Diogène le Chien

Publié le 29 Mai 2009

« La foule s’étendit rapidement sur la rive, curieuse de savoir pourquoi elle avait ainsi crié et couru. Elle aperçut avec stupeur un tonneau de grandeur ordinaire qui prenait lentement le fil de l’eau, pendant que des énergumènes, longeant la berge, lui jetaient des pierres qui coulaient bas sans l’atteindre […] Là, les citoyens d’Athènes, avant de retourner à leurs affaires urgentes, s’arrêtèrent un instant, pour rien, sans même avoir l’idée de rire. Et devant leurs yeux, le simple tonneau, tout paisible et débarrassé des hommes, partit sur les flots immenses où passent à tire-d’aile les navires aux voiles blanches et où le ciel se baigne à l’horizon »
(Paul Hervieu, Diogène le chien, éditions Manucius, 2006)

Drôle de philosophe que ce Diogène de Sinope (vers 413-327 av. J.-C.) et l’on se demandera toujours s’il a vraiment existé ou du moins, si son premier biographe Diogène Laërce (IIIe siècle après J.-C.) n’en fit pas, quelques six cents ans plus tard, une composition de morceaux de la vie tirés de « cyniques » différents ou de toute la meute de ces chiens pensants et turbulents.
D’autant plus que ce Laërce vivait à une époque où la philosophie d’un certain Galiléen se répandait grave à travers le monde et dont les disciples, non moins agités, se déchiraient déjà sur le sexe des anges ou la consubstantialité de leur prophète et de leur empereur qui avait tout à craindre d’eux pour son autorité politique et surtout, ses attributs religieux.
Parce que les Cyniques (les chiens) de Diogène et surtout d’Antisthène leur gourou, ne manquaient pas de chien et de dents dures et ils savaient être aussi enragés que leurs totems canidés à l’encontre des écoles et gymnases officiels et souvent prétentieux où sévissaient Platon, Démocrite ou encore Sénèque pour ne citer que les meilleurs.

Je vous ai déjà causé de Diogène le Chien et de son tonneau d’abord dans cette note-là où je vous rappelais que ce philosophe des plus rigolos n’avait jamais couché de sa vie dans une barrique en bois, mais dans un pithos, une sorte de jarre en terre cuite.
Parce que Diogène fut en quelque sorte un philosophe SDF, un nomade discourant de tout et de rien à tous les coins de rue et qui ne manquait jamais de faire un scandale à qui voulait l’entendre ou pas, le croire ou non.
Ce Cynique a du reste bien sa place dans une Grèce qui bascule déjà de l’Antiquité à un tout jeune moyen-âge qui attend ses Alexandre et ses César : Diogène est un phénomène de crise, un cas de fin de cycle, le prophète d’un « autre monde » et d’une autre société qui remplacera peu à peu une civilisation déjà bien sclérosée par la vanité, l’égoïsme et l’orthodoxie.
Diogène, ce « Socrate fou » comme l’aurait qualifié Platon, est aussi bien contemporain : On dit qu’il fut le « Madoff » grec dans la mesure où, fils de banquier et banquier lui-même, une faillite ou des malversations l’aurait jeté tout nu à la rue.
Né avec une cuiller d’argent dans le bec et le cul bordé de nouilles, il devint plus pauvre que Job et telle une Jeanne d’Arc, il reçut alors l’ordre ou la divination des Dieux « de ne pas vivre comme les autres hommes »
Halte-là quand même, Diogène n’était pas non plus un anarchiste des familles, ni un soixante-huitard hippie ou encore un révolutionnaire bobo antitrucs à la noix, que nenni, il fut plutôt, à mon avis, une sorte de « réactionnaire » antique et au sens premier du terme: Un esprit qui réagit nuit et jour contre « l’ordre établi ou à établir », contre les idées trop reçues, trop jeunes ou trop complexes. Diogène fut donc un véritable, inlassable et perpétuel « cherchant » dans la simplicité, l’humilité et la force la plus pure et naturelle qui soit.
Car tels les saints de notre calendrier, Diogène fit preuve toute sa vie de pauvreté et de spontanéité sachant que la charité n’allait que dans son sens : Il mendiait et plus exactement, il vendait ses discours, sa pensée, sa philosophie.
A cet égard, je rapprocherais Diogène d’un Léon Bloy qui eut aussi une vie de chien et dont les colères et les morsures étaient aussi homériques qu’inattendues !

Diogène pestait contre les sciences et le progrès : Pour lui, le grand Démocrite n’était qu’un con sans doute parce que le Cynique se doit de prendre le temps de penser et de ne jamais séparer le présent du passé et de l’avenir.
Un enfant buvant simplement dans ses mains lui aura fait abandonner sa coupe, sa timbale pendue au cou et, en même temps, trouver son Graal
Ce chien philosophe se serait foutu longtemps de la gueule du divin Platon et entre eux, il n’y aurait eu qu’invectives, injures et bassesses. Des olives et un poulet plumé (un cygne chauve) synthèse de Diogène de l’Homme vu par Platon…
Le cynisme est un trait de vieilles badernes, un acte aussi irritable qu’indispensable et sain, surtout dans des temps de mutation.
Cela étant, notre bon vieux Diogène de chien fut autant pieux que chaud lapin et entre deux conférences salées et poivrées, entre deux offrandes à Zeus ou a Hermès, il savait courir et trousser la gueuse ou les filles des maisons où il était (très souvent et longtemps) nourri, logé, abreuvé, entendu et apprécié, il faut le dire (La pauvreté choisie, l’ascèse, ont leurs limites et leurs urgences quand même hein !)
 
Selon Laërce, Diogène, qui serait mort très âgé, voyagea beaucoup et très loin. La citation en exergue évoque d’ailleurs un tonneau vide du philosophe qui était alors parti sur les mers en abandonnant ses Athéniens préférés, pervers, paumés et décadents finalement.
C’est d’ailleurs au cours d’un de ses périples, que Diogène fut pris en otage par des pirates et vendu en esclave sur le premier marché venu.
On raconte qu’il éduqua fort bien les enfants de son maître et que ce dernier lui offrit une belle retraite bien oisive dans sa maison pour le récompenser. Mais Diogène choisit de retourner à Athènes où l’attendait la misère et la mort.
Du reste, cette vie de pauvreté et de voyages caractérise bien tous les philosophes cyniques qui se sont éparpillés dans le monde entier pendant plusieurs siècles.
L’empereur Julien (dit l’Apostat) dans une de ses lettres, signale d’ailleurs la présence de Cyniques aux confins des Gaules au quatrième siècle après J.-C, sur les « limes » où ils errent et prêchent ce qu’ils peuvent aux côtés — et en concurrence des premiers évêques et missionnaires chrétiens.
C’est d’ailleurs pourquoi je pense que Diogène est un « fake » comme on dit maintenant : Un personnage complètement inventé pour faire la nique ou le change au flux du Christianisme.
Vae victis…

J’ai découvert par hasard ce premier roman de Paul Hervieu (1857-1915) écrit en 1882 et réédité par Manucius en 2006.
Hervieu fut un juriste diplomate, romancier et auteur dramatique, ami de Proust, de Maupassant, de Mirbeau ou de Lucien Guitry. Il fut élu en 1900 à l’Académie Française au fauteuil n° 12.
Le style est sympathique, ramassé, rêveur, érudit, au lance-pierre et souvent goguenard : Ce petit roman se lit facilement et avec grand plaisir – comme un petit lai et si Hervieu ne lâche pas d’une semelle la biographie de Laërce, il se permet souvent des libertés pleines de poésie, d’humour et de grâce.
Tel ce passage cité, qui est en fait la bascule du récit où les Athéniens dépités du départ « on ne sait où » de « leur Diogène à eux » se vengent en criblant de clous son tonneau avant de le jeter dans le fleuve et le regarder dériver jusqu’à perte d’âme.

Mais Diogène reviendra à Athènes, plus vieux et plus cynique que jamais et plus oublié que son tonneau, hélas.

On t’aime, reviens Diogène !

Illustration : Nicolas Poussin (1594, Les Andelys, 1665, Rome) Paysage avec Diogène (1647) Huile sur toile (160 x 221 cm) Musée du Louvre, Paris, Europe.

Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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Berthoise 01/06/2009 09:28

Faut pas jurer, je l'ai lu ce billet, tu vois, et j'ai appris plein de choses.

Martin-Lothar 02/06/2009 21:55


Berthoise : Ce ne sont pas des choses bien modernes, mais ça me fait plaisir de les partager.


monsieur 31/05/2009 21:27

Oui, tout à fait. Et l'Histoire, on n'en voit jamais le bout. C'est une entité trop grande ou trop floue pour être concevue (sic)?

Martin-Lothar 02/06/2009 21:49


Monsieur Et même conceverue, je suis d'accords.


monsieur 30/05/2009 12:19

Ce Diogène me fait aussi penser à Bukowsky, pour ce que j'en ai lu...
J'aime beaucoup ces histoires d'écrivains fictifs ou non, où on ne voit pas les limites entre le fantasme et l'histoire. Mais si Diogène n'a pas existé, ceux qui l'ont inventé en avaient besoin, et nous aussi.

Martin-Lothar 31/05/2009 19:50


Monsieur : A un niveau de l'Histoire (avec une grande hache) tout est très fictif et demande réflexion en fait. Non ?


Berthoise 29/05/2009 20:30

Il est long , ton billet, et là je suis fatiguée, alors je le lirai demain.

Martin-Lothar 31/05/2009 19:48


Berthoise : Merdre ! (et bises aussi hein !)


Prax 29/05/2009 17:09

Les chiens aboient, les tonneaux passent.
Un cygne chauve n'a aucune chance face à un paon et sa belle queue.

Martin-Lothar 31/05/2009 19:48


Prax : Les paons s'épandent trop, je trouve, de nos jours surtout, mais bon.