Nuage troglodyte

Publié le 12 Janvier 2015

Nuage troglodyte
« C'est toujours dans les caves de l'oppression que se préparent les vérités nouvelles » (Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un Otage)
 
Nous apprenons de monsieur Reuters, qu’une société d’ingénierie a eu l’idée, ni sotte, ni grenue, d’installer dans une cave troglodyte de notre beau pays de Loire et néanmoins angevin, un « datacenter », des baies informatiques, un cloud ou encore un nuage digital.
L’intérêt financier et énergétique d’une telle opération est de se passer d’un coûteux système pour la climatisation qui, en ces lieux spacieux et isothermes, est gracieusement offert par notre bonne et éternelle Mère Nature.
Cela se passe entre Saumur et l’abbaye de Fontevraud, pays où, depuis de lustres et des lustres, voire la nuit des temps, on enferme, on conserve et on élève dans de telles cavités des vins gouleyants, des champignons savoureux, des fromages exquis et où on a enterré aussi bon nombre de sans-grade comme des princes de France, de Navarre, d’Aquitaine, de Plantagenêt, d’Angleterre, tels, par exemple, dame Aliénor d’un de ces mêmes bois, son mari Henri II et leur fils Richard Cœur de Lion.
Ce qui me fait vibrer dans cette affaire, c’est le rapprochement, l’oxymore, la réunion quantique, spatio-temporelle d’un des artefacts le plus récent et sophistiqué qui soit aujourd’hui, qu’est ce serveur de données informatiques, avec ce rudimentaire espace géologique, préhistorique, creusé il y a des millions et des milliers d’années par le mégafleuve barbare, le rugissant torrent dinosaurien qu’était alors notre placide et voluptueuse Loire.
L’induction involutive de giga-octets novices, numériques, virtuels dans un lieu concret, naturel et multimillénaire.
Le crypté en crypte, en quelque sorte…
Nuage troglodyte
Du reste, c’est bien dans une grotte comme celle-ci où le jeune, rustre et poilu homo sapiens sapionce a commencé à se demander ce qu’il pouvait bien faire pour se désennuyer les jours de pluie ou les longues soirées d’hiver, après l’amour, la chasse et la casse de crânes et de cailloux de toute taille, et qu’il a eu ainsi l’idée de taguer les murs de son salon ou de sa kitchenette, en y apposant ses mains sales, malhabiles, boudinées de dix doigts encore sans clavier.
Il inventa ainsi la peinture pariétale par des négatifs primitifs de ses empreintes digitales dont les nôtres nous servent aujourd’hui à nous loguer, à nous identifier pour ouvrir les sessions de nos puissants ordinateurs sur l’écran desquels, nous pouvons ainsi admirer – pour nous désennuyer – les gribouillis, graffitis et autres peinturlurages antédiluviens de ces artistes célèbres et anonymes, ces soldats inconnus de tout art et d’industrie, ces vénérables pionniers de l’artefact et du génie humain.
 
 
Illustration : Maitre anonyme de l’Ecole Paléolithique Supérieure, EPS, Mains Mutilées, (environ 27 000 ans Before Present), pochoir au mélange d'oxyde de fer, manganèse broyés et graisse animale, grotte de Gargas, Aventignan, Hautes-Pyrénées, Europe.
 
Fin de loup
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