Vingt-et-unième Spectre (Un employé de mairie)

Publié le 28 Mars 2008

Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement ; en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : sachez jouir de votre plaisir de lire.
Vous trouverez tous les autres spectres par un lien dans la colonne de gauche, tout en haut.

Vingt-et-unième Spectre

Malgré nos joues fraîches et nos muscles, nous étions dévorés en dedans par des cancers de livres. (Jean Giono, Vie de Mademoiselle Amandine)

On m’appelait Toussaint Yvert et je naquis en 1854 dans un petit port de la Manche, en cadet des deux enfants de Jeanne Delacour et d’Henry Yvert, marin pêcheur.
Dès que j’eus dix ans, j’accompagnais mon père et mon frère dans leurs courses marines où très vite, je me mettais à rêver accoudé au bastingage à des aventures beaucoup plus fabuleuses et lointaines.
A douze ans hélas, lors d’un débarquement, je chutai d’une digue en m’estropiant à vie le bras gauche et quelque peu un genou, ce qui me rendit désormais incapable et inutile pour la pêche ou tout autre périple héroïque.
Grâce cependant à la bonne situation de mon oncle et parrain, Eugène Yvert, je fus admis dans une école où j’entamai de très bonnes études qui en 1870, en pleine panique guerrière, me permirent d’obtenir un certificat très honorable.
Je travaillai quelques semaines en qualité de commis au bureau des douanes et j’en démissionnai pour suivre mon oncle qui s’installait comme journaliste dans la capitale de notre province.

Eugène ayant de nombreuses et puissantes relations dans cette ville parvint sans peine à me trouver un emploi administratif à la mairie.
C’est ainsi je commençai ma carrière en tant qu’apprenti secrétaire au service de l’état civil en m’habituant tant bien que mal à cette nouvelle vie citadine et « continentale »
Pourtant, les mois passant, la mer, le port, la pêche, le grand large me manquèrent énormément ce qui me plongea bientôt dans une mélancolie ravageuse.
Je finis par m’en ouvrir à mon parrain qui, ne sachant pas que faire, me proposa alors de me jeter dans la lecture et pourquoi pas, d’exploiter mon grand désir d’aventure, mon imagination et mes études pour devenir un journaliste comme lui, voire un écrivain.

En d’autres circonstances, j’aurais tout bonnement haussé les épaules en entendant cela, mais ayant une confiance sans borne dans Eugène que j’aimais et admirais plus que quiconque, je suivis alors à la lettre ce conseil et je devins en quelques mois le lecteur sans doute le plus vorace de toute la province.
Après avoir écumé la vaste bibliothèque de mon oncle, je tannai ce dernier pour qu’il obtienne de ses relations tout ce qui pouvait être lu dans la ville.
Le soir aussi, à peine sorti de mon travail, je me réfugiais dans une librairie où sous le regard admiratif du tenancier que je payais de mes conseils et de mes impressions de lecture, je dévorais des lignes et des lignes et des pages d’écrivains de tous horizons.
Mes grandes passions étaient évidemment les récits de voyages, les romans historiques et d’aventure et les articles fulgurants des magazines cosmopolites qui fleurissaient à cette époque.
Dès que j’avais un peu de temps également, j’écrivais des lettres à tous les éditeurs de France et de Navarre pour obtenir quelques renseignements sur tel auteur ou tel livre et surtout pour leur demander de me tenir au courant de leurs dernières parutions.
En fin de semaine, je bourrais ma besace de bouquins et, accompagné ou non de mon oncle, je filais en pleine campagne, sur les bords des rivières ou des canaux pour aller lire des heures entières tout ce que je pouvais.
Nous aimions alors passer la nuit dans une petite auberge du coin où le soir, des conteurs se réunissaient autour d’un verre de calva de bière ou de cidre pour des tournois éblouissants d’histoires, de poèmes, de fables et de savoureux récits en tout genre et en patois authentique que j’avais la grande joie de traduire et de retranscrire la semaine suivante.
Bientôt ma nostalgie de la côte et de ma ville natale se dissipa et elle disparut même complètement un samedi de mai 1872 qui restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Il était presque 18 heures ce jour-là et tout excité à l’idée de partir de nouveau dans une de mes villégiatures littéraires, j’étais en train de ranger les registres et de classer les papiers pour fermer le guichet de l’état civil quand l’huissier vint m’annoncer l’arrivée d’un citoyen installé de la veille même dans notre cité et qui souhaitait s’inscrire sur les registres municipaux.
Tout en maudissant cet importun de dernière heure que mon grade d’employé ne me permettait pas de renvoyer aux calendes grecques, je ressortis tout le nécessaire pour ces formalités et je l’accueillis avec une mauvaise humeur à peine dissimulée.
Ce fut un aimable quinquagénaire de belle allure et bien mis de sa personne que j’agressai alors en lui demandant d’un ton sec à scier net tout moral d’acier de me décliner ses noms, prénoms, profession et domicile.

Au moment où j’entendis sa réponse, je crus que le ciel me tombait sur la tête !
Après quelques secondes au bord de l’évanouissement, hébété, blême, chancelant comme vidé de tout mon sang, je lui demandai de bien vouloir me répéter ce qu’il venait de dire.
L’homme quelque peu inquiet de mon trouble réitéra d’un ton calme son état civil en prenant à tout hasard le soin de bien articuler.
Pris alors d’une soudaine folie, d’un geste brusque et en poussant un cri de sauvage, je refermai aussitôt le registre que je jetai le plus loin possible et je me levai comme poussé par un ressort et sortant de derrière mon écritoire, je me suis mis à danser à travers toute la pièce en hurlant, gloussant, râlant tout ce que je pouvais.
Je fis un tel remue-ménage que l’huissier accourut affolé pour m’apercevoir en train de tourner complètement en transe dans une inimaginable danse indienne autour de l’homme qui me regardait, effaré.
Bientôt, je me figeai pour contempler, ahuri, ce nouveau citoyen qui debout au milieu du bureau ne savait plus quelle attitude adopter à mon égard.

Enfin, je me jetai devant lui à genoux et joignant les deux mains, je hurlai tant que je pus : « Oh mon Dieu, bienvenu ! Oh oui ! bienvenu en notre bonne ville d’Amiens ! Soyez le bienvenu, Monsieur Verne, Jules, écrivain ! »

Martin Lothar, le 28 mars 2008

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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leila 29/03/2008 21:29

si j'avais été jules, j'aurais eu peur pour ce pauvre toussaint. c'est que les crises de folies peuvent survenir n'importe où !!
toujours aussi bien ces spectres...
j'adore

Anton Skomager 29/03/2008 20:12

Yvert, vous diziez Yvert...Ça me dit quelque chose, Yvert...

Martin-Lothar 29/03/2008 21:45


Anton : Je n'ai pas trop d'imagination pour les noms propres et donc je les trouve où je peux et le moins loin possible, c'est sûr !


Still 29/03/2008 17:53

Superbe récit et art consomé de la chite. On se laisse emporter dans l'univers de ce papivore.

Martin-Lothar 29/03/2008 21:44


Still : Merci.


Berthoise 29/03/2008 17:28

Je découvre un de vos spectres, et j'aime , oui oui, j'aime beaucoup cette histoire.
Je vais aller lire les autres.

Martin-Lothar 29/03/2008 21:42


Berthoise : Bienvenue sur ce blogue. Merci. Bonne lecture alors.


Alf 29/03/2008 08:42

Déjà un groupie au XIXème siècle !

Martin-Lothar 29/03/2008 21:39


Zetron : Oui.  Mais Verne s'est fait tirer dessus aussi...


saturnin abadie le magnifique 28/03/2008 23:37

C'est sur que cette agitation peut se comprendre...

Martin-Lothar 29/03/2008 21:38


Saturnin :  Quand on aime, on ne se tient plus !