Trente-et-unième spectre — Angelo

Publié le 27 Mai 2014

Je reprends ma série des Spectres abandonnée lâchement en décembre 2009.
Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes Spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire. Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation ; sachez jouir de votre plaisir de lire.
Trente-et-unième spectre — Angelo
Denn das Schöne ist nichts als des Schrecklichen Anfang, den wir noch grade ertragen und wir bewundern es so, weil es gelassen verschmäht uns zu zerstören. Ein jeder Engel ist schrecklich.
(Car le beau n’est rien que le premier degré du terrible ; à peine le supportons-nous, et, si nous l’admirons ainsi, c’est qu’il néglige avec dédain de nous détruire. Tout ange est effrayant.)
(Rainer Maria Rilke, 1875-1926, Première Élégie de Duino)
 
À Dany et Thomas.
 
Jacopo Palludio naquit à Venise en 1462. Son père était un maroquinier cossu de la cité et sa mère disait-on, aurait été la fille naturelle d'un Doge.
Ses dix premières années furent empreintes de luxe, de calme et de volupté, et aussi d'une certaine sévérité à tous bons égards qui firent de lui un garçon de onze ans, jovial, honnête, curieux, entreprenant, intelligent et très sympathique.
Mais la plus grande qualité, le don le plus prestigieux de Jacopo fut sa beauté physique. Une incroyable, une sidérante, une époustouflante beauté qui lui donna à travers tout Venise le sobriquet d'Angelo, Ange, à tel point qu'il en devint un genre de mascotte sollicitée et admirée chaque jour, aussi bien par les gueux, les bourgeois, les marins, les artistes, les poètes, les princes, que les étrangers qui répandirent bientôt sa réputation dans toute l'Europe.
À quatorze ans, sa grâce angélique fut sans doute à son apogée et c'est à cette époque que son père, aussi subtil artisan qu'amateur d'art, demanda à Tomaso Bocello, le peintre alors le plus estimé de Venise, de faire le portrait de Jacopo dont l'adolescence n'allait sans doute pas tarder à gâter les traits, la silhouette et le caractère.
Bocello qui était alors en mesure de faire ce qui lui plaisait face à l'offre la plus sonnante et trébuchante, accepta, mais exigea que la gueule d'ange de Jacopo lui servit de modèle pour celles des quatre putti devant figurer dans une nativité en fresque dont il avait le projet.
Le contrat fut conclu et Jacopo dût subir des heures et des heures de poses tant dans l'atelier du peintre que dans la petite église de la Nativité où la fresque fut exécutée durant près de trois mois.
Le résultat fut éblouissant, éclatant, merveilleux et jamais cette chapelle de la Nativité ne contint autant de monde que le jour où la fresque fut séchée et enfin visible par les quidams de tout crin.
Malheureusement, la veille même du « vernissage » Jacopo fut pris d'une étrange fièvre qui le cloua au lit pendant plus de trois mois encore, si bien qu'à la fin, il pleurait de rage et de désespoir de ne pas pouvoir admirer le chef-d'œuvre que lui vantaient sans cesse ses parents et ses amis.
...
Enfin rétabli, un vendredi de juin 1477, Jacopo décida de se rendre tout seul à l'église pour y découvrir la fresque. Quand il entra, il fut d'abord émerveillé par la splendeur de la lumière qui au travers des larges vitraux baignait tout le lieu désert et silencieux. Il s'avança vers la paroi peinte et fut alors hypnotisé par ce qu'il put enfin admirer. C'était vraiment grandiose. La peinture couvrait tout le mur où figurait une foule de personnages à l'échelle. L'œuvre était divisée en deux parties bien symétriques. À droite, des bergers, des marins, des bourgeois et les rois-mages. Jacopo éclata de rire quand il reconnut sa mère et son père dans le lot. À gauche, la Sainte Famille avec Joseph en Bocello, le peintre lui-même, et aussi, Marie dont Jacopo distingua de suite le visage de Marina Lipenna, une des fameuses serveuses d'une non moins mâle fameuse auberge de Venise et qui était tout, sauf vierge.
Et puis, autour de Marie, mère des mères, quatre anges d'un mauvais dieu ou du bon diable, comme on voudra...
Jacopo joyeux ;
Jacopo triste ;
Jacopo coléreux ;
Jacopo rêveur...
...
L'Angelo Jacopo resta près d'une heure, debout, béat, statufié, les bras le long du corps à admirer cette fresque sans se rendre compte qu'à sa droite, bien en retrait, deux jeunes hommes étaient en train de le croquer au fusain et sur vélin.
Dès qu'il les aperçut, surpris, comme violé dans son intimité, il se précipita vers eux, pâle de colère, et leur demanda brutal ce qu'ils foutaient ici.
Un des dessinateurs se leva alors et avec un fort accent toscan expliqua à Jacopo qu'ils étaient deux artistes étrangers en visite à Venise et qui s'étaient retrouvés tous deux, par hasard, le matin même dans cette église pour y admirer cette œuvre fraîchement réputée, mais qui était désormais à leurs yeux une des plus belles scènes jamais peintes ?
Jacopo se calma et demanda à voir les nombreux dessins déjà effectués et dont la plupart trainaient à terre. Parmi, les croquis, il y avait deux de ses portraits de face et de profil, chacun esquissé par l'un et l'autre des compères. Des dessins aussi différents dans le style que semblables pour la ressemblance du modèle et malgré son jeune âge, Jacopo remarqua d'emblée une extraordinaire maîtrise des traits, des formes et des proportions. C'était superbe.
L'autre dessinateur qui manifestement n'était pas italien demanda alors en latin au Toscan s'il pouvait encore refaire un portrait de Jacopo. Après traduction, l'Ange, vaincu, époustouflé, conquis ne pût qu'accepter et ce n'est qu'à la tombée de la nuit que ces trois personnages se séparèrent avec grands regrets, mais sans connaître vraiment ni leur nom, ni leur origine.
...
Les années passèrent et si Jacopo perdit largement de sa beauté et de son prestige, son goût pour les arts ne diminua jamais. Il reprit le commerce de son père et se maria avec une douce et jolie Daniela qui lui donna bientôt un garçon qu'ils prénommèrent Angelo, naturellement.
Et puis sont venues les années sombres et dures. De guerres civiles en guerres européennes, le commerce de Jacopo retint bientôt toute son attention à tel point qu'il négligea l'éducation de son fils Angelo qui, a seize ans, lui ressemblait au même âge comme une autre goutte d'eau, mais était aussi voyou que beau, tout en ne pensant qu'à devenir le plus grand peintre de Venise, quitte pour cela à tuer tout le monde.
À cet effet, Angelo se fit embaucher comme apprenti par un artiste de grand talent, mais plus que louche de mœurs. Un certain Antonio Caraggio dont la rumeur apprendra bientôt à Jacopo qu'il traitait son fils Angelo plus en amant qu'en élève...
Et puis un sale jour de 1499, après bon nombre d'engueulades entre le père et le fils presque jumeaux, on apprendra qu'Angelo Palladio avait quitté Venise, emmené on ne sait où par Caraggio.
Quelques mois plus tard, Jacopo utilisera les derniers deniers de son commerce flanchant pour envoyer un détective en Espagne où l'on disait que les deux larrons s'étaient réfugiés.
Cet émissaire revint plus d'un an après et il eut beaucoup de peine à dire à Jacopo que son fils était vraisemblablement mort, pendu à Cordoue en même temps que son damné maître pour une sombre histoire d'escroquerie. Toutefois, le détective confessa qu'il ne tenait ces informations que par ouï-dire, mais que la sagesse conseillait de s'en remettre à cette épouvantable probabilité. Jacopo et Daniela se résignèrent alors à la perte de leur fils unique et ce d'autant plus rapidement que quelques années plus tard, un incendie ravagea tout leur quartier en réduisant en cendres, et la maroquinerie, et leur demeure et l'église de la Nativité, et la fresque, etc.
Ils en furent ruinés.
...
Le pire pour Jacopo fut la disparition de la fresque et avec elle, de toute sa gracieuse jeunesse. Sans parler des centaines de tableaux et dessins perdus à jamais dans les flammes. Cela étant, il avait oublié qu'il était resté peu ou prou, mais bel et bien, un demi-dieu dans l'esprit de nombre de Vénitiens. Et Venise ne laissa pas choir son vieil ange. Elle vota une rente à vie pour Jacopo et Daniela et leur procura un asile qui, loin de la splendeur de leur ancien palais, avait tout le confort et l'agrément, humble, mais nécessaire.
...
Des années passèrent encore, un peu dans la solitude et la nostalgie et beaucoup dans les regrets et les remords, quand un soir de mai 1521, on frappa à la porte. Ce fut Jacopo qui alla ouvrir et qui reconnut immédiatement son fils Angelo avant que ce dernier se jeta en pleurs dans ses bras.
Mais Angelo n'était pas seul. Il était accompagné par son épouse Angela, une solide et sympathique Flamande, par quatre magnifiques enfants, ainsi que par une bonne dizaine de valets et d'hommes d'armes escortant un carrosse et deux énormes charrettes remplies de meubles et de tableaux.
...
Une fois tout ce petit nouveau monde installé comme on pût, Angelo raconta son histoire.
À peine avaient-ils débarqué en Espagne, que Caraggio s'enticha d'on ne sait qui encore et largua bientôt Angelo en ayant quand même la grâce de lui laisser nombre de dessins et tableaux. Angelo monta alors sur Madrid où son angélique beauté et son talent furent très vite remarqués par une princesse espagnole qui le fourra illico dans sa suite parmi laquelle il n'eut pas trop de difficultés à se faire une place en or.
Quelques années plus tard, la diplomatie voulut que cette princesse fût mariée à un prince flamand et qu'elle rejoignît son futur époux par la terre plutôt que par mer ; ce qui impliquait une traversée de la France dans toute sa longueur avec si possible un arrêt dans le val de Loire pour une petite courbette à faire au roi du coin. Ce qui fut fait lors d'une halte d'un an, histoire de faire reposer les chevaux. Une fois les Flandres atteintes, on signifia à la donzelle que le mariage était annulé et qu'elle devait se rendre, mais sans se presser, en Autriche où l'attendrait éventuellement un autre prince. Elle alla donc ne pas se presser dans un château près de Louvain où elle resta pas moins de cinq ans.
C'est non loin de Louvain qu'Angelo rencontra Angela et la nature fit le reste.
Après, il y eut l'Autriche et soudain, un grand désir de revenir à Venise. Et voilà.
...
Le soir suivant, Angelo demanda gravement à son père un entretien seul à seul ; ce que Jacopo accepta non sans surprise. Devant la cheminée et dans le plus silence alors, Angelo sortit deux dessins d'une large pochette en cuir et les tendit à son père qui fondit aussitôt en larmes en reconnaissant les deux portraits que les deux artistes étrangers avaient faits de lui au siècle dernier, devant la fresque, dans l'église de la Nativité.
Angelo suggéra ensuite de retourner ces esquisses.
...
Au dos de la première, Jacopo vit un nouveau portrait de lui, manifestement de la même main que celle du recto, mais beaucoup plus récent et avec au-dessous cette mention manuscrite : « Sur ordre gracieux d'Angelo Palladio, à son père Jacopo, l'inoubliable ange vénitien, ses portraits de jeunesse » Signé : Leonardo da Vinci.
...
Au dos du second papier, Jacopo découvrit un nouveau croquis et ces mots en latin : « à l'ange Jacopo Palladio, mon inaltérable souvenir » signé : Hieronimus Bosch.
 
Martin-Lothar, 24 mai 2014 (veille de la fête des Mères et d'élections européennes...)
 
Note
Bosch (1453-1516) et Vinci (1452-1519) furent d'exacts contemporains comme le furent deux siècles plus tard les musiciens Bach, Handel et Scarlatti (tous nés en 1685). Tout porterait à croire que Jérôme et Léonard, pour moi, de la race des premiers peintres intelligents alors qu'ils furent réputés de leur vivant dans toute l'Europe, ne se serait jamais rencontrés ou qu'ils n'auraient jamais voulu entendre parler de l'un ou de l'autre. Je pense que c'est faux et archifaux. Nous savons peu de choses de la vie de Bosch, mais il est attesté qu'il fit un ou plusieurs voyages en Italie et notamment à Venise en 1499, date à laquelle l'ingénierie de Vinci fut sollicitée par les Doges contre la menace ottomane.
Cela étant, il est évident que le style et la réflexion de ces deux sublimes tagueurs sont aux antipodes les uns des autres. Mais c'est ce quantisme de génie qui fit l'Europe, la vraie, l'éternelle.
Pour les besoins de cette nouvelle, j'ai programmé la rencontre de Jérôme et de Léonard en 1477 et non en 1499 comme cela fut sans aucun doute pour moi. Les peintres Boccello et Caraggio sont de pures fictions, mais font référence évidemment à deux autres magnifiques artistes, le Caravage et Botticelli, le formidable Sandro que j'aurais du reste pu intégrer dans cette nouvelle en tant que tel.
Enfin, je suggère humble à mes lecteurs de lire ce texte en sirotant un bon vin d'Italie, d'Espagne, de Loire, d'Alsace, du Rhin, un vieux scotch bien blindé, une vodka polonaise, un tokay de Hongrie, en grignotant quelques tapas, une pizza romaine, un smorrebrod danois, des tripoux auvergnats, des chocolats belges, des olives à la grecque ou à la provençale, des macarons d'Amiens, ou à la limite des blinis nappés de vrai caviar russe ou ukrainien, qu'importe, mais tout en écoutant les Vêpres de la Vierge composée en 1610 par un des premiers (sinon le preums) musiciens intelligents que fut le vénitien Claudio Monteverdi.
 
Illustration: Sandro Botticelli (1445-1510), la Vierge au Magnificat (1480-1481), tempera sur toile, diamètre 118 cm, Galerie des Offices, Florence, Europe.
 
Fine di lupo
Wolfende
Eind van wolf
Final de lobo
End of wolf
Final de lup
fim de lobo
Ende af ulv
Pää ja susi
конец из волк
τέλος του λύκου
 
Fin de loup

Rédigé par Martin-Lothar

Publié dans #Spectres, #Histoires d'Histoire

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Commenter cet article

la Mère Castor 28/05/2014 08:27

à l'heure où je lis, c'est plutôt un café... mais que c'est bon de retrouver les spectres (j'en ai reconnu un)

Martin-Lothar 28/05/2014 20:17

Mère Castor : je suis sûr que tu as reconnu V avec ses gros sabots toscans. Pour le café, pas de problème bien que je ne sois pas certain que V et B savaient vraiment ce que c'était encore. (Tiens, je vais me renseigner sur ce sujet) Bien à toi.

werewolf 27/05/2014 20:16

J'ai pas tout bon: je sirotais un Bordeaux, mais, quand même, grignotais une pizza (faite par une authentique Championne du Monde de la spécialité, quand même!)

Martin-Lothar 28/05/2014 20:07

Werewolf : les breuvages et les grignotages n'étaient qu'une suggestion. Il est vrai qu'une bonne pizza faite avec amour et autres ingrédients est un délice simple et connu depuis la nuit des temps. Le bordeaux n'était pas un crime. Bien à toi.

Berthoise 27/05/2014 20:14

J'ai pris mon temps, j'ai savouré.

Martin-Lothar 28/05/2014 20:00

Berthoise : merci.