D’une rivière sans retour

Publié le 5 Mars 2008

Enfant, paysan, vieillard : Aux prises avec un mode d’emploi.  (Gilbert Cesbron, Journal sans date)
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J’ai encore souvent cette vibrante langueur née de lectures d’enfance où je songe béat et serein assis au bord du Mississippi.
Ce benêt de Tom Sawyer somnole allongé non loin, insouciant comme moi des mouches, des guêpes, des fourmis et des ébats palmipèdes.
Et je pêche…
Je pêche juché sur un rocher blanc, le dos appuyé à un tronc creux, une jambe repliée contre ma poitrine et l’autre balançant un pied nu au-dessus des bouillons glauques du fleuve en torpeur.
Ma ligne d’un fil grossier n’a jamais eu d’hameçon et me berce longtemps dans les touffeurs par le mol et lent va-et-vient du jeu nonchalant de l’onde et du vent.
Et je chantonne un peu…
En cette heure, ce fleuve primaire est buissonnier lui aussi et comme nous, il est indomptable, mais parfois, il sait se faire calme et olympien comme cette Amazone qu’il croise dans quelque azimut.
Ô Mississipi, on dira que tu serais tout aussi légendaire et aussi bleu qu’un bon vieux Danube, tu sais, good old blues. Et je pêche tous mes semblants sinon tous mes semblables. Je pêche et je chantonne…
Ô Mississipi blues : Salut vieux cours sauvage, salut Meschacebé des Indiens de tout cardinal et de plume !  Salut vénérable fleuve qui fut nommé Colbert, volé ainsi à la barbe de quelques grands d’Espagne par un flibustier du roi Louis. Ce Cavelier de la Salle, cet étrange cavalier français sera plus tard jeté aux gémonies avec ses rêves coloniaux par des pairs oublieux, confits et royaux d’un Versailles d’Indes galantes…
Je chantonne le blues de notre vieille enfance et non loin de moi, somnole Tom Sawyer … Salut Mississipi, porteurs en tes flots de bien des noms jusqu’au plus grand Sud : Saint-Louis, Bâton Rouge ! Salut nègre Louisiane et toi l’Orléans nouvelle !
Je chantonne en m’endormant doucement… Ô Mississi… Ô Missi…
Oh merde !
Bientôt je suis réveillé par des éclats de rires éclaboussant par ricochets le miroir morne des eaux : Voici venir les malices de l’amitié.
C’est notre Huckleberry Finn qui tout nu dans notre Mississipi s’est mis la ligne impossible entre les dents et célèbre ma pêche miraculeuse en remous inoubliables de rire, d’eau, d’écume, de vase et de bonheur. Oui, c’est notre Huckleberry, notre impossible Finn, notre incroyable Hucky qui s’exonde enfin pour ébrouer sa tignasse sur la panique en sursaut de ce brave Sawyer.
Ô Mississipi blues ! Quand au milieu du fleuve ainsi réveillé passe enfin le dernier vapeur…
Ils sont tous là à nous faire des signes du bastingage ou encore penchés sur le gouffre de l’étambot : Ô Mississipi, ô blues, salut Mowgli !  Salut Peter Pan ! Salut Capitaine Nemo ! Et toi Robinson ! Et vous tous héros, trésors de nos îles vierges, salut !
Vous nous avez appris pour toujours qu’il ne faudrait jamais que notre enfance se lasse.
Ô Mississipi ! Le dernier ressac du sillage nous trempera les pieds, les yeux et le cœur jusqu’à l’âme… Mais au crépuscule nous saurons… Nous saurons que la nuit serait de bande et de contrebande ; Nous saurons qu’une fois, le soleil et les bonnes âmes couchés, un feu de camp sera entretenu des heures au mitan d’une île secrète de mangrove.
Nous saurons que nos regards suivront jusqu’au firmament le spectre fumeux des flammes couronnées d’étincelles pour nous perdre enfin à l’aube de nos vibrants futurs. Nous saurons enfin !
Nous saurons qu’en chauffant ainsi nos jeunes chairs aux braises rutilantes de cette flambée jurée ; nous saurons qu’en passant de lèvres à lèvres le goulot saliveux d’une flasque de mauvais rhum; nous saurons qu’ainsi brûlants et repus, nous vivrons alors d’un même coeur notre enfance ardente et rêveuse. Nous chanterons enfin le blues de nos âmes immortelles ; nous chanterons notre tendre vie bleue ; nous chanterons enfin libres et ivres ; nous chanterons à jamais saouls de la saveur même des étoiles.
J’ai encore, souvent, cette vibrante langueur née de lectures d’enfance…


Illustration : Aert van der NEER, (1603-1677, Amsterdam) Paysage d’estuaire avec lune et feu de camp, Collection privée.

Martin Lothar, le 5 mars 2008

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Runes

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la Mère Castor 07/03/2008 18:12

Il n'y a pas que les voyages qui forment la jeunesse, les livres aussi. Si bien dit, si bien écrit, j'aime beaucoup.

leila 07/03/2008 08:49

hmm...
Je me vautre soudain sur la paille sèche et j'entends chanter une femme aux accents lents...
Dans quelques temps , je parlerai chez moi d'un autre livre sur le sud américain. à bientôt donc !
et oui, j'aime beaucoup ce texte moi aussi.

Alf 06/03/2008 20:41

Même le chat de Geluck mon ptit loup ?

hermione 06/03/2008 19:58

Moi, Joe l'indien me fichait une de ses trouilles ! mais que de bons souvenirs.
bises

catherine Goux 06/03/2008 14:33

Et Robinson Crusoe, le Comte de Monte-Cristo, Fifi Brindacier, que de bons souvenirs .... Je suis d'accord avec Anita, c'est un plaisir de lire ce texte.

Daniel Paillé 06/03/2008 13:52

Souvenirs....
Bize

anita 06/03/2008 12:35

J'aime beaucoup ce texte.
Mais alors, vraiment beaucoup.

Alf 05/03/2008 20:49

Il est fou le toto de pas mettre d'hameçon au bout de sa ligne ! Moi aussi, je me rappelle de mes lectures d'enfance : le catalogue de souris de microdou, les oiseaux d'Europe, la cuisine facile, réussir son aquarium, le chat de Geluck, chattes en chaleur,... Hum, je vais bien dormir !

Martin-Lothar 06/03/2008 20:09

Alf  : Nous n'avons pas ni les mêmes souvenirs, ni les mêmes valeurs !