Les peuples indochinois sont des gens discrets,
puissants, pratiques, telluriques et à la fois simples et subtils — aurait dit mon grand-papa qui les connaissait autant qu’il les aimait ; s’il n’était pas mort trop tôt — en protecteur, pas en
colon, au milieu de leurs mânes.
Ainsi en est-il des Khmères (ou Cambodgiens) pour autant qu’ils ne voient pas rouge.
Si je n’avais pas été regarder les stats de mon blogue — comme par hasard et par pur masochisme — je n’aurais jamais remarqué un
lien infime venant vers lui de la poste numérique de ces Lettres d’Indochine (en lien aussi, à droite pub), un site
superbe qui vous fera voyager dans le temps et l’espace et par lequel vous apprendrez plein de belles, remarquables et bientôt, indispensables choses, d’or, de riant et d’Orient.
Précipitez-vous. C’est un ordre.
Fin de loup
Les basses quêtes, ni(K)e(nt) les Pères de Tunis ?
Fin de loup (koum)
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes du Quanta, je précise qu'il s'agit de nouvelles où le bizarre se dispute avec le hasard, le quantique avec le binaire, entre autres trucs mystérieux, voire machins impossibles.
Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît (peut-être) la clé, la révélation de l'histoire : Sachez jouir de votre plaisir de lire.
Ce quatrième (très long) conte sera publié en plusieurs fois sur le même billet qui sera mis à jour à chaque épisode.
Bonne lecture.
Il m’est presqu’impossible à présent de douter. Sûrement, il doit y avoir autre chose qu’accidents... il doit y avoir l’être... si déplorablement que nous souffrions, nous sommes débarrassés des millions d’accidents que sont nos impressions. (Henri Michaux, Face aux verrous)
Quatrième conte du Quanta – Le ballon (1/5)
J’arrive sur le terrain de foot mon ballon sous le bras. Je n’y trouve personne, aucun copain avec qui jouer.
Tout seul.
Je décide de faire « du mur » en tapant la balle contre le grillage du fond, derrière les buts. Je m’approche et je me souviens de faire attention à ne pas envoyer le ballon de l’autre côté du grillage parce que sinon, il serait perdu.
Perdu ?
C’est Stéphane, un des grands du village qui nous a dit ça, un jour où l’on avait balancé une balle sur le terrain du vieil atelier des Forges-Basses, commune de Gluon
De l’autre côté.
Il nous a dit que d’abord c’est dangereux parce que les murs sont hauts, et ensuite, que c’est un endroit désert et maudit depuis le drame.
Quel drame ?
Il n’a pas répondu. Il a répété qu’il ne fallait surtout pas y aller parce que c’est un lieu pourri et hanté et qu’on n’avait plus qu’à oublier le ballon qui d’ailleurs, le lendemain avait disparu comme par enchantement.
Mystère ? Chouette !
Nous, les petits, ça nous a impressionnés et depuis, quand on joue, on fait vraiment gaffe à ne pas shooter trop haut et trop fort
Je commence à taper la balle.
Tout seul.
Le grillage est tout rouillé, mais il est assez souple quand même et il renvoie bien. Au loin, je vois le ciel s’obscurcir et je me dis que dans moins d’une heure, l’orage annoncé sera là et je n’aurai plus qu’à rentrer, c’est triste.
Tout seul.
Je tape comme ça pendant deux trois minutes :
Shoot, grille, rebond, shoot.
Au début, doucement, puis de plus en plus vite. Ça marche vachement bien.
Je suis content.
Shoot, grille, rebond, shoot.
Et puis, la connerie du siècle.
Tout seul.
Au lieu de laisser aller un rebond, je fais une reprise de volée.
Paf !
La balle s’envole presque à la verticale et passe par-dessus le grillage pour retomber de l’autre côté. Elle fait deux trois bonds et roule jusqu’au milieu de la cour cimentée de l’atelier pour s’arrêter enfin juste à côté de ce que je crois être une flaque d’eau boueuse.
Là, je suis médusé grave.
Le con, je me dis !
Mais quel con !
Je suis vite colère parce que j’y tiens à ce ballon, un vrai de vrai, un pro, marqué de la dernière coupe du monde.
Merde !
Marqué de la coupe du monde, vous vous rendez compte ?
C’est pas vrai ; j’ai vraiment la rage alors.
Tout seul.
J’entends soudain un coup de tonnerre. L’orage arrive fissa et je ne sais que faire.
Dans la cour de l’atelier, je remarque sur la droite un portail d’entrée qui est bien moins haut que les murs et le grillage et qui présente pas mal d’appuis permettant de l’escalader facilement des deux côtés.
J’hésite ; je me tâte. Shoot, grille, rebond, shoot.
Je réfléchis pour me persuader bien vite que le coup du lieu maudit à fantôme voleur de ballon, ce n’est rien que du bobard de cet abruti de Stéphane pour nous foutre les glandes.
Alors qu’on n’a même pas l’eau chaude.
Je décide aussi sec de faire le tour pour prendre le chemin qui longe le terrain et qui mène à ce portail providentiel.
Je l’aurai.
J’y vais en tournant le dos au grillage.
À peine je fais dix pas, que j’entends un bruit de shoot derrière moi. Je me retourne brusque pour apercevoir mon ballon en l’air qui repasse le grillage pour venir tomber juste à mes pieds.
Hein ? Quoi ?
Le choc c’est que de l’autre côté, dans la cour, je ne vois rien ni personne. J’ai beau regarder, regarder encore et toujours, mais je ne vois personne. Je réalise bientôt, en plus, que celui qui m’a renvoyé la balle n’a certainement pas eu le temps de courir pour aller se cacher, car je ne lui ai tourné le dos qu’à peine cinq secondes et la cour est trop grande et trop largement dégagée pour permettre ce genre d’exploit ! Ma surprise est vite remplacée par la peur.
C’est incompréhensible ce truc. Je n’ai jamais vu ça !
J’ai peur.
Je m’approche du grillage et je scrute la cour, mais en vain. Je grimpe même un peu contre le maillage rouillé pour voir de haut s’il n’y a pas un trou dans le sol pour se dissimuler, salopard, mais à part la flaque, je ne vois rien de tel.
Je me fais mal.
La chair de poule commence à me prendre partout ; je dois être tout pâle ; je pisse peut-être.
Y’a quelqu’un ?
Silence…
Salopard.
Le ciel devient menaçant ; le vent se lève, l’air se charge d’électricité et des éclairs en rajoutent de leur lumière stressante bref, tout m’invite à détaler le plus vite possible.
Je veux rentrer chez moi.
Le plus vite possible.
Mais je m’incruste devant l’impossible car il n’y a pas d’être plus entêté qu’un enfant devant le mystère, l’inexplicable.
Et puis c’est beau tout ça, la lumière, l’orage avec plein de trucs inconnus en plus.
Je veux comprendre.
Le plus vite possible.
Je ne sais pas ce qui me passe par la tête alors : je ramasse le ballon et je le shoote le plus fort possible pour le renvoyer de l’autre côté du grillage en essayant de le replacer à l’endroit où il était la première fois.
J’y parviens.
Pile-poil.
Trop fort.
Et puis j’attends, statufié en ne quittant pas la balle du regard.
Je l’aurai.
Les secondes passent ; puis les minutes ; puis un quart d’heure sans que rien se produise : le ballon ne bouge pas et la fébrilité fait vite place à la déception.
Je décide d’aller le chercher, mais en essayant de le surveiller le plus longtemps possible.
Je l’aurai.
Je me dirige à reculons vers l’entrée du terrain de jeu.
Je n’ai pas compté sur les accidents du terrain : mon talon bute contre une taupinière et je me retrouve par terre.
Sur le dos.
Saloperie de taupe.
La chute m’a fait fermer les yeux à peine une seconde ; je lève la tête pour apercevoir le ballon tomber à quelques centimètres de moi.
Rebelote !
Et bien sûr, toujours personne en face !
Ce fantôme se fout de ma gueule, ma parole !
Enfoiré.
Je me relève d’un bond et je shoote de toutes mes forces pour envoyer la balle une troisième fois.
De l’autre côté.
Au même moment, deux coups de foudre déchirent le paysage à moins d’un kilomètre en pétant deux bangs d’enfer.
Bang, bang. Ça claque comme ça.
Ce coup-ci, ma balle s’immobilise un peu plus loin que la flaque et puis elle disparaît aussitôt, complètement, comme si elle avait été avalée par le sol !
Disparu le ballon.
Envolé.
ÉVANOUI
La pluie commence à tomber. Je rentre chez moi à toutes jambes.
Je chiale, j’ai peur.
Je chiale en courant.
Adieu ballon !
J’ai onze ans ; je chiale ; je sens la pisse, je cours et je chiale pour un ballon fantôme.
Quatrième conte du Quanta – Le ballon (2/5)
Les années passent.
Je ne parle à personne de cette histoire que je n’oublierai jamais et qui m’obsèdera longtemps.
Je demande des renseignements sur ces ateliers des Forges-Basses, mais on ne semble pas pressé de me répondre et quand on le fait, on n’est pas très bavard ni très clair, ni très précis, mais plutôt embarrassé, voire honteux.
J’apprends quand même que les Forges-Basses sont désertes depuis le drame survenu il y a près de dix ans avant mon histoire de ballon. Il y avait là une petite entreprise d’électromécanique dirigée par le propriétaire, un certain Albert Canta qui après avoir fait faillite est devenu fou. Il aurait tué quelqu’un et il se serait suicidé.
La commune a racheté le terrain et les bâtiments, mais elle ne veut rien en faire. On se contente de l’entretenir un minimum ; on évite d’y aller et on ne demande qu’à oublier ce lieu et son « drame ».
Je ne suis jamais retourné au terrain de foot. De toute façon, nous avons quitté Gluon, mon village natal, moins de six mois plus tard pour aller vivre à la grande ville.
Les années passent encore.
Je grandis sans mon ballon de foot ; j’obtiens un bac scientifique ; j’entre à l’université dans la bibliothèque de laquelle je découvre un jour, plusieurs études et essais d’Albert Canta ainsi qu’un ouvrage lui étant consacré.
Canta était en fait un brillant expert, un génial inventeur et un éminent professeur de physique. Il reste célèbre pour la « boîte de Canta » pour laquelle il déposera un brevet et qui est un système à induction quantique qui, couplé avec une batterie ou une pile en permet l’autochargement partiel, et ce quasiment à l’infini. Les limites de ce système sont qu’il reste cantonné à de petits voltages et puissances et bien sûr comme toujours et hélas, au deuxième principe de la thermodynamique.
Sa biographie m’apprendra que Canta était un personnage pour le moins original, peu sociable et souvent très exalté et qu’à quarante ans, il abandonna sa chaire parisienne et un avenir académique radieux, pour monter une minuscule entreprise aux fins fonds du Dauphiné où il n’avait ni famille, ni ami, ni racine. C’est ainsi qu’il débarqua un matin dans mon village natal après avoir acquis aux enchères, le terrain et les bâtiments sis au lieu-dit « les Forges-Basses »
J’apprends étonné enfin que Canta mourut d’un accident, sans plus de précision.
Je continue mes études de physique tout en m’intéressant, en dilettante, aux travaux de Canta. J’obtiens la première place à l’agrégation de physique et on me confie aussitôt un poste de chercheur dans le laboratoire de physique quantique de l’université de G.
J’y développe avec grand succès une mini batterie pour carte à puces basée sur le principe de la « boite de Canta » dont le brevet était expiré, faute de renouvellement.
Par gratitude à l’égard de cet inventeur, je décide d’écrire sa biographie et de publier ses études et travaux et à cet effet, je fais des recherches dans les archives de presse pour me renseigner sur la fin de sa vie et sur sa mort prématurée et « tragique »
Voici une synthèse et un résumé des articles de la presse locale relatant le drame :
Après avoir acheté trop cher les « les Forges-Basses », Albert Canta dut s’endetter lourdement pour réhabiliter et transformer les bâtiments, acquérir le matériel, les machines-outils, les matières premières et payer les premières paies des sept employés dont un contremaître et un commercial. Ce dernier se révèlera compétent et efficace, si bien qu’au bout de six mois, le carnet de commandes est déjà rempli. Très vite, cette petite entreprise prospère. Les produits sont innovants, bien finis et très appréciés des clients quoique relativement chers. Après sept ans d’exploitation remarquable, Canta commença à avoir la grosse tête et il semble qu’il eut le projet d’agrandir l’entreprise et parallèlement, le désir d’éliminer toute concurrence locale. Les choses commencèrent à se gâter. Il fit des procès en contrefaçon contre plusieurs entreprises ; il licencia son commercial et un ouvrier qui en contestèrent les motifs devant le tribunal. Il assura lui-même la promotion et l’après-vente de ses articles en délaissant quelque peu ainsi la conduite et la surveillance de l’exploitation. La charge de travail semble l’avoir fatigué et marqué au caractère qui se durcit à un tel point que l’ambiance de l’atelier s’en ressentit nettement et que la qualité des produits régressa sensiblement. Des plaintes pour défauts de fabrication, voire des problèmes de sécurité commencèrent à affluer et à jeter un froid parmi la clientèle. En outre, Canta fut redressé fortement à la suite de plusieurs contrôles fiscaux successifs. La faillite commençait et Canta ne fit rien pour redresser la barre, mais tout au contraire, il en rajouta en se mettant à dos pratiquement tout le village et surtout en s’en prenant au maire, Gérard Fermion, l’accusant d’être à l’origine de tous ses tracas.
Enfin, une nuit, un incendie ravagea pratiquement tout l’atelier. Canta argua d’un acte criminel, mais sa plainte fut classée sans suite. L’assurance releva un défaut de déclaration de capital et n’indemnisa le sinistre que très partiellement.
L’entreprise fut mise en règlement judiciaire et un procès pour faillite frauduleuse fut même lancé.
Les dernières semaines de la vie d’Albert Canta furent pitoyables. Il devint complètement paranoïaque. Il campait dans les bureaux de l’entreprise d’où il ne sortait plus. Il se mit à boire et à injurier ses voisins ou ses visiteurs, furent-ils huissiers, gendarmes ou édiles municipaux, voire à les menacer ou les agresser physiquement. Il s’en prit même aux gamins jouant sur le terrain de foot d’à côté. Quand il ne leur confisquait pas leurs malheureux ballons balancés par-dessus la grille, il leur criait dessus et parfois, il les effrayait en les visant avec un fusil de chasse dont il ne séparait jamais de jour comme de nuit.
Le drame survint un après-midi orageux d’un dimanche de juillet.
Les évènements n’ont pas eu de témoin et dès lors, la suite n’est que supposition :
Albert Canta était assis à une table qu’il avait installée en plein milieu de la cour de l’atelier à une dizaine de mètres du grillage derrière lequel le jeune Quentin Fermion, onze ans, le petit-fils du maire, jouait tout seul au ballon.
Il semblerait que l’enfant a fait passer par mégarde son ballon de l’autre côté du grillage, car la balle été trouvée non loin du corps de Canta et il est possible qu’elle l’ait touché le mettant dans une telle colère qu’il tira sur le garçon qu’il savait être le petit-fils de son pire ennemi. Albert Canta tua Quentin Fermion sur le coup avant de retourner aussitôt l’arme contre lui et de se donner la mort.
Les deux coups de fusil furent clairement entendus par la voisine la plus proche des Forges-Basses, Anne-Marie Thierry, qui s’y rendit aussitôt. Ils furent également entendus par deux gendarmes qui se rendaient chez Canta pour l’interroger sur ce fusil de chasse. Ils seraient arrivés une minute plus tôt, ce drame aurait été sans doute évité.
Voilà ce que relatait la presse locale de la mort d’Albert Canta. Une semaine après, elle avait déjà oublié cette affaire.
Je suis bien sûr dépité de connaître ces faits tragiques révélant que le génial Albert Canta finit en misérable, en indigne salopard, et je renonce à écrire une biographie de ce grand physicien. Je me borne désormais à collecter ses articles, ses études, ses cours, ses recherches, ses comptes-rendus d’expériences, bref, toutes les traces de son œuvre scientifique pour les réunir et les commenter dans un ouvrage que je publierai six ans plus tard.
À ma grande surprise et pour ma plus grande joie, ce livre, écrit en anglais, fait très vite un tabac dans tous les milieux scientifiques et académiques du monde entier, à un tel point que mon éditeur, quelques mois plus tard, sera contraint d’en faire paraître une traduction dans plus de dix langues.
Je suis invité par de nombreuses universités de tous les pays à faire des conférences sur l’œuvre de Canta et le cas échéant, pour recevoir en son nom, de nombreux prix qui lui seront remis à titre posthume – honneurs que j’accepte bien embarrassé, car si Canta mourut célibataire, orphelin et sans héritier, je n’en suis à aucun titre son légataire.
Mais cette gloire vaut bien un ballon, non ?
Quatrième conte du Quanta – Le ballon (3/5)
Quelques semaines après la parution du livre, je suis contacté par Antoine Spin, le procureur de la République de G., amateur de sciences en général et de physique en particulier, qui désire s’entretenir avec moi d’Albert Canta. Nous prenons rendez-vous pour déjeuner et ce qu’il me révèle alors est hallucinant :
Près d’un an après la mort de Canta, le Parquet de G. où il était jeune substitut, reçut une longue lettre d’un certain Sylvain Bozon, cultivateur et peintre amateur à Gluon, dans laquelle il affirme avoir été le témoin de tout le drame et que les deux morts ont été causées par un incroyable accident qu’il décrit en détail. Bozon ajoute qu’il y eut un second témoin en la personne d’un autre jeune garçon qui jouait avec Quentin et qui détala quelques secondes après les tirs. Bozon ne connait pas cet autre enfant qui n’est pas du village, mais il en fait une description précise.
Dans la fin de sa lettre, Bozon explique le retard de ce témoignage par le fait qu’à l’époque, « on lui a interdit » d’en parler, mais n’en pouvant plus tenir maintenant, sa conscience, lui commande de dire la vérité pour valoir ce que doit.
Antoine Spin me confie entre la poire et le fromage « qu’en temps normal » ce témoignage aurait été purement et simplement classé et oublié dans le dossier de cette affaire qui n’avait pas été l’objet d’une instruction judiciaire dans la mesure où l’assassin était mort et que la famille de la victime avait insisté pour qu’il en soit ainsi.
Par ailleurs, les circonstances de cet « accident » deux fois mortel telles que décrites par Bozon semblent si impossibles à priori, que l’on aurait toutes les raisons de douter de la santé mentale de ce témoin.
Avec un clin d’œil, Spin répète : « en temps normal… »
Car à ce moment-là, la moitié du Parquet de G. était occupé à démêler discrètement une multitude de sombres affaires de chantage, d’escroquerie, de racket, de pot-de-vin, de magouilles diverses et variées, au centre ou à la périphérie desquelles apparaissait invariablement un personnage du nom de Gérard Fermion, le maire de Gluon, l’ennemi personnel de Canta et le grand-père de Quentin.
Antoine Spin continue ainsi : on me demanda alors de procéder à une enquête officieuse sur cette affaire « Canta » et on me remit le dossier qui contenait le rapport et l’enquête de gendarmerie, les comptes-rendus du médecin légiste, de la balistique, du laboratoire, et surtout, un paquet de photos que les gendarmes avaient prises le jour même du drame.
Un de ces clichés présente une vue d’ensemble de la cour des Forges-Basses et quand on prend un peu de temps pour la détailler, on s’aperçoit qu’il y a manifestement quelque chose qui cloche dans la version officielle et médiatique des faits.
…
Bref les gens, ça se complique pour moi, le vent quantique tourne.
…
Sur cette photo, à gauche, continue Spin, on voit le corps de Canta, allongé sur le dos, à côté d’une flaque d’eau boueuse, un tabouret renversé entre les jambes. À sa droite, un livre retourné et ouvert. Il s’agit des « exercices de styles » de Raymond Queneau. Un peu plus loin, un ballon de foot.
Ce qui interpelle alors, c’est que l’on constate que le cadavre de Canta gît à plus de quatre mètres du fusil que l’on distingue sur la gauche de la photo,à terre, le canon dirigé vers le terrain de jeu et coincé entre le pied de la table et celui d’un fauteuil de jardin en plastique moulé.
Étonnant non ?
On pourrait imaginer que Canta, après s’être tiré une balle en plein cœur serait resté un instant debout et aurait, en agonisant, fait quelques pas pour s’éloigner ainsi de l’arme tombée à terre.
Précisons ici, que Canta était un homme plutôt chétif et que le projectile était une balle à sanglier de calibre 12 qui, en plein cœur, foudroie et abat sur place, le meilleur des athlètes.
De plus, le rapport d’autopsie ne mentionne aucune trace de brûlure ou de poudre qu’un tir à bout portant ne manquerait pas de provoquer sur un vêtement ou la plaie.
Ajoutons, que le rapport de gendarmerie mentionne d’emblée, que les deux gendarmes étaient venus chez Canta à la demande de ce dernier qui, au lever, le matin même de sa mort, avait découvert un fusil posé sur la table située dans la cour. Il n’y a pas touché et les a appelés aussitôt. Les gendarmes, mobilisés une bonne partie de la journée à cause d’un carambolage sur l’autoroute, n’arriveront chez Canta que vers 16 heures soit quelques minutes après le drame.
Le rapport du laboratoire ne mentionne aucune empreinte relevée sur le fusil, pas même celles de Canta…
Spin me dit alors : compte tenu de ces quelques éléments bien troublants, je me suis mis à penser que le témoignage de Bozon évoquant un accident n’était peut-être pas aussi délirant qu’il pouvait sembler à priori et qu’il méritait d’être pris un peu plus au sérieux sachant, que l’unique et incontournable orateur et témoin face aux gendarmes et aux journalistes, le soir et les jours suivants le drame avait été le maire, Gérard Fermion.
…
Quand j’entends ça d’Antoine Spin, j’ai envie de sauter sur ce procureur ; de l’embrasser ; de le lécher : cet homme vient en effet de me signifier que mon maître Canta ne serait pas mort en salaud.
J’ai aussi sur le coup, le souvenir de mon ballon de foot me revenant impossible dans la gueule.
Shoot, grille, rebond, shoot.
Je propose au magistrat de commander du champagne. Il refuse dans un éclat de rire.
…
Fort de ce doute, Antoine Spin rend visite à cet étrange témoin, Sylvain Bozon qui sera très surpris que sa lettre soit prise en considération et qui se révèlera vite être un homme courtois, aimable, équilibré, cultivé, simple et du reste, un peintre de beau talent.
D’emblée, il confirme son témoignage au magistrat et lui produit même les tirages de trois photos qu’il avait prises avant et après le drame.
Comme souvent, Sylvain Bozon avait ce jour-là installé son chevalet au sommet d’une butte, nommée pompeux « le mont Gluon » qui domine le village d’une centaine de mètres et offre ainsi un panorama bien intéressant pour un peintre paysagiste.
L’après-midi étant orageux, Bozon qui craignait d’être chassé par les intempéries et de ne pouvoir terminer son esquisse, avait emporté avec lui son appareil photo afin de capter les lignes et surtout, la lumière insolite et rare qui baignait le paysage.
Sur la première photo prise moins de vingt minutes avant « l’accident » on remarque au premier plan à gauche, le terrain de sport où se distingue parfaitement Quentin Fermion, en action la balle aux pieds et moins nettement, la jambe de son compagnon de jeu dont le reste du corps est caché par le feuillage d’un peuplier. Sur la droite, on aperçoit la cour des Forges-Basses avec en son milieu, la flaque d’eau, le tabouret non loin et surtout, la table blanche sur lequel est posé le fusil.
La deuxième photo qui suivit de quelques minutes, révèle nettement cette fois-ci, la présence du second joueur : il s’agit d’un garçon de la taille et de l’âge de Quentin, vêtu d’un polo bleu marine et d’un short blanc, aux cheveux noirs coiffés « à la Beatles ».
Côté cour, on aperçoit Albert Canta sortir de chez lui.
La troisième photo a été prise quelques minutes après les tirs, en hâte, en grand affolement après que Bozon ait repris ses esprits et avant qu’il ne descende, affolé, sur les lieux : elle montre sur le terrain, non loin du grillage les corps allongés de Quentin d’une part, et d’autre part, de Canta dans les positions et à l’endroit même où les gendarmes les ont trouvés et photographiés. Le fusil a disparu ainsi que le second jeune joueur.
Le chemin menant du haut de la colline au lieu du drame étant loin d’être direct et quelque peu dangereux, Sylvain Bozon mit près d’une demi-heure pour atteindre les Forges-Basses où il trouva, outre les deux gendarmes, la voisine Anne-Marie Thierry, le docteur Fermion, père de Quentin qui avait constaté la mort de son fils et enfin, le grand-père, le maire, Gérard Fermion, visiblement choqué, mais qui avait déjà pris la situation en main à crier tout sur tout le monde.
Bozon profitant d’un moment de calme s’adressa au maire en aparté pour l’informer qu’il avait été le témoin de toute la scène et qu’il s’agissait en fait d’un incroyable accident…
Gérard Fermion lui intima brutalement l’ordre de se taire en proférant des menaces que Bozon se garda de prendre à la légère, connaissant parfaitement son bonhomme de maire…
Quatrième conte du Quanta – Le ballon (4/5)
On apprendra plus d’un an après la tragédie et donc quelques mois après la lettre de témoignage de Bozon, qu’une fois les gendarmes partis, le maire de Gluon s’employa toute sa soirée à instituer une véritable « omerta » dans son village.
Il impose ce silence général sans grande difficulté d’ailleurs, car cet homme puissant, riche, cynique, vaniteux, ambitieux et autoritaire tient la destinée de pratiquement tous ses administrés soit en étant leur créancier inflexible de sommes toujours accordées largement « la main sur le cœur », soit leur maître-chanteur pour des délits plus ou moins réels ou résultants de pièges machiavéliques mis en place par ses soins.
Dès lors, le lendemain, les gendarmes et les journalistes n’auront que Gérard Fermion pour interlocuteur qui leur expliquera, voire dictera tout ce qu’ils devront savoir des faits et de la déchéance d’Albert Canta.
Les appuis politiques, médiatiques et administratifs du maire étant tels qu’aucun n’osera émettre le moindre doute sur ses assertions.
Hélas pour Fermion, il sera pris un jour la main dans le sac dans une escroquerie politico-financière et envoyé directement en prison où il attendra longtemps la succession de procès résultant de multiples inculpations qui s’accumuleront au fur et à mesure que « les langues se délieront » sur les agissements et le comportement de ce véritable et dégoûtant maffieux.
Pour ce qui concerne le drame, c’est en effet Gérard Fermion qui organisa la déconfiture de l’entreprise d’Albert Canta en qui, il crut déceler un futur adversaire politique et surtout dont la réussite nuisait peu ou prou à une société concurrente dans il était actionnaire majoritaire.
Le maire fit tout ce qui fut en son pouvoir pour saper les affaires de Canta. Il lui mit tous les bâtons dans toutes les roues possibles. C’est Fermion qui paya le commercial pour qu’il lui livre une grande partie des secrets de fabrication de Canta et graissa tout autant la patte d’un des ouvriers pour saboter la production. C’est lui encore, qui fit mettre le feu aux ateliers et fit envoyer des lettres anonymes pour faire soupçonner Canta de magouilles fiscales et d’une faillite frauduleuse.
Cependant, toutes les malfaisances du maire n’entameront en rien le moral de Canta qui, contrairement à ce qui sera répandu avant et après sa mort, ne sombra nullement dans la folie ou l’alcoolisme ou la déréliction les derniers jours de sa vie où, bien que très affecté par son échec, il était décidé à défendre sa gestion et son honneur et il rêvait déjà à d’autres projets.
La sérénité de son ennemi énerva Gérard Fermion à tel point qu’il imagina un stratagème pour s’en débarrasser le plus longtemps possible : il s’agissait de cacher un fusil à l’insu de Canta quelque part dans les ateliers des Forges-Basse puis, de se plaindre d’une tentative d’assassinat contre le maire. Un factotum de Fermion vint chez Canta dans la nuit précèdent le drame avec l’arme, mais surpris par le réveil inopiné de ce dernier, il n’eut pas le temps de trouver une cachette idéale et détala après avoir déposé le fusil en hâte sur la table de la cour.
Gérard Fermion intervint donc indirectement dans la mort de son propre petit-fils, mort dont le caractère accidentel sera finalement avéré par le second témoin, le jeune Thomas Dekouarc, un cousin de Quentin Fermion venu le visiter ce triste dimanche et que l’on retrouva grâce à des témoignages tardifs recueillis après le bannissement du maire.
C’est lui qui, choqué au dernier degré, vint donner l’alerte et il était dans un tel état qu’on lui administra un sédatif et on le coucha. Il partit dès le lendemain matin, marqué à jamais par cet événement.
Antoine Spin vint interroger Thomas chez lui et il n’eut aucune peine à lui faire confirmer point par point le récit fait par Sylvain Bozon de cet incroyable accident mortel qui est une suite infernale, un enchaînement inimaginable de circonstances, de gestes, de situations et de faits aussi improbables les uns que les autres :
Ce jour-là, un 16 juillet, vers 16 heures, les deux garçons jouent au ballon depuis une petite heure environ.
Un premier tir envoie la balle de l’autre côté du grillage. Albert Canta sort alors de chez lui pour aller la ramasser et la renvoyer aux gamins qui le remercient fortement.
Canta saisie le tabouret ; empoigne le livre posé sur la table, près du fusil, et emporte le tout un peu plus loin pour s’asseoir et commencer sa lecture.
[Le journal de Canta, que je retrouverai plus tard précisera que cet envoi « maladroit » de ballon dans la cour par le garçon est en fait le début d’un rituel institué depuis longtemps entre Albert et Quentin qui s’adoraient et se fréquentaient avec bonheur et amitié à l’insu de tous. Quentin devait effectuer trois tirs dans la cour avant de se faire inviter par Canta à venir boire un soda, manger des gâteaux ou encore assister à des petites expériences de physique ou de chimie qui le ravissaient]
Quelques minutes plus tard, nouveau shoot, puis nouveaux rebonds dans la cour du ballon qui vient terminer sa course dans les pieds de Canta. Il se lève et le balance une seconde fois aux enfants hilares et retourne sur son tabouret.
Merci M’sieur !
[À ce moment-là, du haut de sa colline, Sylvain Bozon, conscient de l’antagonisme notoire opposant Canta et le grand-père de Quentin, abandonne sa peinture pour s’inquiéter un peu plus de la suite des « évènements » d’en bas]
Vient le troisième tir qui déclenchera tous leurs malheurs : Quentin shoot ; le ballon passe le grillage, mais vient rebondir sur la table, sur le fusil, EXACTEMENT SUR LA GACHETTE DU FUSIL ! Le cran de sureté de l’arme n’est pas enclenché ; le canon est dirigé droit vers Canta assis en train de lire ; le coup part ; la balle le foudroie en plein cœur ; il tombe à la renverse. Mort…
Mais ce n’est pas terminé.
Le recul du premier coup de feu fait glisser le fusil de la table vers le fauteuil de jardin sur le siège duquel il bascule la crosse la première pour se mettre à la verticale contre le dossier. Il reste ainsi en équilibre près de cinq secondes avant de basculer de son propre poids sur le côté droit déportant ainsi le canon vers le grillage. La crosse glisse sur le siège ; le fusil bute sur l’accoudoir, ripe dessus et C’EST ALORS QUE LA SECONDE DÉTENTE ACCROCHE L’EXTRÉMITÉ DE L’ACCOUDOIR POUR LIBÉRER LA SECONDE BALLE qui va tuer net Quentin Fermion.
Rien n’est donc plus improbable, impossible, dans cet accident, mais c’est en vérité ainsi qu’Albert Canta disparut ; lui qui avait étudié toute sa vie la probabilité des particules et d’autres mystères et hasards de la matière et de la nature. Ce grand homme est mort emmenant dans les ténèbres du chaos, son seul, jeune et innocent ami, Quentin Fermion.
…
Toutes ces révélations faites, j’achète sans même les visiter les Forges-Basses à la commune, qui me les vend de bon cœur pour une poignée de pain.
Dans la tanière de Canta où rien n’a bougé depuis sa mort, je trouverai son journal, ses incroyables mémoires, ses hallucinants carnets tenant dans plus d’une centaine de cahiers à spirale. Une œuvre de Titan où les considérations quotidiennes et ménagères se mêlent aux équations les plus complexes ; où des poèmes magnifiques sont illustrés par des croquis techniques dignes de Vinci ; où des dessins naïfs empiètent sur des essais philosophiques, où des listes de courses, des numéros de téléphone, des citations littéraires s’emboitent entre deux démonstrations de physique quantique.
Bref, un fabuleux, un extraordinaire mélange que je ferai éditer en nombre de volumes qui seront vendus à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et qui feront de Canta, en plus d’un physicien génial, une réputation mondiale en philosophie quantique dont il a développé les grands axes.
Dans ce journal, Canta jette aussi les bases de ce qu’il baptise la « métaquantique » ou métaphysique quantique.
Pour lui, si tout est possible, tout est probable, ces deux assertions sont fondamentalement différentes, voire opposées à ces deux autres : rien n’est impossible, rien n’est improbable. Opposition n’est pas contraire dans l’espace-temps. Pour Canta, le néant, le hasard comme le chaos n’existent pas tels que nous les concevons ou pas, car ce sont en fait des ordres indescriptibles, inconcevables, immesurables et dès lors sans aucun intérêt.
Pour lui encore, chaque être dès sa naissance devient éternel, infini, dans la mesure où chaque pensée, chaque intention, chaque sensation, chaque rêve, chaque onde ou quanta de conscience émis par son cerveau est immédiatement éjecté dans l’espace, où, telles les particules lumineuses, il erre éternellement formant ainsi une des voies d’un infini et éternel labyrinthe spirituel sans cesse grandissant et mouvant.
Selon lui donc, la mort ne dissout, ne sépare que les molécules et atomes corporels, matériels qui se recycleront sachant que l’esprit sans cesse demeurera inaltéré, mais dispersé en d’innombrables ondes nomades.
Dans les dernières pages de son journal, Canta évoque la possibilité pour ces myriades de « quantas spirituels » de s’assembler, de se réunir ou encore de ne pas se disperser dans des circonstances particulières pour former une sorte de « ruche spirituelle » sans doute capable d’agir encore sur la matière…
…
Il n’y a jamais de hasard, écrivait Albert et je suis d’autant plus d’accords avec lui quand je compulse toutes les dates jalonnant cette histoire et que je note :
Albert Canta naquit un 16 juillet ;
Quentin Fermion naquit un 16 juillet et mourut à l’âge de onze ans ;
Albert et Quentin sont morts ensemble un 16 juillet vers 16 heures, au moment même où moi je naissais ;
Onze ans plus tard, un seize juillet, vers 16 heures, je perdais mon ballon offert pour cet anniversaire ;
Antoine Spin me contacta par téléphone, un seize juillet…
Non vraiment Albert, le hasard n’existe pas !
Maintenant, aujourd’hui, 16 juillet, je suis devant le portail des Forges-Basses, portail que j’avais envisagé en vain d’escalader il y a exactement trente-trois ans, jour pour jour, pour essayer de récupérer mon ballon.
Tout seul.
Maintenant, j’ouvre pour la première fois la porte de mes Forges-Basses alors qu’au loin le tonnerre gronde et que partout l’atmosphère s’électrise.
J’entre.
Tout seul…
Quatrième conte du Quanta – Le ballon (5/5) — Èpilogue
Me voici dans la cour déserte qui m’apparaît beaucoup plus petite que dans mes souvenirs.
À vouloir toujours grandir, l’enfant exagère toute chose en mémoire.
À part ça, rien n’a changé.
Je m’approche de la flaque immuable et toujours aussi glauque.
Je regarde le grillage rongé par la rouille et derrière, je retrouve le terrain de jeu, désert et criblé de taupinières.
Saloperie de taupe.
Je ne m’attends à rien et certainement pas à retrouver mon ballon dont la peur m’aura fait longtemps croire à la disparition surnaturelle. Il sera resté à l’abandon quelque temps, quelque part dans la cour avant qu’un employé municipal ne le trouve et l’emporte ou le jette on ne saura jamais où.
Je ne m’attends pas non plus à rencontrer les fantômes de Canta et de Quentin, ni à me faire entourer de leur « essaim bourdonnant de quantas spirituels » !
Je suis serein ici dans cette cour mémorable ; je suis heureux ; je m’y sens chez moi.
J’entre dans la maison dont l’entrée est une vaste salle aux murs plâtreux et au plafond moisi. Le sol est jonché de cadavres de mouches, de guêpes et de crottes de souris ou de mulot. Les araignées y règnent en une débauche de toiles de toute taille. Dans un coin, je vois un fauteuil de jardin en plastique près d’une table poussée contre le mur. Sous la table, un tabouret.
Le mobilier du drame…
Sur la table, un ballon de foot sale et crevé et un livre dont la couverture est maculée de taches brunes… Ce n’est pas mon ballon et ce sont « les exercices de style »
à droite une porte qui ouvre sur une petite pièce encombrée de livres, de bibelots et de papiers divers et au milieu de laquelle trône un affreux bureau en bois. Dans un tiroir, j’y trouve le dernier journal de Canta qui s’achève au milieu d’un épais cahier à spirale par une notre datée de ce funeste 16 juillet où il consigne sa découverte du fusil qu’il dessinera d’ailleurs sans savoir que ce croquis deviendrait un ultime, un sinistre signe de ponctuation.
En guise de signet de ce dernier cahier, une feuille où figure l’alphabet Morse qui était une des marottes de Canta et de moi-même du reste.
Je parcours quelque temps ce journal qui se révèle bientôt être le trésor déjà évoqué. En fait, j’attends l’heure fatidique de 16 heures de ce 16 juillet que, pour je ne sais pour quelle puérile commémoration, je désire « sentir passer » dans la cour, sur le lieu précis du drame.
Je m’y rends enfin. En traversant la salle d’entrée, je lance un regard sur les reliques funèbres de l’accident et je m’arrête net.
Stupéfié…
Sur le mur de plâtre blanc, juste au dessus de la table, figure une sorte d’inscription en signes noirs sur plusieurs lignes et que je n’avais pas remarquée tout à l’heure alors même que maintenant, elle me saute aux yeux de façon très singulière.
Stupéfié…
Je me rapproche ; j’examine et je me rends compte qu’il s’agit de points plus ou moins larges de moisissures s’alignant régulièrement sur sept rangs superposés.
J’examine encore et plus je le fais, plus je me dis que ça ressemble à…
Stupéfié…
Que ça ressemble à du morse !
Je bondis dans le bureau de Canta ; j’attrape la feuille de signet du journal où figure l’alphabet ; je reviens dans la salle et…
Stupéfié,
Je déchiffre alors :
MLBVNOFB VSBCPTEMPS :-)
QFGARDEVSBALL QF=HX
NSMERCIVSPOURVSAGIR
NS2RESTICIAVVS
NSNONDERANGVS
BNANNIV
AC-QF
Il ne m’est pas difficile ensuite de traduire ce « texte » par :
ML BIENVENU AUX FORGES-BASSES VOUS EN AVEZ MIS DU TEMPS :-)
QUENTIN FERMION GARDE VOTRE BALLON IL EST HEUREUX
NOUS VOUS REMERCIONS POUR CE QUE VOUS FAITES
NOUS DEUX RESTONS ICI AVEC VOUS
NOUS NE VOUS DERANGERONS PAS
BON ANNIVERSAIRE
ALBERT CANTA – QUENTIN FERMION
Je sors dans la cour ; il est seize heures.
L’orage s’éloigne.
Au dessus du terrain de jeu, à l’ouest, les nuages se déchirent libérant en éventail de radieux et somptueux rayons d’or.
Je suis serein dans cette cour mémorable ; je suis heureux ; je m’y sens chez moi.
Je crie :
Moi aussi je vous remercie Albert et Quentin.
Je ne vous dérangerai pas.
Bon anniversaire.
Au bas du grillage, j’aperçois de petites étincelles bleues qui éclatent sporadiques.
Quentin Fermion doit taquiner mon ballon — son ballon quantique.
Shoot, grille, rebond, shoot.
…
Shoot, grille, rebond, shoot.
Je ne suis plus
Tout seul.
À la mémoire d’Agnès, alias Gothic Inside
Martin Lothar, le 16 février 2011.
Illustration : CARAVAGGIO (1571-1610) Jupiter, Neptune and Pluton (1597-1600) peinture à l’huile sur plafond (300 x 180 cm) Casino Boncompagni Ludovisi, Rome, Europe
Fin de loup
Je viens d’apprendre avec stup & faction, que le
cinquième évangile, la bible des écrivains vains ou pas et d’autres loups-garous quantiques, savoir : « les exercices de
styles » de Saint Raymond Queneau des Chapeaux Mous et des Autobus S (1903-1976) a été traduit, en 1983, dans la langue de Dante, de Vinci et autres Ritals outrezalpins, par son
excellence loupissime Umberto Eco (toujours né en 1932)
J’en suis encore tout retourné.
Comme quoi, comme dit l’adage : « qui se ressemble, s’assemble ; se traverse et nous renverse quatre-vingt-dix-neuf fois
sur sang, au bas mot, mais bon. »
Fin de loup
Nous sommes tous des justiciers.
Moi aussi.
Cette société devient n’importe quoi, surtout dans notre contrée française, où l’on admet de plus en plus volontiers que la
démocratie est une notion modulable à merci de sociologue de banlieue ou de gazetier pipole et que désormais, on y confond à loisir, Nation, République et État (et je ne vous parle pas de
transport en commun parisien)
Rappelons que toute Nation « démocrate » se doit d’avoir trois pouvoirs indépendants les uns des autres, savoir :
le législatif, l’exécutif et la justice, sachant que c’est à ce dernier pouvoir judiciaire qu’il conviendra toujours et à jamais de laisser le dernier mot.
Pour l’heure, l’ordre judiciaire français est sous la coupe, il est l’esclave d’un exécutif qui a oublié depuis belle lurette
qu’il n’est lui même que le serviteur du peuple et le gestionnaire de son patrimoine et de ses valeurs et d’un parlement législatif qui depuis l’an 40 au moins, ne représente plus que lui-même ou
les sectes plus ou moins obscures qui l’entretiennent et l’instrumentent nuit et jour.
Et tous ces festifs démagogoles de prisunic dînatoire de droate comme de gôche de nous chier à la sauvette une loi fuligineuse
toutes les trente secondes pour interdire publiquement toute autorisation individuelle, voire intime, ou encore proscrire à jamais le moindre écraseur de mouche ou de chien enragé.
La justice française n’est plus qu’une vague administration servile, fonctionnaire et mal fonctionnant et de surcroit, plus mal
lotie des sous du contribuable béat que ne l’est, par exemple, la Kulture dont la moitié du budget sert à gaver de subventions démagogiques en diable, en oeuvres citoyennes, imbéciles et chiantes
à pleurer et en journal de vingt-heures et d’épluchures, ce pseudo quatrième pouvoir que seraient les Médias AOC & Agrées de chez POTES limited (avec un grand AIME comme dans
im-médiatique)
Or donc et subséquemment, j’espère vif et lupin que nos magistrats français vont enfin faire la juste révolution que ce pays
réclame à cor et à écrits depuis la mort du dernier des philosophes des Lumières (avant 1789 quoi) sachant qu’être indépendant ne signifie pas être incontrôlable ou incontrôlé (comme disent les
cons trollés)
C’est la grâce que je nous souhaite. Ah mais.
Fin de loup
Pourquoi la PAN-MAM que nous avions, n’eut-elle (ah !)
pas le droit de s’envoyer en l’air dans une benne à lit baba cool ?
Fin de looping
J’ai trouvé çà, au fond de ma tanière, parmi les feuilles et les ossements :
« Ils s'installèrent dans la cabine d'un photomaton, dans un grand magasin, et prirent plusieurs photos : Blaze et John
seul, puis ensemble. Dans celles où ils sont ensemble, on les voit rire. Il firent encore un tour dans le métro mais, au bout d'un moment, Johnny se sentit malade et dégobilla sur ses tennis.
Puis un noir s'approcha d’eux et se mit à hurler des choses sur la fin du monde. Il semblait dire que c'était de leur faute, mais Blaze n'en était pas certain. Johnny lui dit que le type était
cinglé. Et qu'il y avait beaucoup cinglés dans les villes. « Ils s'y reproduisent comme des poux », ajouta-t-il. »
[…]
« On vieillit, qu'est-ce que tu veux. Toi, c'est quelque chose qui t’échappe, mais tu comprendras un jour. On vieillit.
Mais la vie qu'on a eue commence à apparaître comme un rêve confus pendant une sieste. Tu me suis ?
Oui, répondit Blaze qui n'avait rien compris. »
[…]
« Personne ne se plaignait. La vie d'un enfant était en jeu. Les flocons qui tombaient ne faisaient que renforcer le
sentiment d'urgence surréaliste qu'ils éprouvaient. On aurait dit les acteurs d'un vieux film muet, un mélodrame sépia dans lequel le méchant ne faisait aucun doute. »
[…]
« John faisait partie de l'équipe chargée du ramassage des citrouilles dans le carré nord du jardin de la Victoire. Il
y prit froid, tomba malade, mourut. Oui, aussi vite que ça. Transféré au Portland City Hospital pour Halloween pendant que les autres garçons étaient en classe sur place ou à l'extérieur, il
mourut dans le pavillon des indigents et y mourut seul.
On défit son lit, à Hetton House, et on y mit des draps propres. Blaze passa l'essentiel de l'après-midi assis sur le sien à
regarder celui de John. Le dortoir tout en longueur qu'ils appelaient « le bélier », était désert. Les autres étaient allés aux funérailles de John. Pour la plupart, c'était la première
fois qu'ils assistaient à un enterrement, et cette idée les excitait.
La vue du lit de John fascinait et effrayait Blaze. Le pot de beurre de cacahouète qu'il avait toujours vu coincé entre la
tête du lit et le mur avait disparu ; il avait vérifié. Les crackers également (après l'extinction des lumières, Johnny disait souvent : « tout a un meilleur goût sur un cracker Ritz, même la
merde », ce qui ne manquait jamais de faire pouffer Blaze). »
[…]
« ...Sinon les oiseaux. Des corbeaux, surtout. Près des cimetières de campagne, on trouve toujours des corbeaux. Ils
arrivent, se perchent sur une branche puis s’envolent pour aller là où vont tous les oiseaux. »
Note du loup
Feue Gothic Inside, lectrice, commentatrice et amie, cultivait une passion pour Stephen King, le maître du suspens et de
l’angoisse, comme elle disait, les yeux pétillants. Pour ma part, je lui préfère le plus intérieur, philosophe et tout aussi palpitant, Richard Bachman, sachant que King (roi) est à Bachman
(l’homme du ruisseau) ce que Mr Hyde est au docteur Jekyll.
J’ai déjà publié une rune sur le roman « Rage » de Bachman, rune, qui fut commentée par Gothic qui me poussa alors à
lire d’autres oeuvres de King/Bachman. J’ai ainsi lu le « pur king », « la tempête du siècle » (dont le titre me séduisit d’emblée eu égard à mon pseudo) et ce roman
« Blaze » qui est du pur jus de Bachman.
Si l’on en croit la quatrième de couverture, Blaze serait un « polar »…
Bon, je m’arrête illico sur ce terme de « polar », sur ce genre de roman « policier », sur ces contes de
crimes, sur ces histoires de brigands, de gendarme et de voleur pour préciser, selon moi, qu’il ne s’agit que d’une sorte — bien moderne — d’ouvrages à classer dans certains rayons de librairie
ou de séries d’édition sachant que, selon le talent voire le génie de l’auteur, ces bouquins seront souvent de classe, de style et d’épaisseur bien divers. Les Sherlock Holmes, le San Antonio,
les Maigret, les brigades mondaines, par exemple sont autant de « polars » que le « Roman de la Rose » d’Eco, « l’Hamlet » de Guillaume Shakespeare ou encore, les
quatre Évangiles (où l’on s’interroge encore, tant sur l’identité tant de la victime, des assassins et des témoins que sur la disparition du cadavre et le mobile du crime)
Blaze est donc un roman policier dont le synopsis semble ténu, à priori : dans les années 70 de l’est étasunien, deux
paumés, George et Blaze projettent d’enlever l’héritier d’une famille richissime, un bébé nommé Joe Gerard afin de l’échanger contre une rançon de plusieurs millions de dollars.
Le roman décrit l’organisation du rapt, son exécution jusqu’au dénouement que je vous ne révélerai pas sachant que Bachman
n’étant pas King, la fin de l’histoire ne sera visitée par aucune force surnaturelle ou autre deus ex machina tellurique ou pas.
Un banal récit somme toute, et dès lors, il faudrait beaucoup de talent stylistique et une puissante verve pour intéresser le
lecteur quelques pages ou pour éventuellement transformer ce scénario en chef d’oeuvre.
À cet égard, il faut convenir que Stephen King et son « revers » Bachman n’est pas un génie de style ou de souffle
textuel : le vocabulaire est pauvre, les phrases d’une simplicité rustique, le rythme est lapidaire, et le tout est parfois frustrant, voire décevant, même si une telle transparence de style
est toujours d’une indéniable efficacité et d’une grande souplesse d’écriture et de lecture, in fine.
En fait, la haute valeur de ce roman, le plus grand intérêt de cette fiction est la réalité, la consistance de ses personnages
et en particulier, des deux principaux, Blaze et George.
Dans la préface de ce roman, Richard Bachman fait en ce qui les concerne, explicitement allusion à George Milton et Lennie
Small, les deux « héros » des « Souris et des Hommes » de John Steinbeck (1902-1968) publié en 1937.
Blaze et George sont en effet, eux aussi, des personnages « hors norme »
Le roman de Bachman débute par les préparatifs du rapt et en particulier par le vol d’une voiture dont l’exécution sera confiée
par George (le cerveau génial et cynique de ce binôme de voyous) à son stupide acolyte au front troué, Clay Blaisdell, dit Blaze (flamme) qui est une sorte de colosse idiot, de géant débile
« aux mains destructrices » au grand coeur et au cerveau ramolli, démoli dans son enfance par une raclée de son père.
Au fil des premières pages, le lecteur s’aperçoit que « quelque chose » ne va pas du côté de George qui est pourtant
très actif dans le récit, mais dont la réalité devient de plus en plus « bizarre », « douteuse »
Je ne vous en dirai pas plus, sachant, qu’une fois encore, il n’y a rien de « surnaturel » dans cette
histoire.
L’intérêt de ce roman réside aussi dans sa structure : le récit de ce kidnapping est entrecoupé par celui de la jeunesse de
Blaze qui devient à force, le sujet principal du roman à un tel point, qu’on se désintéresse quelque peu de l’histoire criminelle voire que l’on se fiche même du dénouement sur lequel George a
son projet, les policiers leur intérêt et Blaze, son rêve…
Car la jeunesse de ce Blaze est à pleurer : enfance massacrée par une mère souffreteuse et vite disparue et surtout, par un
père alcoolique, brutal, irresponsable. Son adolescence se passera dans un sinistre orphelinat esclavagiste parmi des camarades pervers et moqueurs de sa débilité et des maîtres brutaux et
incompréhensifs. Après, la prison, la galère de petits métiers, les vols, les assassinats, les escroqueries and so, and so…
Blaze aura toutefois quelques courtes embellies dans cette vie brumeuse, impitoyable : lors d’une fugue à Boston avec son
seul pote John Cheltzman (première citation, ci-dessus) et lors d’un été dans une ferme où il « faillira » être adopté par un père idéal.
Mais le camarade John mourra trop tôt (quatrième citation) et la prochaine main tendue que Blaze trouvera par la suite, sera
celle de George, une espèce d’ami diabolique.
Ce roman ne manque pas toutefois de sourires (un peu amers, c’est vrai) que l’on aura lors de scènes assez cocasses comme par
exemple le braquage d’une épicerie ou encore l’achat par Blaze, cette brute épaisse, d’un nécessaire à bébé…
La fin de cette histoire, bâclée aux dires de certains, la morale de ce récit pourra être magnifiée selon moi, par une sorte de
transcendance, de sublimation que je traduirais maladroit, par la légende de Saint Christophe sauvant en portant un enfant sur son dos (CF la fuite de Blaze avec le bébé dans la campagne
enneigée) bien que tout compte fait, ce soit plutôt l’enfant qui supporterait le géant…
Ou encore peut-être, nous penserons au « roi des Aulnes ». Pourquoi pas ?
Vous l’aurez compris : je vous recommande ferme la lecture ou la relecture de ce roman « Blaze » de Richard
Bachman paru en 2008.
Gothic Inside, toi qui n’es plus toi désormais ; toi qui ne liras pas cette rune : toi qui ne la commenteras jamais, je te
la hurle quand même en ne me lassant d’espérer, de parier, qu’après la vie, les connections et les réseaux persistent reliant pour l’éternité, pour l’amour, pour la grâce, la ferveur des vivants
et des morts enfin réunis.
Gothic Inside, je ne sais pas si, là où tu es, tu croiseras le chemin d’un de ces Blaze, mais dans l’affirmative, je suis
persuadé qu’une telle âme en peine trouvera par toi, enfin, tout le réconfort, l’intelligence, l’amitié, l’amour, le bonheur que nous te savons avoir déjà prodigués profus.
Gothic Inside, je ne me lasserai jamais de rêver qu’il y a des bibliothèques, des librairies, des écrans et tout ça, là où tu es
maintenant, là où tu existes désormais et à jamais, là-haut, là-bas, dans l’au-delà, dans l’après de la Grande Tombe.
Voir aussi :
Rune n° 96 : « Rage » de Richard Bachman
Sur Gothic Inside
Illustration : Hieronymus BOSCH (vers 1450-1516) Saint Christophe, huile sur toile (113 x 72 cm), Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam, Europe.
Fin de loup
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