Martin Lothar (depuis 2005)

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Runes

Mercredi 30 mai 2007 3 30 /05 /Mai /2007 20:46

Je ne sais pas qui est l’hurluberlu qui a inventé le synonyme, mais il doit être maudit béni à jamais.
Bon, comme on ne le retrouvera jamais, je vais le baptiser illico : Nous l’appellerons désormais « Nonymes de Sinos ».
Il ne me reste plus qu’à lui inventer une vie palpitante et déjantée comme celle de tous les loups-garous illustres (ou pas)
Car le synonyme est une grande chose indispensable dans toutes les chaumières et les tanières qui se respecte.

Je rappelle aux cancres las qui se curent le nez en regardant le sexe des mouches gothiques fluorescentes au fin fond de la blogosphère que le mot synonyme est un adjectif ou un nom masculin qualifiant ou désignant d’autres mots ayant la même signification avec toutefois, quelques nuances que le commun des mortels, faute de temps et d’intelligence, s’emploie à oublier.
C’est bien triste l’oubli d’un être comme d’un mot hein ?

Pourtant derrière chaque mot il y a toute une histoire, des foules de gestes et de sentiments et un tas de gens qui l’ont prononcé et même, qui l’ont écrit.
Allez savoir avec quel souffle, quelle salive, quel sang, quelle pensée, quel clavier, quel papier, quelle pierre ou quelle encre.
Pourtant encore, les paroles et les mots, c’est tout ce qui nous reste avant et après l’huissier ou le grand recyclage des familles et de la vie.
Je me demande souvent combien de mots ont été prononcés ou écrits sur cette planète depuis que l’humanité est Homme.
Un nombre incalculable sûrement.
Je me demande aussi combien de mots seront encore prononcés ou écrits jusqu’à ce que l’Humanité soit muette pour des siècles et des siècles.
Un nombre indécidable sans doute (comme disent les mathématiciens)

Surtout que pour ma plus grande joie, on en invente tous les jours des mots hein !
Tiens, par exemple, aujourd’hui, le jeune (Bas) Saxon et néanmoins Allemand Wabbi (le blogue de Nils, en lien à droite, pub) a inventé le mot français « grand-monde »

Le mot « grand-monde » signifie désormais « la foule », et le synonyme de grand-monde est sans doute : « multitude » ou « beaucoup de gens » et quand « on ne connaît pas grand-monde » c’est que l’on a seulement une toute petite poignée de main d’amis sur lesquels on peut compter jusqu’à la mort.
L’amitié n’est pas un vain mot et n’a aucun synonyme sérieux nulle part dans le grand monde.

Aujourd’hui, 30 mai de l’an de grâce 2007, le mot « grand-monde » a désormais sa place dans notre belle langue française comme tous les autres ; pas plus, pas moins.
Car tel est mon bon plaisir.
Ah mais !

Fin de loup

 


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Mercredi 23 mai 2007 3 23 /05 /Mai /2007 11:16

Par ce temps pourri, il ne faut pas perdre le Nord et rester à des résumés clairs et précis. Est-ce que l'on sait si on a ou si on aura encore une rose des vents ? (Jean Giono, l'Iris de Suze)

Le Monsieur est entré dans le restaurant en plein coup de feu.
Comme il n’y avait plus de place, Maman l’a installé à notre table où j’étais en train de dessiner.
C’étaient les grandes vacances de 1926 et je me souviens que c’était aussi la veille de mes dix ans.
Le Monsieur a retiré sa veste et il s’est assis à l’autre bout de la table en face de moi.
Maman s’est excusée en l’assurant que je ne le gênerai pas pendant son repas. Bien sûr, elle m’a jeté son mauvais regard noir en disant cela.
Elle lui a même demandé de ne pas hésiter à me gronder si je l’embêtais ou si je rêvais « à la lune » comme elle disait.
C’est vrai que j’étais rêveur, curieux et bavard à dix ans et j’embêtais tout le monde avec mes questions.

J’étais en train de dessiner des paysages d’Ecosse en m’inspirant des illustrations d’un vieux calendrier que Mado m’avait déniché on ne sait où.
Mado, c’était la fille du restaurant, la serveuse, la bonne ; c’était ma nounou en somme.
Je l’aimais bien Mado parce qu’elle était très gentille avec moi et que Maman m’a dit un jour qu’elle avait eu une vie pleine de malheurs pas possibles.
Elle avaient eu un tas de maris, d’enfants et de métiers qu’elle avait perdus sans arrêt et il ne lui restait que son fils Jeannot qui était un voyou et qui avait disparu depuis plus d’un an après avoir piqué du fric dans la caisse du restaurant.
Moi, je ne l’aimais pas le Jeannot. Il me prenait pour un gosse. Il ne voulait jamais jouer avec moi et il ne répondait jamais à mes questions.
En plus, il faisait pleurer sa mère sans arrêt.
Bon débarras, comme avait dit Papa.

Le Monsieur a commandé son déjeuner en sortant tout un tas de papiers de son cartable noir et il s’est mis à écrire en sirotant un verre de Condrieu pour l’apéritif.
Pendant ce temps, je coloriais le Loch Ness avec les douze crayons de couleurs qu’on m’avait offerts pour Noël.
A dix ans, je ne rêvais que de l’Ecosse et je voulais y aller pour jouer de la cornemuse, porter le kilt ou me baigner dans la Loch Ness, même si j’avais un peu peur du monstre.
Un jour, j’ai demandé à mes parents si on pouvait aller en vacances en Ecosse.
Maman a soupiré et Papa a haussé les épaules.
J’aimais beaucoup mon Papa même si on ne se parlait pas souvent tellement il était occupé à sa cuisine et à son restaurant.
Papa était né en Italie. C’était un « rital » comme disait ce con de Jeannot.
Il s’appelait Giovanni Volpe et « volpe » en italien, ça veut dire « renard » 
Il est arrivé à Lyon alors qu’il n’avait que seize ans, en espadrilles, sans chaussette, sans un sou en poche et il s’est fait embaucher aussitôt comme cuistot par l’ancien propriétaire de notre restaurant.
Il faisait tellement bien la cuisine mon père que bientôt le petit bouchon de la rue Saint-Jean a croulé de clients matin et soir que l’on ne savait même plus où les mettre.
Papa passait tout son temps dans la cuisine où il travaillait sans arrêt sept jours sur sept et douze mois sur douze.
C’est pour ça qu’on n’allait jamais en voyage ni nulle part ailleurs.
Mon Papa est même mort à quatre-vingt-cinq ans en faisant cuire des rognons.
Il a lâché soudain la cuiller en bois ; il a porté sa main à la poitrine et il m’a dit : « Ça y est c’est la fin, Herbert ! Occupe-toi de ta mère et ne laisse pas brûler les rognons »
Et il s’est effondré, mort, dans mes bras.
Je me suis occupé de Maman, mais les rognons ont cramé quand même.

Le Monsieur n’arrêtait pas d’écrire tout en picorant sa salade aux lardons dans son assiette.
Moi, ça m’impressionnait beaucoup que l’on écrive autant et aussi vite et bien sûr, au bout d’un moment, en m’assurant que Maman nous tournait le dos, je n’ai pu m’empêcher de lui demander ce qu’il écrivait comme ça.
Le Monsieur a relevé la tête, il m’a souri gentiment et il a dit qu’il écrivait une lettre à une de ses sœurs.
Moi, j’aurais bien aimé avoir une sœur pour lui écrire tout plein de choses longues et importantes comme ça.
Je lui ai alors demandé ce qu’il faisait comme métier.
Il m’a répondu qu’il était postier.
J’étais sidéré car je découvrais qu’un facteur ne se contentait pas de mettre des lettres dans les boîtes, mais qu’il pouvait aussi les écrire lui-même.
Le Monsieur m’a alors demandé ce que je voulais faire plus tard.
J’ai répondu que je voulais être Prince de Gales pour aller me promener tous les jours autour du Loch Ness en jouant de la cornemuse.
Le Monsieur a éclaté de rire et même il s’en est presque étranglé en avalant un bout de salade de travers.
J’ai rigolé aussi avec lui.
Je lui ai dit aussi que j’aurai un fusil pour tuer le monstre si jamais il sortait de sa tanière.
Le Monsieur m’a dit souriant que le monstre du Loch Ness était peut-être très gentil et qu’il aimerait écouter la cornemuse et jouer avec les princes de Gales.

Mado est arrivé pour lui apporter des quenelles et en le servant, elle m’a fait un gros clin d’œil comme pour me prévenir que Maman avait quitté la salle pour un bout de temps.
Alors là, j’ai sorti ma sulfateuse à questions sur tout et sur rien et le Monsieur m’a répondu du tac au tac en me racontant des choses simples qui coulaient aussi vraies et fortes que l’eau du Rhône, c’est sûr.
Comme il semblait s’intéresser à mon dessin, j’ai empoigné le vase en porcelaine qui nous séparait et qui contenait trois roses rouges que Mado avait cueillies le matin même dans notre jardinet.
Je l’avais saisi un peu trop vite et trop en hauteur et je me suis piqué aux épines.
J’ai juré et j’ai demandé tout de go au Monsieur pourquoi les roses avaient des épines comme ça.
Il m’a répondu que c’est parce que les jardiniers étaient parfois injustes envers elles.
J’ai trouvé ça chouette comme réponse, même si Mado était bien trop triste et bien trop gentille pour être injuste.

Le Monsieur a regardé mon dessin, puis il l’a pris et avec le crayon bleu outremer qui était le mieux taillé, il s’est mis à dessiner des trucs partout dessus, mais sans tirer la langue comme moi.
Nom d’un os ! Je n’avais jamais vu de ma vie quelqu’un dessiner aussi vite et aussi bien que lui !
En quelques secondes, il m’avait mis dans le ciel un tas de nuages et d’oiseaux superbes, un avion biplan monomoteur plus vrai que les vrais, et sur la colline, il planta un arbre, beau comme jamais au pied duquel, il dessina ensuite des moutons rigolos comme tout.
J’étais sur le cul tellement c’était bien et je suis resté un bon moment, bouche béante, à contempler ce tableau trop beau de l’impossible.

Malheureusement, le Monsieur avait déjà terminé son repas et son café englouti, l’addition payée, il se leva pour me laisser tout seul sur mon petit nuage.
Au moment de partir toutefois, il me caressa les cheveux et m’a dit : « Au revoir, petit prince et n’écoute pas ta Maman : Rêve, rêve Herbert, le plus possible, cherche et tâche de trouver sinon tu te feras allumé par tous les méchants et tous les imbéciles de la terre »
Avant qu’il ne disparaisse à jamais de ma vie, je lui ai demandé son nom et il m’a répondu : « Antoine de Saint-Esprit » ou un truc comme ça.
Il avait un nom aussi rigolo que ses moutons.

Martin Lothar le 23 mai 2007

 


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Vendredi 11 mai 2007 5 11 /05 /Mai /2007 20:44


 

Dédicace tortueuse : A Myrtille - qui est bien trop bonne pour se faire en gelée, comme pas assez conne pour être engueulée.

La mort m’étant impossible à vivre, voici la stèle de tous les possibles ; ma trace sur une pierre d’éternité. Il en va de ma survie.

Les Nicolas de l’autan emporte un antan
Que l’inspiration tisse de ses lois ;
La hulotte aliène les vents
Et les X sont rois.

Dieu est un snipeur d’âmes, parfois.

Nous étions des mômes rêveurs
De centre et de modems.

Il y a des idoles jaunies
Que l’exil blâme
Et des Joconde blasées

Je leur ai dit de tromper leurs ailés fantômes.

Blâme la horde qui boit
Et danse dans les bois

Les taureaux se tuent trop tôt.

Le journal dénigre des vestes
Que les veuves sèchent amères ;
En exil, le maître des lieux sieste
Et l’ordre est pur malt.

Les tortues se tuent bien à tort.

J’entends clamer les envieux
Dont les couilles sont en or ;
Le cénacle est vieux
Et je dors.

Fuis les licornes qui s’aspergent
Et s’enfilent sur la berge.

Le hasard ne gazouille jamais.

Nous étions des juges malades
De jungle et de grenades.

Je leur ai dit d’évangéliser ces zèbres permanents.

Il y a des reliques sclérosées
Que la race interroge
Et des terres cursives.

J'irai forger le hasard sur ces possibles herbages.

Je vois divaguer les sondeurs
Dont les détours sont rustiques ;
Le marcheur est oblique
Et j’ai peur

Frappe le singe qui se gratte
Et traîne dans nos pattes.

J'irai gronder l’Indien sur l’agora vernale.

Nous étions des migrants blindés
De marbres et de gréements.

L’intouchable caresse sa tombe
Que les pantins cirent bravement ;
Dans l’ombre, des abeilles tombent
Et le ciel est blanc.

L’animateur mate à huit heures.

Nous étions des poètes farcis
De plaies et d’offenses.

Je leur ai dit d’ameuter les lièvres troublants.

Les huîtres baillent sans bruit.

Nous étions des vents bloguant
De cœur et d’ouragan.


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Vendredi 11 mai 2007 5 11 /05 /Mai /2007 12:46

Je vous rasure de suite, le mot « pogonophore » n’est pas une insulte haddockienne très grave et ce, d’autant plus, que notre brave capitaine en était lui-même un fameux.
Ce substantif est en réalité composé des racines grecques « pôgôn » (barbe) et « pherein » (porter)
Un pogonophore est donc un être (humain ou pas) qui porte la barbe.

Dieu sait (et il paraît qu’il l’était aussi) si beaucoup de gens, barbus, barbants de bien comme de mal sont des pogonophores qui s’ignorent ou pas.
Un de plus célèbre (et qui m’intéresse le plus ici) est sans conteste Victor Hugo (alias Totor)
Notre Victor était en effet non seulement un pogonophore averti et militant, mais aussi le poète des travailleurs de la mer et donc, un producteur de vers marins.

Car les pogonophores sont aussi une espèce de vers marins de l’ordre des procordés qui vivent aux fins fonds des abîmes les plus abyssaux qui soient.
Ces animalcules tubicoles passent le temps dans des tubes en flottant lascivement dans les remous des sources hydrothermales profondes.
On raconte sans peine qu’ils seraient d’ailleurs un des premiers et plus anciens maillons de toutes les espèces vivantes sur notre patate terrestre et par conséquent, nos ancêtres à tous que nous soyons pogonophores ou pas.

Il n’y a pas à dire : Dieu est sans doute un pogonophore qui se barbe en fumant des cigares noirs au fond de l’océan.

Fin de loup

 


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Lundi 30 avril 2007 1 30 /04 /Avr /2007 18:55

La castramétation, comme tout le monde le sait, est la technique du choix et de la disposition d’un camp.
C’est une des plus anciennes science du monde dans la mesure où l’Humanité (pas le journal hein !) a fait ses débuts dans l’errance la plus patente (de campement, évidemment) qui soit
Ce mot, militaire en diable, nous vient des Romains qui furent particulièrement doués et fous en la matière par le latin « castra » (camp) et « metari » (mesurer, étudier)

Les mots français « camp », « campement », « campeur » et « camper » viennent du Picard du siècle n° 15 et ont été empruntés au latin « campus » (champ) universitaire, d’honneur ou bucolique et avec une clé en tapis de sol (majeur).
Il y a d’ailleurs non loin d’Amiens en notre belle province de Picardie, un antique « camp romain » qui fut transformé en un remarquable site archéologique, historique, artistique, culturel et touristique du nom de Samara (Nom antédiluvien de la Somme, rivière dont l’eau abreuva mon enfance) et dont je reparlerai évidemment.

La Picardie étant si près de l’Angleterre que nos campeurs picards ont traversé un jour la Manche à la nage ou en pédalo pour aller y faire du « camping »
Le franglais « camping » est revenu snobinard en France vers 1905 où il a planté ses tentes, ses chiottes, ses caravanes et ses poubelles partout.

Le bivouac (ou « biwacht ») a été installé pour la première fois chez les Helvètes alpins de chez Germain et il fut monté à part et en Suisse par un « bi » (auprès) et un « wacht » (surveiller, regarder) de bonne garde et d’autres veilles nocturnes et froides.
Beaucoup d’entre nous font donc de la castramétation sans le savoir ne serait ce qu’en cherchant sur le net un camping pas trop dégueulasse pour les vacances.
La « belle étoile » est la technique la plus simple de castramétation, mais c’est souvent aussi la moins confortable et celle qui réserve le plus de surprises, agréables ou pas.

Tiens, tout cela me rappelle la mésaventure d’une bande de jeunes et de joyeux drilles qui, menacés par l’orage, décidèrent de suspendre leur course en moyenne montagne et de se replier pour la nuit dans un village de bergers abandonné.
Hélas, les ruines roncières et bourdonnantes de mousse et de faune ne leur furent d’aucun secours si bien que le chef de la bande décida d’installer le campement dans l’endroit le plus hospitalier qui fut alors : Le cimetière !
C’est vrai que c’est un lieu de repos et en quelque sorte un endroit idéal pour les grands campeurs devant l’Eternel.
Ce cimetière n’était plus « alimenté » depuis bien longtemps, mais les braves morts qui s’y faisaient chier en vers et contre tout comptaient encore dans la contrée des vivants soucieux de leur bien-être, de leur souvenir et de l’entretien des lieux.

Les quatre tentes furent donc montées en un tournemain dans un encart exempt de toute tombe, à l’abri du vent grâce à un mur impérissable et sur un sol propre et sans déclivité.
Un abri de service et de fortune révéla un trésor de bois sec et de brindilles qui mit le feu au camp et aux cœurs dans le jour faiblissant et sur les flammes desquels nos jeunes campeurs firent cuire leurs brochettes de saucisson et de réglisses ou leurs nouilles au carambar et au chocolat.
Les bouteilles de coca ou de limonade moussèrent quand le ciel se chargeait de déluges et de catastrophes en effaçant ainsi tout espoir de belle ou de bonne étoile…

Il y eut alors un léger coup de vent, une goutte, puis deux, puis trois et enfin un déluge que même Noé en aurait jeté l’éponge ou l’écope.
Nos jeunes héros s’engouffrèrent aussi sec dans les toiles et les duvets.
On fera la vaisselle demain matin hein chef ?
Le « oui » du « Duce » fut inaudible parce qu’il y eut alors un tel feu d’artifice que l’on crut que Zeus avait pété trop grave les plombs et pour toujours.
Bref, ça déchirait et vomissait dur tout azimut « à en réveiller les morts » comme ricana jaune ce crétin lourd de Xavier qui se prit aussitôt une grosse baffe nerveuse du chef (Bien fait, quel con ce con hein !)

La science de la castramétation vous apprendrait vite qu’il ne faut pas établir son campement sur un sol trop en pente ni pas assez.
Le problème des terrains trop plats et trop secs, c’est qu’en cas de grosses pluies, la flotte ne circule pas et a une légère et fâcheuse tendance à s’inviter dans les tentes…
De plus, si le terrain est un peu sablonneux, les piquets de tentes (ou sardines) n’ont plus aucune tenue dans la boue qui se forme et bientôt, ces sardines se transforment en éperlans à marée montante en giclant comme des folles en chaleur.
L’effondrement des chapiteaux est vite consécutif.

La stupeur des campeurs déjà trempés dans leur duvet fait alors place soit à une panique totale pour les uns, soit à un gondolage à pleurer pour les autres, du genre plus mort de rire tu meures !
Nos preux chevaliers campeurs jaillirent alors de leurs abris sinistrés, pieds nus, en slip ou pas pour, sous une pluie battante et dans le déchaînement des foudres, les rebâtirent à la hâte ; en retendre les cordes ; replacer les piquets et consolider les pieux avec tout ce qu’il leur tombait sous la main, le pied ou le genou.
L’orage passa enfin ; les duvets furent essorés ; les tentes furent écopées et les corps frissonnants, écorchés, fatigués et presque fiévreux furent séchés tant bien que mal.
Ils se recouchèrent tous, en espérant trouver vite un sommeil mérité et réparateur.
C’est alors qu’un petit vent, une légère bise de rien du tout se leva et dans une taquinerie vicieuse, s’ingénia à faire trembler, trembloter, vibrer, sonner, crisser, craquer, claquer tout ce qu’on peut trouver de plus sinistrement sonore dans un endroit tel un cimetière abandonné des montagnes.

cimetiere

« Hé les gars, c’est quoi ce bruit ? »
« Hein ! quoi, quel bruit ? »
« C’est rien, c’est une tôle agitée par le vent, dors ! »

« Hé les gars il y a quelqu’un qui marche dehors ! »

« C’est ce con de Xavier qui est allé pisser, tais-toi, dors ! »
« Mais non, je suis là moi hein ! »
« Hé ! Qui est dehors-là ? »

« C’est sûrement pas moi hein ! Oh non, j’irai jamais tout seul là ! »
« Ta gueule Xavier, merde ! »

« Bon, je vais aller voir et puis ça tombe bien, j’ai envie de pisser »
« Reviens vite chef, nous laisse pas tomber hein ! »

« Aïe ! »
« Quoi aïe ? Qu’est ce qu’il y a chef, t’es où, dis t’es où ? »

« Rien, je me suis cogné le pied. Tout va bien, y’a rien, je pisse, dormez merde ! »


Tout aurait pu se terminer là et nos jeunes campeurs auraient pu enfin s’endormir sur leurs deux oreilles et leur oreiller de fortune et d’humidité si la nuit n’avait pas ses terreurs, ses secrets et surtout, ses oiseaux.
Celui-là était d’une espèce mal connue de nos héros : Un oiseau de proie, un prédateur à plume, au bec et aux ongles ravageurs et par-dessus le marché, les tombes et le cimetière, il était armé du cri qui tue à réveiller grave tous les damnés momifiés ou gélatineux de la terre !
Une sorte de hululement hurlé, criaillé, tabagique, vociféré, rauque, déchirant, déprimant entre le chat qu’on castre, le gond rouillé, le cochon qu’on égorge, la craie du tableau, le disque dur qui lâche et le bébé qu’on prive de son doudou.
Un truc inaudible, impossible, irréel, époustouflant, incroyable, surnaturel, glacé, rauque, criard, gélifiant, mortifiant, terrifiant enfin !

En entendant ça, le chef de la troupe, le dur, le tatoué, le balafré ; le celui qui soigne son acné au canif chauffé à blanc ou au sable chaud ; le celui qui fume des Marlboro par l’anus ; le celui qui des couilles en plomb armé ; le celui à qui on ne l’a fait jamais et qui a tout vu, des vertes, des glauques, des vérolées comme des pas mûres ; le celui qui connaît tous le poil des arbres, des oiseaux, des lapins, des filles et des champignons, en a remis incontinent sa bitte dans le froc sans même avoir fini de pisser et revint à la tente en hurlant :
« Allez les mecs, on dégage d’ici, et fissa ! »
Et c’est ainsi que, quelques minutes avant l’aube, dans une panique indescriptible, notre jeune troupe plia son camp, pour aller le planter de nouveau dans une clairière à moins d’un kilomètre du sinistre cimetière.
Bref, ils décampèrent dans les règles de l’art.
Certes, ils eurent droit à une matinée grasse et furent exemptés quelques heures de vaisselle, mais bon…

Comme quoi, si la castramétation est bien la science de l’installation des campements et des bivouacs au mieux du potable, c’est aussi l’art de foutre le camp le plus vite possible !

Fin de loup

 

 


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Vendredi 27 avril 2007 5 27 /04 /Avr /2007 18:00
Colin Girard naquit en l’an 1450 dans un hameau non loin de Loches au pays d’Anjou.

Son père était un meunier prospère dont il était le cadet de quatre enfants et à cet égard, sa destinée était dans les ordres et la religion ; ce qu’il admit très tôt.
Colin avait toutefois une grande passion pour le travail du bois, la menuiserie et la sculpture et, dès l’âge de dix ans, il avait déjà acquis dans la contrée une belle réputation en la matière.
Plusieurs de ses statuettes ou retables lui furent même achetés pour quelques écus symboliques et allèrent orner des églises ou des chapelles de la région.

Dès qu’il eut quatorze ans, Colin fut admis comme novice à l’Abbaye de Beaulieu-lès-Loches et il fut confié à l’apprentissage de frère Benoît de Montigny, un des plus fameux maîtres sculpteurs de l’époque.
Après un temps et grâce à son attitude, son courage et la qualité de son travail, il obtint la permission de l’abbé d’aller visiter sa famille au moins une fois par mois.
Pour cela toutefois, il lui fallait voyager seul et de nuit pendant près de trois heures sur une route mal fréquentée.
La fin de la guerre de cent ans avait en effet jeté sur les chemins du pays toute une génération violente de mercenaires, de pillards et d’égorgeurs qui n’avaient rien à se mettre dans le ventre six jours sur sept et qui, par conséquent, n’avaient aucune pitié ou le moindre respect pour la vie des malheureux pèlerins ou autres voyageurs qu’ils massacraient avant de les dépouiller de tout ou de rien.
Colin était cependant malin, vigoureux et très agile ce qui, allié à une belle prudence, lui fit faire plusieurs voyages sans encombre.
De plus, il ne cheminait pas sans un lourd gourdin qui lui servait aussi de canne et il ne partait jamais sans avoir dans sa besace un ou deux grands ciseaux à bois dont la taille et le tranchant pouvaient dissuader de bonne façon les plus hargneux des assassins.

Un soir de mai 1465, Colin Girard quitta une nouvelle fois l’Abbaye pour rejoindre son hameau natal.
L’air était si doux et si parfumé et la lune brillait d’une telle plénitude qu’en marchant, Colin se laissa aller à quelques rêveries et à une insouciance un peu imprudente.
A peine eut-il parcouru la moitié d’une lieue en effet, atteignant le petit calvaire de Choiseul, qu’il perçut un mouvement derrière lui.
D’instinct, il se baissa le plus vite possible tout en retournant et il sentit alors le souffle d’un gourdin qui lui passa à moins d’un pouce de la tête
Dans le même geste, Colin jeta violemment le sien vers son agresseur qu’il manqua.
Le bandit leva de nouveau son arme et l’abattit sur le jeune homme qui, malgré un pas de côté, fut atteint à l’épaule et chuta lourdement.
Le tueur s’approcha alors de Colin affalé dans la poussière pour reprendre son assaut, mais d’un coup de rein, le garçon se retourna vivement et s’appuyant de ses mains décocha une telle ruade que son adversaire fut projeté contre le calvaire où il s’assomma à moitié sans pour autant lâcher son terrible bâton.
Profitant de ce court instant, Colin plongea la main dans sa besace pour en sortir une des ciseaux à bois.
A peine eut-il réussi, que l’homme s’était avancé de nouveau sur lui plus que menaçant, mais Colin esquiva cette fois le coup en se ruant sur lui.
Il lui planta le ciseau en plein ventre.
L’homme sur figea quelques secondes telle une sinistre statue.
Pris de fureur, le garçon donna alors un nouveau coup qui fit plier son adversaire qui cette fois s’écroula en hurlant.

Colin Girard resta plusieurs minutes à genou, haletant, immobile, brandissant encore son ciseau sanguinolent et contemplant effaré sa victime qui, à terre, râlait et gémissait.
Le jeune homme avait appris que par ces temps sans pitié, il devrait un jour défendre sa vie bec et ongles et qu’il serait forcé pour cela de blesser, voire de tuer son prochain, aussi ignoble serait-il.
Ce jour était arrivé et Colin en cet instant, devant le corps agonisant de son ennemi, ne savait pas trop quoi faire ni penser.
Il n’était toutefois pas résolu à achever cet homme ni même à le laisser souffrir de façon atroce pendant des heures voire des jours.

Colin décida de retourner à l’Abbaye et d’y demander aide et conseil.

Le frère Benoît l’accueillit et écouta avec attention et angoisse le récit de son élève en tachant de le réconforter de son mieux tant il était désemparé et choqué.
Ils décidèrent enfin d’atteler un âne à la charrette servant à la récolte du bois d’œuvre et d’aller ramasser le corps du bandit.
Quand ils parvinrent au calvaire, l’homme était toujours à terre, inconscient, mais en vie.
Ils le placèrent avec précaution sur la carriole et rentrèrent à l’Abbaye.

L'abbé accepta sans plaisir que le blessé fut conduit à l’infirmerie et soigné du mieux que l’on pouvait.
Le frère infirmier fit de mauvaises grimaces en examinant les blessures et d’un regard triste informa Colin que sa victime n’en avait pas pour bien longtemps.
Pour tenter au moins de réduire la douleur, il appliqua sur les plaies quelques onguents de son secret et partit se coucher sans illusion.

Colin Girard était effondré : Il était maintenant trop tard pour reprendre la route et il se sentait bien trop énervé pour aller dormir.
Il pensa que la vie sur cette terre n’était vraiment pas loin de l’enfer tel que l’on pouvait l’imaginer : Les justes comme les voyous étant souvent amenés à porter l’offense, la souffrance ou la mort à son prochain sans que personne ne sache vraiment le pourquoi du comment.
Quelle que soit sa santé, l’existence de cet homme qui tenta de le tuer sans vergogne n’aura été qu’une succession d’échecs, d’humiliations, d’angoisses et de souffrances plus ou moins de son fait et s’il réchappait de ses blessures, le gibet serait sans aucun doute sa dernière vision du monde.

Il resta de longues minutes seul dans l’infirmerie à regarder dormir le blessé.
C’était un homme de taille moyenne et de trente ans environ et curieusement, il n’avait pas ce physique bestial ou rustre caractérisant souvent les gens de sa condition.
Les traits du visage étaient plutôt fins et gracieux ; la peau quoique tannée par l’errance et les cheveux semblaient avoir été longtemps soignés.
Quant aux mains, longues et fines, elles n’étaient certainement pas celles d’un soldat ou d’un paysan.
Finalement, gagné par la fatigue, Colin s’endormit sur sa chaise.

Il fut réveillé à l’aube par un gémissement.
Ouvrant les yeux, il vit alors que le blessé avait repris conscience et le regardait tristement.
Colin s’approcha de lui et le questionna sur son identité et sa condition, mais en vain car l’homme était beaucoup trop faible pour parler et la douleur semblait gêner sa respiration.
Ils se regardèrent alors de longues minutes en silence, droit dans les yeux et Colin fut bientôt empli d’une étonnante et profonde sympathie pour cet être agonisant.
La matinée se passa ainsi dans une étrange et silencieuse communion des esprits, entrecoupée d’un sommeil fiévreux pour Colin quand le blessé perdait conscience à nouveau.

En début d’après-midi, l’infirmier vint refaire les pansements sans que sa physionomie ne manifeste toutefois plus d’espoir.
Dès qu’il fut parti, Colin décida d’engager un monologue intense et il raconta alors toute sa courte vie au malade qui semblait l’écouter avec attention et gratitude.
Colin lui expliqua sa passion pour le travail du bois, son amour des formes et des couleurs, son admiration pour la nature et cela avec une ferveur, une volubilité et un entrain insoupçonnés à tel point qu’il lui sembla que son discours soulageait un peu les souffrances et l’angoisse de son auditeur.

En début de soirée, le blessé fut secoué par une telle crise de douleur qu’il lança un regard paniqué au novice et fit un effort intense pour parler.
Entre deux cris ou râles, il demanda à Colin de lire sur sa tombe une épitaphe qui était écrite sur un parchemin roulé dans une des poches de son paletot.
Il avoua ensuite qu’il aurait aimé avoir ces mots gravés sur sa pierre tombale, mais qu’il était trop heureux en ce jour de savoir que son corps ne pourrirait pas sur un gibet et sous le regard envieux des corbeaux.
Colin sortit alors du manteau un petit rouleau de papier enveloppé dans un tissu vert qu’il montra au mourant.
Ce dernier acquiesça et il sourit même quand Colin lui promit tout de go qu’il graverait de la plus belle manière cette épitaphe sur une planche du bois le plus solide qui soit.
Le sourire de l’homme fut aussitôt remplacé par une grimace horrible ; il cracha bientôt un flot de sang et expira dans un soubresaut.

En larmes, Colin avec l’aide de l’infirmier couvrit le mort et le descendit dans la crypte de la chapelle où il attendrait son enterrement jusqu’au lendemain.

Le jeune homme rejoignit alors l’atelier de sculpture où il se promit de travailler la nuit entière à la gravure de l’épitaphe.
Ayant déroulé le parchemin, il lut ces mots :

CY GIST ET DORT EN CE SOLLIER,
QU'AMOUR OCCIST DE SON RAILLON,
UNG POUVRE PETIT ESCOLLIER,
QUI FUT NOMME FRANCOIS VILLON.
ONCQUES DE TERRE N'EUT SILLON.


Martin Lothar le 27 avril 2007


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Jeudi 26 avril 2007 4 26 /04 /Avr /2007 19:40
Le texte de cette première partie a été regroupé avec la seconde dans cette note.

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