Quantique de madame Bidochon

Publié le 10 Novembre 2015

Quantique de madame Bidochon
Dans l’album que Binet a publié en 2000, « les Bidochon usent leur forfait », Raymonde est sommée par son mari Robert, qui est à ses côtés, de l’appeler sur son nouveau portable vers le téléphone fixe du salon et de dire ce qui lui passe par la tête.
Madame Bidochon déclame alors un poème qu’elle avait appris à l’école quarante ans plus tôt, ce qui émouvra aux larmes des Martiens qui écoutaient subrepticement cette communication dans leur soucoupe volante.
 
Voici ce que dit Raymonde Bidochon :
 
1
Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?
2
Où donc s'en sont allés mes jours évanouis ?
Est-il quelqu'un qui me connaisse ?
Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,
De la clarté de ma jeunesse ?
3
Ô terre, dont la brume efface les sommets,
Suis-je le spectre, et toi la tombe ?
4
Comme le souvenir est voisin du remord !
Comme à pleurer tout nous ramène !
Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
Noir verrou de la porte humaine !
5
Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
Et l'onde aux plis infranchissables ;
L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
Fleurir le chardon bleu des sables.
 
Bien évidemment monsieur Bidochon consterné par ce n’importe quoi féminin interviendra stupidement dans ce monologue ; ce qui fera fuir les extra-terrestres dégoutés à jamais de la bidochonnerie terrienne.
Christian Binet ne précise pas dans l’album qu’il s’agit de vers extraits de deux longs poèmes du recueil « les Contemplations » de Victor Hugo et respectivement, de « Claire » pour l’extrait n° 1 ci-dessus et de « Parole sur la dune » pour le reste.
Il s’agit sans aucun doute des deux œuvres les plus emblématiques du dix-neuvième siècle français et les « plus romantiques, tu meurs » auraient dit en chœur et en cœur Robert et Raymonde, sans parler de ce pauvre monsieur Grapowski sortant mouillé, tout nu et néanmoins stressé de son bain pour la énième fois.
C’est grâce à une relecture de cet album, que j’ai retrouvé Totor (comme le surnommaiet ses maitresses femmes), que je suis revenu sur les places émouvantes de notre Victor et retrouvé le plaisir d’errer sur les nombreuses strophes fleuries et (bien) avenues de notre poète le plus national (pour ne pas dire le plus franchouillard).
 
J’aime beaucoup les histoires de Binet — qui est un peu le Houellebecq de la bande dessinée [foutredieu, je vais encore me faire engueuler, là] — et le « quantisme » de ses trop vraisemblables personnages souvent pathétiques, ridicules, méchants, bêtes, absurdes, mais toujours hilarants et très attachants en fin de compte.
Les derniers albums (Bas de gamme, 2010 et Ma non troppo, 2015 chez Dargaud) de Binet — qui semble être un homme très cultivé et un grand mélomane — ont délaissés les Bidochon pour brosser « allant caustique » les faits et gestes de divers musiciens (de chambre et donc parfois en pyjama) plus ou moins minables et c’est vraiment plaisant à lire.
 
Note (à l’attention de Pat) : dans le poème Parole sur la dune, remarquer l’alternance des alexandrins et des octosyllabes (^^)
 
Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Quantisme, #Hugo (Victor), #Le manuel de survie, #Runes, #Quantiques du loup

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trace_de_pat 11/11/2015 00:34

Noté.
Et savouré.

Savouré aussi l’orthographe de « remords ».

Déjà expliqué à grand renfort de note¹, par le « Lagarde et Michard », à propos du quatorzième vers de « L'homme et la mer »(Charles Baudelaire , Les Fleurs du mal. XIV), l’absence de « s » à « remords » est à nouveau établi ici chez un très grand.

Ce qui double (enfin) la légitimité de ce que j'ai toujours considéré comme l'un de mes plus élégant palindrome : « Sus palindrome, rime d'intello follet, ni demi-remord,ni lapsus. »

Quand à M. et Mme Bidochon, j'attends désespérément leur rencontre avec M. et Mme. Calbuth, suivit quant à eux, par Tronchet.

1. "L et M" explique/excuse : « En poésie, pour la rime, remords peut s'écrire remord. »².

2. On peut noter aussi que Beaudelaire ne trouve/cherche ? pas plus loin que ce « mort » ( plagiesque du coup ? ), pour rimer.
A leur autoriser que « mort » et « remords » sont des indépassables de l'humanité, jumeaux dans l'infortune, voire frères siamois.
Mais enfin, pourquoi pas matamore, oxymore, voire Côtes d'Armor ?