ils allaient lui foutre enfin la paix, mais non, ce n’était pas leur genre visiblement, car ils se sont vite organisés pour récupérer leur victime parmi les feuilles et les branches pour une nouvelle fois, la balancer violent contre le tronc d’un châtaignier en poussant des cris de cochon qu’on châtre.

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Je suis alors arrivé dans leur dos pour les aligner à plat ventre par terre de deux coups têtes par vraiment caressants, puis écrasant le corps de l’un de ma patte gauche, j’ai saisi dans ma gueule la tête entière de l’autre qui, ne sachant pas vraiment ce qui lui arrivait, a commencé à se débattre comme un ver de terre au bec d’une poule.

Le plus jeune des deux garçons que je maintenais à terre, a décollé bientôt sa face de la boue pour tenter d’apercevoir ce qui leur était tombé sur le dos.

Bien mal la peur le prit alors, car jamais de ma vie je n'ai entendu un tel cri de frayeur, ni vu un visage humain passer aussi vite du rouge vif au gris verdâtre.

Sur ce, j'ai desserré les mâchoires pour libérer la tête de son pote que je n'avais pas plus envie de tuer que ça et qui, une fois le cul à terre, a pu constater à son tour et avec presque les mêmes symptômes, toute l'horreur de la situation.

Si ces deux mômes ont mis beaucoup de temps à se ressaisir, l'intervalle entre l'idée qu'ils eurent de fuir et son exécution a été des plus brefs et comme on dit dans les fables : à cette heure, ils courent encore.

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J'ai pu alors m'occuper de Germaine qui était très choquée. Après l'avoir rapportée chez elle, je l'ai revigorée au mieux en lui massant son vieux corps tuméfié avec ma langue et ma bave.

Je sais que Germaine s'en tirera et tâchera d'oublier cette sale histoire, tout comme je suis certain qu'il en sera de même pour les deux gosses qui, revenus de leur peur et de leur fuite éperdue, se garderont bien de révéler leur mésaventure à qui que ce soit.

Ces deux petits voyous savent en effet que personne ne les croira s'ils racontent qu'ils se sont fait attaquer la veille de la Toussaint par un loup de la taille d'un cheval de course. Ces deux petits salopards savent aussi très bien maintenant que c'est la forêt elle-même qui, par mon truchement, les a punis pour avoir lâchement agressé la vénérable et inoffensive couleuvre nommée Germaine, une légende vivante connue comme un loup blanc et respectée dans toute la contrée par tous les habitants, qu'ils soient humains ou animaux.

...

Toutefois, les deux garnements n'apprécieront jamais la chance inouïe qu'ils ont eue grâce à mon intervention, car ils ne connaissent pas le secret de Germaine que je suis le seul à partager avec elle.

Si Germaine a en effet toutes les caractéristiques et les aspects d'une inoffensive couleuvre, elle est en fait la dernière représentante d'une espèce de vipères la plus habile, la plus agressive, la plus venimeuse, la plus mortelle, la plus effroyable que cette planète a jamais connue.

Les hommes étant ce qu'ils sont, ce secret est la survie de Germaine qui se comporte donc, depuis des décennies, comme la plus aimable des couleuvres de ces bois et qui, comme moi, respecte en équitable naturel les enfants de tout poil, écaille ou plume.

...

Plus de peur que de mal finalement et une belle frayeur vaut mieux que mille fessées.

Mais bon, même à la Toussaint, il ne faut pas trop tirer sur la corde, les gars...

Dormez bien quand même.


Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Contes du Labyrinthe

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