Je l’aperçois souvent chez l’épicier arabe. C’est un petit vieux comme en on voit de moins en moins, mais typique de son espèce.
Il traîne un cabas hors d’usage en lançant des regards farouches aux alentours.
Il a environ soixante-dix ans et plus si affinité.
Ses chaussures noires, de ville, à jamais cirées, auront été achetées en grandes pompes, il y a plus de vingt ans avec le pantalon en tergal à revers extérieurs et pourquoi pas, la veste élimée plus grise que le dernier des rats gris.
Quant à la casquette couronnant un pelage encore dru, mais chenu, on dira qu’elle a couvert les deux guerres mondiales voire celle de soixante-dix sinon les grèves ouvrières de trente-six ou de soixante-huit.
Bref, un personnage en relique, un être de musée, une silhouette sans ombre, courbée, atone, fluette, dépassée qui vous fend le cœur à chaque fois qu’on l’aperçoit et dans les poches de laquelle on viderait aussi sec tout son portefeuille avec un sourire larmoyant de scout béat.
Il est pathétique grave au comptoir de l’épicerie quand il s’agit de payer son paquet de nouilles, ses lardons (natures) ou son blanc de blanc.
Sa main ouvrière, ridée, tremblante éjecte maladroitement du porte-monnaie en cuir de mammouth antédiluvien une mitraille de petites pièces qui tombent partout où il est impossible de les ramasser.
Notre petit vieux se perd alors en d’infinies excuses que ce pauvre Ahmed n’entend même pas tant il est occupé à scruter le bas des étagères pour ramasser enfin les dix centimes de Francs français qui végétaient inutiles dans la bourse usée par la nuit des temps.
Notre bonhomme enfourne ses achats dans son cabas hors d’âge en bredouillant quelques mots dont l’humour calmera à peine l’exaspération de la file des clients.
Il s’en ira tranquille, terrible, lapidaire ; psalmodiant les idioties du climat tout en cavant d’un regard pétillant les chalands déconfits qui s’écarteront penauds.
Un jour, en sortant de l’épicerie, je l’ai aperçu faisant la queue à la boucherie d’en face ; je suis allé faire de même à la boulangerie et nous nous sommes enfin retrouvés à l’entrée du parking où mon petit vieux se tenait, fouillant en désespoir dans une de ses poches.
J’arrivais à son endroit quand il sortit enfin avec exclamations des clés de voiture.
En gagnant la mienne, je me suis imaginé en un éclair l’état de la « bagnole de mon pauvre petit vieux » : Un tas sordide de tôles antiques à roues, à flamme, à pétarade et à fumées délétères !
Je démarrai ma Renault de Français moyen et je quittai le parking quand j’eus cette vision ahurissante : Mon « pauvre petit vieux » posant son cabas vétuste dans le coffre d’une luxueuse Jaguar XJ encore rutilante du dernier cri !
Décidemment, ce bas monde ne vit que d’apparences auxquelles personne ne peut plus se fier.
Fin de loup
:o)
C'est vrai que ton texte sent bon l'encre violette et la plume Sergent-major, et donne envie de le recopier en tirant la langue sur une belle feuille quadrillée .
ta voiture avait elle supporté d'être collée à la mienne l'espace d'une nuit?
rassure toi, depuis j'ai changé. ma pigeot n'a plus que 203000km, et je ne paye plus mes lardons qu'avec des pièces de 5 cts.
ton histoire m'a donné un grand sourire
bises
Je remarque que votre épicerie arabe est un lieu d'inspiration non négligeable. Vous prenez des notes là-bas et vous les recopiez ici ?
Vous m'avez tiré une larme.
Et puis, il y eut cette fin :
"Mon « pauvre petit vieux » posant son cabas vétuste dans le coffre d’une luxueuse Jaguar XJ encore rutilante du dernier cri !"
Mais vous avez copié Hergé et son Carrédas dans Vol 714 pour Sydney, auquel ce cher capitaine donne un petit billet....
Non, vous n'êtes pas un saint qui pense aux pauvres. Vous êtes seulement inspiré par Tintin, voilà tout.
Bien à vous, cher Martintin.