Martin Lothar (depuis 2005)

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Runes

Jeudi 16 avril 2009 4 16 /04 /Avr /2009 20:22
Qu’il soit nautique ou internaute, le pirate est à la mode aujourd’hui et il fait couler beaucoup de navires, de salives, de pixels, d’encres et d’ancres itou.
Il est de tout temps d’une engeance sans foi, foies ni loi d’ailleurs (sur le web français) mais avant l’informatique et de qualifier ainsi des petits voleurs, des escrocs ou des contrefacteurs, le pirate était un marin (sous le vent souvent excellent) et toujours une brute sans vergogne ni pitié.

La langue française use de divers mots synonymes de « pirate » : « Corsaire » « boucanier » « flibustier » ou encore « forban » qui pour être proches et désigner tous un « pirate », n’en apportent pas moins chacun quelques nuances et particularités temporelles, géographiques et statutaires (pour ne pas écrire syndicales)

Le mot français « pirate » vient direct du latin « pirata » et le grand Jules (César, pas Verne) lui-même en fut victime, otage et rançonné et les injuria ainsi avant de les retrouver et les occire, pur et simple.
Le pote de Jules, Pompée, fut aussi un grand pompeur de pirates dont, inlassable, il débarrassa la Grande Bleue à coup de pompes dans la poupe.  
Le latin « pirata » vint à Rome en bateau de la Grèce avec le mot « peiratês » qui signifiait « brigand » et l’on raconte que des pirates grecs capturèrent le philosophe Diogène le Cynique avant de le vendre comme esclave sur le marché du premier port venu.
Rassurez-vous, notre bon vieux Diogène s’est fort bien sorti de ce mercantile péril de mer, mais c’est une autre histoire (que je vous raconterai plus tard, si vous êtes sages)

Le Vikings furent froidement d’abominables pirates car si les grandes découvertes étaient plutôt leur tasse de thé crâne d’hydromel entre deux longues courses, leurs accostages ne passaient jamais inaperçus et à leur départ il ne restait plus grand-chose de solide ou de vivants autour du barcadère.
Cela étant, ils prirent leur retraite vers l’an mille et se rangèrent des voitures drakkars pour aller fonder un club Med du troisième (moyen) âge en Normandie. 

Par ailleurs et à peu près en même temps, les franco-gallo-romains des côtes méditerranéennes canonnèrent fléchèrent le mot « corsaires » à l’encontre de terribles pirates barbaresques qui faisaient des emplettes de marchandises et d’esclaves pour le compte et avec la bénédiction des saigneurs califes d’en face.
Bref, ces pirates-là n’étaient plus tout à fait « à leur propre compte » : Ils étaient des pirates mercenaires, voire salariés, en quelques sortes des VRP de VIP pour qui ils faisaient les « courses » en pillant, brûlant les supermarchés côtiers et massacrant à tour de bras les clients indigènes avant de partir en courant avec la caisse, la caissière et les tétons ou les bourses du magasinier.
D’ailleurs, le mot « corsaire » a pour racine le mot provençal « corsa » (course, courir)
Plus tard ce mot de « corsaire » désignera des auxiliaires de la Royale, des « forbans » ou le plus souvent d’ailleurs, d’honnêtes marins civils qui, pour se racheter de leur vie de pirates ou gagner des sous et des honneurs, seront patentés et agréés par le Roy de France pour aller dire merde à celui d’Angleterre (ou d’Espagne et de Hollande)
Les plus célèbres corsaires français furent notamment : Jean Bart, René Duguay-Trouin et of course, Robert Surcouf (ouf !)
Les Anglais eurent Francis Drake, les Hollandais, Piet Hein et les Turcs, Khayr ad-Din dit « Barberousse »
Les cancres las qui soupirent en rêvant de pirateries au fond de la blogosphère voudront bien noter un détail très important : Quand un pirate était capturé vivant, il n’avait généralement pas le temps de déglutir sa défaite : Il était aussitôt cravaté sans trop de justice pour balancer sa verge désormais inutile à la plus haute vergue possible ; on le laissait pourrir aux mouettes quelques jours et puis hop ! A la baille.
Des plus malchanceux servirent d’appâts vivants pour les requins.
Le corsaire étant lui patenté, officiel, il avait droit au statut de « prisonnier de guerre » mais un vrai corsaire ne se laisse jamais prendre vivant, ah mais !

Dans un prochain billet, nous mettrons au large les flibustiers, les boucaniers, les forbans et autres gibiers de potence.

Illustration : Heerman WITMONT (Vers 1605, 1684, Delft) La bataille du Gabbard (vers 1653)  Crayon et encre sur panneau (112 x 179 cm) National Maritime Museum, Greenwich, Europe.

Fin de loup

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Vendredi 3 avril 2009 5 03 /04 /Avr /2009 20:17

Matin et soir, je longe un fleuve méandreux né de larmes séquanaises et il m’arrive parfois d’y apercevoir sur les berges, des embarcadères garnis de bateaux ou pas.
Des embarcadères ou des débarcadères que sais-je et c’est bien mon drame car il y a longtemps que je cherche une différence « objective » entre ces deux mots.
Oui je sais, j’ai des angoisses sottes et grenues, mais je ne supporte pas qu’un signifié ait plusieurs signifiants qui s’usent au gré de raisons qui lui sont étrangères tout autant qu’à l’observateur moyen que je suis.
On va encore m’accuser de tétrapiloctomie (coupage de cheveux en quatre – merci Umberto Eco), mais tant pis. Je suis comme ça, na !

Or donc, un débarcadère fluvial aperçu d’un wagon SNCF peut en fait cacher un embarcadère sournois (et vice vertu) ce qui est sémantiquement agaçant voire métaphysiquement angoissant.
Pour les marins de toutes eaux et de tout port, à voiles, vapeur, rames, gasoil ou nucléaires, l’embarcadère est le lieu où l’on embarque et le débarcadère est le lieu où l’on débarque.
Toutefois, ce lieu devient quantique et innommable quand deux bateaux y sont accostés et que l’un embarque quand l’autre débarque.
Je ferai aussi humblement remarquer qu’un bateau, fluvial surtout, peut s’amarrer à un débarcadère (ou un embarcadère) sans que l’on n’y embarque ou débarque quoi ou qui que ce soit.
J’en rajoute dans l’interlope, la confusion et l’ambiguïté de ces mots en précisant qu’un embarcadère est toujours un artefact (comme disent les savants) une construction plus ou moins grossière servant aussi très souvent de débarcadère alors que ce dernier peut être un endroit naturel et commode pour seulement débarquer sans jamais embarquer.

Par ailleurs, en langage de chemin de fer, l’embarcadère est la gare de départ et le débarcadère la gare d’arrivée sachant qu’un train arrivé finit toujours par repartir un jour ou l’autre sinon il devient un machin inutile avachi dans un truc sans nom.
Le problème se complique dans le cas du ferry boat où le train rentre dans le bateau : L’embarcadère du bateau n’est pas le débarcadère du train et même chose à l’opposé de l’autre côté ou inversement.

Bref, on voit par là que mon problème est particulièrement délicat à s’en ronger les ongles menus.
Toutefois, les lecteurs qui me connaissent savent que je ne reste jamais sans solution devant de telles adversités et que jamais, ô grand jamais, je ne les laisserai dans l’expectative ou le désarroi.
Je propose donc de créer le mot « barcadère » et de l’insérer dans les nouvelles éditions des meilleurs dictionnaires.
Sa définition sera : « Terme de marine maritime, lacustre ou fluviale. Lieu d’accostage pour l’embarquement ou le débarquement. »
Etymologie : de l’espagnol « barcadero » formé de « barca » (bateau) et (sans doute) du latin « cadere » (chuter, tomber, échoir, arriver)
Je propose dans la foulée de supprimer sans regrets les deux mots « embarcadère » et « débarcadère » afin que les ports, les berges et les gares redeviennent des havres de paix.
Ah mais !

Illustration : Jan BRUEGHEL l’ainé (vers 1568, Bruxelles, 1625, Anvers) le grand marché aux poissons (1603) Huile sur toile (59 x 92 cm) Alte Pinakothek, Munich, Europe.

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Mardi 31 mars 2009 2 31 /03 /Mars /2009 19:45
Le mensuel scientifique « la Recherche » propose dans son édition d’avril 2009, un dossier sur la disparition quotidienne de langues plus ou moins parlées sur notre belle planète bleue.
Bon, le monde entier sait que chaque jour, des « locuteurs » s’en vont « ad patres » en oubliant de laisser le dictionnaire de leurs ancêtres à leurs enfants qui, de toute façon n’ont en plus rien à cirer de ces paroles inaudibles, tous empêtrés qu’ils sont dans leurs zones infernales, suburbaines, incultes et globalisées.
« Vae victis » comme j’aime à dire.
Cela étant, ce dossier accorde une « certaine» espérance de vie supérieure à certaines langues grâce (notamment) à l’Internet…
Pourquoi pas hein !
A voir.
Moi, j’y crois.

A titre d’exemple, prenons le blogue cru et parfois fleur bleue de notre bon Prax : Voilà une basque quête qui n’est pas près de déjanter pour faire survivre une noble et originale langue.

Rassurons-nous tout de même, en cette période de crise fin de cycle, certaines langues reprennent une vigueur sans pareil : La « langue de bois » (parlée, éructée et vociférée) à droite comme à gauche et en haut comme en bas et sur le net surtout, la langue de vipère (avec sa variante « de pute »)

Il y a donc de l’espoir !

Enfin, un cas très particulier à la France : Une langue qui disparaît tous les jours et qui revient le lendemain : La langue de bœuf !
C’est vrai que celle-là qui mâche ses mots et ses maux est à sauvegarder mordicus même si beaucoup de cornichons l’entretiennent (savoureusement, d’ailleurs)

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Vendredi 6 février 2009 5 06 /02 /Fév /2009 20:11
Voici mon deuxième conte du Quanta et je vous emmène dans un bolide. Inutile d'aller plus vite que lui, vous n'y gagnerez rien.
Bonne lecture.

Deuxième conte du Quanta
(Le bolide)


Tout peut naître ici bas d’une attente infinie. (Paul Valéry, La jeune Parque)

Je suis dans le bolide. Je me réveille sans doute à cause d’une trop forte secousse. Je tombe sur le passager voisin qui ne bronche pas. Je reviens à ma place pour m’appuyer contre la cloison molle du bolide qui trépide de plus en plus.
Je sens les vibrations de l’allure, les chocs contre la paroi du tunnel et ceux d’autres bolides qui filent avec nous des plus en plus fous, erratiques, désordonnés.
Je n’ai pas peur, mais je ne peux plus me rendormir. Je n’ai pas froid, mais je tremble comme tout ce qu’il a autour de moi et du bolide.
Je ne veux plus dormir en fait. Je m’ennuie bientôt.
Je bouge alors. Je passe un corps, puis un autre et puis encore un pour arriver enfin dans une sorte d’allée.
Je décide de me traîner vers l’avant : J’y vais ; je vais et j’y vais encore.
Je me cogne contre une cloison plus souple et j’appuie dessus profond et plus pour toucher un nouveau corps - éveillé celui-là.
Je demande : « Vous êtes les pilotes ? »
Aucune réponse sinon une grosse surprise derrière.
Je demande encore pour n’obtenir qu’un frémissement plus nerveux.
J’insiste.
Alors il y en a un qui me répond : « Retournez à votre place et dormez ! »
Je donne un gros coup de boule dans le rideau : Panique totale.
Je crie : « Où va-t-on comme ça ? »
Il dit : « On n’a pas le droit de vous parler ; retournez à votre place »

Soudain, je me sens traversé par une onde, un message :

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je me réveille sans doute à cause d’une secousse. J’ai la tête posée sur l’épaule de ma femme qui dort et ne bronche pas. Nous allons bientôt atterrir… »

Un nouveau coup et une nouvelle terreur !
Je hurle : « J’ai faim. Il y a un restaurant dans ce bolide ? »
Un long temps de calme total, conciliabule frénétique : ça cogite dur derrière !
Enfin, on me répond : « Allez tout au fond et descendez et surtout ne revenez jamais ! »
Je repars dans l’allée vers l’arrière.

Dieu qu’il est long ce bolide ! Il n’en finit pas d’être grand.
J’arrive enfin au bord d’un trou béant et n’ayant pas le temps d’aviser, un choc terrible sur la carlingue m’y précipite et je tombe.
Un sol très élastique amortit la chute et je m’aperçois que je suis passé d’un étage à un autre où dort une même foule de passagers alignés comme des abrutis de chaque côté d’une nouvelle allée.
Je repars vers l’avant où je trouve un autre passage et je vais ainsi chuter d’étages en étages pour me retrouver enfin dans la soute.
Elle est beaucoup moins grande et le bar y est au fond, vers l’avant.

Je m’approche du comptoir et me trouve face à un corps que je réveille en secouant.
« Hein ! Quoi ? Ah, enfin un client ? » Dit-il éberlué.
Je susurre un peu énervé : « J’ai faim. Que peut-on manger ici ? »
Il me tend un truc bizarre et me dit : « C’est tout ce que j’ai ici, mais comme vous êtes mon premier client, c’est gratuit »
« Gratuit ? »
J’avale son aliment : Sans goût, sans odeur, sans consistance, mais ça me calme rapide mon creux.
Comme ce barman semble heureux de ma présence, je lui demande ce qu’est ce bolide ; qui sont ses passagers ; où nous allons tous ainsi et tout le toutim.
Il répond que c’est une grande course – la grande course - entre de nombreux bolides et que nous sommes tous à la fois ensemble et individuellement des concurrents et des équipiers.
Bien sûr, je ne comprends rien à ce qu’il raconte et il semble ne pas en savoir plus apparemment…
Il me raconte alors que c’est sa deuxième « course » et qu’il est le seul rescapé de la première.
« Rescapé ? »
A la fin du tunnel, tout s’accélère et tout se rétrécit d’un coup et c’est le chaos : Tous les bolides se rentrent dedans à des vitesses folles ; ils éclatent et leurs passagers sont aspirés morts ou vivants, entiers ou en morceaux par le vide de la sortie.
Il ne sait pas comment on devient « champion » et ce que l’on gagne à ce titre.
« Champion ? »
Lors de sa dernière course, il fut éjecté contre une paroi du tunnel et il s’y est accroché en regardant disparaître tous les autres « dehors »
Il s’est demandé longtemps s’il allait lâcher, mais le tunnel s’est refermé et un énorme souffle l’a fait décrocher et repartir en arrière.
Il a perdu connaissance et s’est retrouvé dans ce bolide derrière le bar. 

Il me demande : « Que voulez-vous faire plus tard, jeune égaré ? »
Plus tard ?
« Oui, je ne sais pas moi, des études de mathématicien, de plombier, d’astrophysicien, d’avocat ou de garçon de café. C’est le moment de choisir ou jamais vous savez ? »
Mathématicien, plombier ?
Je me dis que ce type est fou, mais je n’ai pas le temps de lui répondre n’importe quoi, qu’un choc énorme nous fait bouler tous les deux dans la soute.
Il me crie : « ça y est, c’est l’arrivée mon gars, accroche-toi, bonne chance et adieu ! »
Adieu ?
Et puis soudain tout est noir ; tout est choc ; tout est bruit ; tout est chaos…
Le bolide explose et je suis projeté dans un vide absurde, dans une sorte de vortex infernal où des corps nombreux et des débris divers s’entrechoquent effarés, anéantis, laminés.
Je cogne contre un mur ; je m’y accroche comme m’a dit le barman et j’attends désemparé.
Mais je cède bientôt sans trop savoir pourquoi et je suis aspiré alors comme tout le reste vers un néant bouillonnant, bourdonnant, impossible, inexorable

Je sors enfin de la turbine avec une foule d’autres et nous tombons comme des feuilles sur un sol mou, chaud, calme, reposant.
J’attends un temps ; des corps me tombent doucement dessus ; j’attends paralysé, ébahi.
A nouveau, je perçois le message qui me traverse entier encore et encore. Quelque chose comme ça :

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je me réveille sans doute à cause d’une secousse. J’ai la tête posée sur l’épaule de ma femme qui dort et ne bronche pas. Nous allons bientôt atterrir et en moi, je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique… »

Je ne peux pas bouger et les corps n’en finissent pas de recouvrir ce sol rédempteur comme une neige insolite. Et moi avec. Je suis dessous et je m’enfonce sous leur poids.
Je pénètre lentement et sans peur dans cette terre qui m’aspire comme une tombe de sable mouvant.
La sensation est agréable : Tout mon corps est enveloppé d’une matière cotonneuse, humide, tiède et parfumée.
Je sens bientôt qu’elle me traverse comme je la traverse : Je me fonds en elle comme elle se mêle à moi.
Je sais que je vais mourir bientôt.
Mourir ?
C’est délicieux. Je me love ; elle se love.

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou Je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique.  Alpha, Nombre, équation, abscisse, lettre, fonction, constante, ordre, contrordre, ordonnée, variable, désordre, infini, courbe, fractal, entropie, translation, foi, probabilité, opérateur, chaos, courbure, thermodynamique, espérance, matrice, chaos, fraction, charité, gravitation, attracteur étrange, étrange, étrange beauté, étrange amour. La vie est une étrange attraction. Oméga. End if. [Itération] …   J’ai un peu le trac et j’ai faim »

Elle m’apprend alors que je suis le champion des bolides. Elle se love ; je me love et c’est exquis de mourir.
Elle m’apprend que je suis le vainqueur, le premier parmi tant et tant d’autres ; elle m’apprend que je suis le spermatozoïde élu.
Spermatozoïde ?
Nous nous unissons enfin pour ne faire qu’un.
J’oublie tout ; je meurs…
Lumière rouge. Il faut accrocher notre ceinture.

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou […] J’ai un peu le trac et j’ai faim »

Je suis le spermatozoïde élu…
J’oublie tout ; je meurs…

Nous arrivons avec notre peur et notre faim.

Martin Lothar, le vendredi 6 février 2009

Illustration : Joseph William TURNER 1775-1851) Pluie, Vapeur et Vitesse - Le Grand Chemin de Fer de l’Ouest (vers 1844) National Gallery, London, Europe

Fin de loup

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Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /Jan /2009 19:17
Après mes contes des Spectres (il en reste deux à écrire hein !) voici incontinent, le premier des mes contes du Quanta.
Nouveau thème, nouveau style, mais même principe : Ne vous précipitez pas sur la fin !
Bonne lecture.


Premier conte du Quanta

Personne ne rend à sa génération un service plus grand que celui qui, soit par son art, soit par son existence, lui apporte le don d'une certitude. (James Joyce, Le nouveau drame d'Ibsen)

Le téléphone sonne. C’est l’infirmière de garde qui m’informe que Claire a perdu les eaux et que l’accouchement est prévu dans cette première heure de la nuit.
C’est le genre de nouvelle à faire sortir de son lit l’homme le plus paresseux de la Terre et à le faire sauter dans son slip d’un même bond.
Je vais être papa !
Je m’habille nerveux comme le roi Dagobert ; je cours comme un fou jusqu’au bout de l’avenue où vibre la clinique.
J’entre en fusée dans le hall ; l’ascenseur trop loin, trop long ; j’avale l’escalier quatre à quatre et dans le couloir en pénombre éthérée ; je pile sur un dame blanche qui éclate de rire et qui s’écrie : « Déjà ! »
Elle est une fée qui me dit que l’événement est prévu dans un quart d’heure, le temps de préparer la « crèche »
« Quoi ! Il n’est pas encore né ? »
Il vient ; il arrive mon divin enfant, ma vie, mon amour !
Elle m’invite à aller reprendre mon souffle en attendant, dans le petit jardin en atrium, là-bas.
J’y vais penaud ; je m’assoie sur un banc ; je respire ; je me calme ; je lève la tête et au zénith, je vois briller une grosse étoile belle comme l’espérance. Véga ? Acturus ? Marilyn C3574 ? Que sais-je et je m’en fous : Je vais être enfin papa !
Je me calme alors ; je me calme enfin et je me souviens ; oui, je me souviens…

Mon père est mort alors que je n’avais pas cinq ans. Je n’en ai aucun souvenir, mais il m’a toujours manqué et il me manque encore et aujourd’hui surtout, à quelque minute de « l’avènement »
Je l’adore, mais je ne le connais qu’à travers de mauvaises photos, des vidéos ratées, quelques mots de ma mère.
Mon père est mort, mais je l’aime. Une petite entreprise, une mauvaise « conjecture »
Pas de chance, trop de dettes. Plus de crédit. Déprime. Suicide.
Ma mère ne lui a jamais pardonné cette fuite, cette faiblesse, cette erreur.
Elle m’a empoigné à la sortie du cimetière et elle ne ma lâché que le jour de mes dix-huit ans pour se plonger ensuite dans un silence de folle exténuée jusqu’à sa mort.
Pour compenser cette froideur maternelle, j’ai fait le culte de mon père, cet inconnu.
Son anniversaire est en juin, le 24, comme moi ; le 24 juin comme aujourd’hui !
Je regarde l’étoile ; je soupire et je me souviens :
Je me souviens de ce jour de juin de mes onze ans, l’anniversaire de mon père, le mien aussi et celui de mon futur fils Thomas.
A l’école, pour la fête des pères, la maîtresse nous avait demandé de composer un poème pour notre papa.
Je l’ai fait : Un sonnet bringuebalant, dissonant avec des vers de marmiton, écrit en tirant la langue, soupirant et en pleurant aussi.
C’était mignon, tendre, viril et pathétique.
C’était trop beau, grave…
Ce dimanche matin de nos anniversaires, Maman était partie aux courses ; j’ai mis le répondeur du téléphone en mode « on » et je suis descendu au square d’en face.
Dans la cabine téléphonique, j’ai composé notre numéro.
J’ai attendu la fin de l’annonce et d’une seule fois, malgré mes sanglots et mon excitation, j’ai dit « mon  message » à mon Papa.
Ça commence comme ça : « Allo papa. C’est Nicolas. Pour ton anniversaire, je voudrais te dire un poème que j’ai fait… A toi mon petit Papa… »
J’ai raccroché ; je suis remonté chez nous et j’ai écouté mon message sur le répondeur : Une fois, deux fois, trois fois. Dix fois !
J’ai enfin retiré la cassette à bande magnétique et je l’ai remplacée par une neuve.
Je suis allé dans ma chambre et j’ai mis la cassette dans mon coffre de pirate avec le poème et quelques larmes.
Bon anniversaire Papa !

L’infirmière m’appelle. Le spectacle commence !
J’entre dans la salle d’opération blousé et masqué à la hâte dans une hystérie pas possible.
Claire est en position sur le billard. Elle est inquiète ; elle a peur, mais elle sourit, comme toujours.
Elle chantonne même comme souvent.
Elle a peur d’avoir mal et moi j’ai peur qu’elle ait mal.
Contraction 1 ; respirez ; poussez et puis tout se passe très vite.
Trop vite !
Je n’ai pas le temps de réaliser ; je n’ai pas le temps de comprendre ; je n’ai pas le temps de savourer ce trop grand moment !
En moins d’une minute, mon fils Thomas se transplane de son œuf paradisiaque à notre monde de vide et de douleurs. Comme un pet de lapin sur une toile cirée !
Le médecin rigole : « Il est bien pressé de payer des impôts celui-là hein ! »
L’infirmière éclate de rire. Claire aussi.
Elle dit : « Même pas mal » et mon Thomas se met à hurler !
Nous sommes le 24 juin ; il est exactement 1H 56 du matin et moi, je suis pétrifié tout autant que je suis papa.
Je regarde cette petite chose grouillante, stridente, ce misérable kilo de chair difforme et nauséabonde. Je regarde mon fils Thomas.
Je suis pétrifié et je me dis sans doute que les dieux sont vraiment les plus grands artistes de l’Univers, les plus grands magiciens de la Galaxie pour faire qu’un être aussi jeune, aussi frais, aussi laid, aussi puant, soit désormais le fait le plus superbe, l’œuvre la plus parfaite, la vibration la plus idéale de la création…
Enfin je bouge. J’embrasse Claire qui rigole en baillant ; j’embrasse Thomas qui gueule et dégueule tout ce qu’il peut.
Je suis heureux ; je suis ivre de bonheur ; je suis fou de joie !

Je rentre chez nous à trois heures du matin. Je me sers un verre de pur malt et je m’étends sur le divan en rêvant.
Je ris ; je chante ; je pète ; je rote et je me ressers un verre ; ce n’est pas tous les jours non plus hein !
Je rêve à mon fils comme à mon père et je bois à la santé de Claire.
Bientôt, je me dois d’alerter la terre entière de mon bonheur et je rallume mon téléphone mobile.
Je me dis aussitôt que tous mes copains dorment profonds et que l’amitié de nos jours est trop fragile pour les prévenir si tôt de tant de « fiesta »

Le téléphone fait un « bip » : Un SMS me prévient qu’il y a un message vocal pour moi sur le serveur.
Je remarque tout de suite que ce message a été reçu, le 24 juin à 1H 56, c’est-à-dire au moment précis de la naissance de Thomas…
La suite est incroyable, impossible, hallucinante !

Il y a d’abord la voix robotique de l’hôtesse du serveur : « Vous avez un nouveau message, reçu le 24 juin 2009 à 1H 56… »
Et puis il y a quelques « scratchs » un bourdonnement, un sifflement enfin et puis :
« Allo Papa. C’est Nicolas. Pour ton anniversaire, je voudrais te dire un poème que j’ai fait… A toi mon petit Papa… »

C’est la voix d’un petit garçon qui ânonne mon poème — mon poème à moi écrit pour mon Papa — mon poème écrit il y a plus de 20 ans. Texto. C’est la voix d’un petit garçon qui ânonne mon poème : Pas un mot, pas une virgule ou un point de plus ou de moins !
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
J’écoute plus de dix fois ce message et finalement, je me crois trop saoul, trop fatigué, trop heureux, trop comblé pour accepter ce mystère alors, je m’endors…

Il est midi, ce 24 juin quand je rappelle le serveur : Même message, même stupeur.
Je fonce sur mon ordinateur ; je me connecte au site du fournisseur ; je retrouve le message et je l’enregistre sur le disque dur.
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
Je pense à un canular ; je soupçonne une blague d’un de mes chers copains !
Si c’est évidemment la voix d’un petit garçon de quelque onze ans (la tonalité, la respiration et les attaques des mots ne trompent pas à cet égard) pour autant ce n’est pas « la mienne que j’avais à cet âge »
A onze ans j’avais, comme j’ai toujours, un accent bien Marseillais. Du Sud-Est, de la Provence peuchère !
La voix du message a un accent parigot bien marqué, Titi parisien et un rien banlieusard 9-3 par dessus le marché aux puces.
Mais c’est bien — à la lettre — le message que j’avais envoyé « virtuellement » à mon père vingt ans auparavant.
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
Jamais je n’ai parlé à quiconque de mon message à mon père. Même pas à Claire, c’est vous dire.
Quand j’ai quitté ma mère à dix-huit ans, je me souviens encore avoir vidé en souriant mon coffre de pirate dans un carton lambda qui est allé croupir de fond de cave en fond de cave,  depuis et à jamais !
Je n’ai parlé à personne de mon message à mon père. C’est incroyable, irréel, hallucinant ; ce n’est pas possible !

Ce 24 juin à quatre heures de l’après-midi, je suis dans la cave à chercher ce maudit carton.
J’en déplace un, puis un autre et un troisième encore et la poussière de lustre et de lustre me rassure un peu sur le secret gardé de mon message.
C’est incroyable, impossible, hallucinant !
Je le retrouve enfin : Il n’a pas bougé. Il n’a jamais été ouvert et ses trésors de cassettes et de poème sont dedans, intacts, inviolés !
Trois jours plus tard, Claire revient et je lui raconte tout de A à Z en passant par le carton et la cave.
Elle m’écoute en souriant ; elle fait la moue ; elle rigole ; elle pleure un peu à l’écoute du message. Elle fait la moue de nouveau puis elle me dit : « Finalement, cette histoire, c’est ton problème. Je te laisse parce que bébé pleure. J’y vais »
Elle est déjà partie quand je lui réponds : « Oui, je sais bien, c’est mon impossible problème ; c’est mon père ; c’est mon poème ;  bébé pleure. Allons-y »

Onze ans plus tard, un vingt trois juin, je prépare nos anniversaires…
Je me souviens alors du message de la naissance de Thomas. Je le recherche partout pendant des heures sur tous les supports possibles et imaginables. Je jure ; je peste ; je crie ; je hurle et finalement je le retrouve là, perdu dans une zone de la toile.
J’appuie sur le bouton de Quicktime et j’écoute :
« Allo Papa. C’est Nicolas. Pour ton anniversaire, je voudrais te dire un poème que j’ai fait… A toi mon petit Papa… »

Thomas déboule alors pour me dire bonsoir ; il entend ; il écoute ; il me regarde et me dit : « Mais c’est ma voix ça, Papa ! Je ne connais pas ce poème ; je ne l’ai jamais dit ; comment tu as fait ça hein ! »

Oui c’est ta voix Thomas, il n’y a aucun doute et c’est mon poème en plus et ce soir, je me demande de quelle couleur est la cabine téléphonique que ta mère a dans le ventre.

Illustration : Salvador Dali, Jean de la Croix.

Martin-Lothar, le 31 janvier 2009.


Fin de loup

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Vendredi 30 janvier 2009 5 30 /01 /Jan /2009 20:39
Ce billet pour faire de la pub à un bouquin sur lequel je me suis jeté comme un loup enragé sur le bas clergé moutonnier dès que je l’ai aperçu en rayon !
Pensez donc : Il est intitulé « le cantique des quantiques » et signé par Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod aux éditions « La Découverte, Poche »


Pour tout vous dire je ne l’ai pas encore dévoré de la première à la dernière ligne pour ne rien laisser que nenni aux vautours et aux vers, mais l’ayant feuilleté un peu, ma bave n’en finit pas d’inonder mon humble tanière, ses feuilles et ses os entassés.

Evidemment on nous y parle de la mécanique quantique, de l’infiniment petit, mais combien encore éloigné de nous, pauvres mateurs, amateurs, cloches et patauds et ce bouquin semble démonter simplement et clairement non seulement la connaissance actuelle et physique du quanta (ou du quanton, ai-je lu) mais encore, il aborde le sujet salivant et prometteur de « la philosophie ou de la métaphysique quantique)

Les lecteurs fidèles de ce blogue — quantique — savent que je suis à la philosophie quantique ce que Diogène fut au freudisme ou ce que Groucho fut au Marxisme et comprendront faciles que c’est le genre de livre à me rendre dingue énervé grave pour des mois et des mois hein !

Sachant que j’en reparlerai, je vous en conseille d’ors et déjà la lecture qui est à la portée de l’honnête lecteur même pas matheux ni physicien, mais instruits des belles curiosités de notre siècle car les pénibles équations de nos Nimbus sont remplacées par des crobars que même un élève de CM25 para-franchouillards et diversifié de banlieue fleurie arriverait à comprendre (à la longue quand même, il ne faut pas exagérer non plus)
 
Frères humains qui avec moi vivez, soyons quantiques ou ne soyons rien, ah mais !

Fin de loup

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Mardi 13 janvier 2009 2 13 /01 /Jan /2009 18:35
Le mot allemand « Schadenfreude » n’a aucun équivalent en Français ni dans bien d’autres langues.
C’est une des particularités de la langue allemande, à l’instar du Grec ancien, de « fabriquer » des mots à partir d’autres pour créer de véritables « logogrammes » qui deviennent alors plus de véritables petits « paquets » conceptuels voire philosophiques, scientifiques, théologiques que des « mots » ou des expressions.
 
Schadenfreude est l’assemblage des mots « Shaden » (Dommage, nuisance, peine, malheur) et « Freude » (Joie, plaisir, bonheur) et littéralement, il peut se traduire par « Joie du malheur - des autres »
 
Mais en fait c’est beaucoup plus compliqué, plus quantique et plus signifiant que le mot français « sadisme » par exemple.
Il n’y a pas dans le « Schadenfreude » de méchanceté, ni de revanche ou de vengeance quelconque : C’est un « sentiment » qui peut envahir à tout moment et à n’importe quel propos les meilleurs, les plus purs et les plus gentils parmi nous.
Il n’y a pas non plus forcément de « cynisme », d’égoïsme ou de jemenfoutisme dans le « Schadenfreude » : C’est une sensation à la fois plus intellectuelle que psychique ou caractérielle et plus instinctive (de survie) que politique ou morale.

Le « Schadenfreude » est finalement une sorte de cocktail de toutes ces attitudes, mais qui reste profondément refoulé en nous-même : Le « Schadenfreude » est muet, personnel, secret, intime.

Quand il est, par impossible, sonore, verbal, le « Schadenfreude » reste pourtant profondément blotti dans la tanière de notre âme et si l’on s’écrie « Ah les pauvres gens ! » à l’endroit des victimes en apprenant une tragédie quelconque (tremblement de terre, naufrage, guerre, attentat) au fond de nous, s’illumine une petite flamme d’allégresse à la pensée du « heureusement que je n’y étais pas ! » ou encore l’on dirait « c’est dommage pour lui » tout en pensant « c’est bien fait » (ou l’inverse)
 
On peut avoir aussi un coup de « Schadenfreude » quand un personnage que l’on admire beaucoup (et que l’on jalouse donc) subit quelques malheurs : Ainsi le prince Harry a récemment « schadenfreuder » le cœur de bien de ses pipoles groupies (qui rassurez-vous sont toujours prêtes à l’épouser hein !)
Ainsi, ce brave Mr Obama à la place duquel beaucoup de gens « n’aimeraient pas être » et qui schadenfreudent pour lui encore, en attendant d’être carrément voire joyeusement déçus.
 
Le « Schadenfreude » a donc un mouvement de balance très rapide de la pitié à la haine ou de la compassion à la déception et de la passion vers l’indifférence la plus totale en long en large et en travers (et vice vertu)
« Heureusement que je n’y étais pas, mais combien j’aurais voulu en réchapper pour en parler et pour enfin être « intéressant » médiatique au moins une fois dans ma vie ; pour avoir enfin quelque chose à raconter aux autres ! »
 
Je ne sais pourquoi, mais cet inavouable « Schadenfreude » est bien à la mode en ce moment, je trouve… Une épidémie ? Un signe de notre époque ?

Fin de loup

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