L’enfance des moissons (1/3)

Publié le 19 Août 2005

Classé dans la série : « D'un labyrinthe »

Tout petit campagnard a sa fête annuelle qu’il ne manquera pour rien au monde : la moisson.
Celui que je connais arpentait presque nuit et jour la grande plaine beauceronne, ne serait ce que pour tromper son ennui en promenant sa jeune âme et son chien.
Tout un personnage cette bête-là : un bâtard d’épagneul, de papillon et d’autres races indécelables, malin comme un singe, un peu loustic sur les bords, mais increvable, brave et affectueux ; le compagnon indispensable et idéal de toutes les peines et de toutes les joies de l’enfance.
Je ne sais plus où est enterré cet animal, mais j’ai toujours rêvé d’être inhumé avec lui : mes os tenant les siens pour l’éternité et la nique aux archéologues.
Début juillet, alors que le chien chassait l’insaisissable à perdre haleine, notre garçon ne se lassait pas de balayer du regard les infinis horizons céréaliers ; le nez dans le vent à capter les moindres senteurs, la foison ; à déceler les moindres contrastes du jeu inlassable des nuages, du soleil et de la plaine pubescente et souvent vaporeuse.
De tous ses sens et de toutes les mailles de sa peau, il sentait déjà la grande barque du temps passer et repasser en ressassant son moelleux  sillage fauve sur la surface houleuse des champs de blé, d’orge ou de seigle
Les coups de rames insatiables du norois ou du vent d’ouest laissaient pour un bonheur furtif leurs empreintes nuancées et fugitives sur le tapis d’or saisonnier.
Et puis il y avait cette musique : Un soyeux pitulos, tel le verbe inimitable de la pagaie froissant une eau calme, formant le contrepoint ou mieux, le cantus firmus de la mélodie des vents glissant huileux sur la plaine profuse. 
Plus haut encore, le grisollement harcelant d’une alouette piquée dans le firmament ne laissait aucune oreille indifférente. A champs pleins, béants d’horizontalité, la rémanence d’un plein chant immanent et de toute hauteur, composant une sinfonia frissonnante et foisonnante d’ivresses permises et toujours espérées.
L’enfant apprenait alors à maîtriser les quatre dimensions, sa géométrie universellement humaine, son anabase. 
Au début du mois d’août à peu près, les effrayantes batteuses s’échappent des cours de ferme pour s’égailler dans la plaine chauffée d’or. Commence alors la révolution annuelle de la moisson dans le vrombissement, les cliquetis et les claquements de ces machines sorties tout droit d’un film de science-fiction. Des allers et des retours réguliers et méthodiques dans la chaleur, les fumées, les nuages de poussières et de paille : Les têtes d’or tombent comme des mouches en libérant leurs précieux grains et les tiges fauchées sèchement s’agrégent derrière en des roues ou des briques croustillantes semées au fil des hectares.
dscn0749Ce sont les moyettes, tels des jetons dorés et ordonnés sur un tapis de jeu attendant, croirait-on, la main savante de quelque géant ludique.
Des jours plus tard, ces ballots de paille seront ramassés ou le plus souvent rassemblés pour former des meules ; des forteresses utiles et éphémères, mais si précieuses pour tout petit campagnard qui s’aime et se respecte.



Suivez le loup.

Publié dans #Runes

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werewolf 19/08/2005 22:45

il en a de la chance, d'avoir tant de blé, ce loup ! même pas fauché !

martinlothar 19/08/2005 21:27

Merci, ce n'est pas un jeu de mot, mais un calembour : c'est pas grave, j'aime bien les deux.C'est vrai que ce loup-là est spécial, mais c'est le vrai...

laouenanig 19/08/2005 21:07

j'aime le loup ironiquej'aime aussi ce loup làqui me fait un jeu de mot sur loup là?du genre, c'est l'heure et loup là?(le titre d'un film..)ok c'est nul, je sais