Martin Lothar (depuis 2005)

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Runes

Mardi 26 janvier 2010 2 26 /01 /Jan /2010 20:11

Je publie in extenso sur ce blogue, ce soir (avec retard) un conte de Noël  (ou d’autre solstice) écrit en décembre 2008 et paru à cette époque en quatre jours et quatre parties sur l’excellent loftblogue Frivoli.

Bon d’accord, c’est mièvre et niais, mais ce n’est qu’un (long) conte destiné aux petits comme aux grands enfants (s’il en reste)

Celui-ci, je l’aime beaucoup dans la mesure où j’en ai imaginé le scénario de base à l’âge de douze ou treize ans pour une « rédaction » qu’on me demandait alors.

Pour des raisons « politiques et sociales graves ou pas » on ne m’a jamais rendu ma copie qui ne fut donc pas notée (Ouf !)

Bonne lecture.

Nicolas Poussin, l'hiver

Journal d’Alexis. Le 22 décembre 2008

 

Je m’appelle Alexis, j’ai onze ans et je veux mourir.

Je veux mourir non pas parce que je ne suis pas beau, petit et que j’ai un pied-bot, mais parce que mon village où je suis né va bientôt disparaître pour toujours.

 

Les gens de l’électricité veulent l’engloutir pour faire un barrage en aval pour du courant « dont on en a rien à foutre » comme dit Papa.

Mon petit village que j’aime va crever pour donner du jus aux gens de la capitale régionale, en bas de nos montagnes, à trois heures de route.

Moi, j’y suis allé qu’une fois dans ma vie à la capitale : J’aime pas du tout. Ça pue, c’est plein de bagnoles dans tous les sens et il n’y a que des magasins de fringues pas mettables à un âne comme dit Mathilde.

Mathilde c’est la plus vieille du Lothar (c’est le nom de mon village). Elle y est né il y a très longtemps comme tous ses ancêtres depuis la nuit des temps et au moins autant que nos Alpes sont Alpes.

Elle ne sait pas très bien elle-même quel âge elle a d’ailleurs. Elle pense avoir quatre-vingt-dix ans, mais Papa dit qu’elle est bien plus vieille que ça. Près de cent ans elle aurait la Mathilde !

En plus quand j’ai été dans la grande ville, à la fin, j’ai croisé d’autres enfants que se sont foutus de ma gueule tellement je boitais.

J’aime pas cette ville et ses gens et pour rien au monde je veux que l’on y soit envoyés pour vivre quand il auront noyé le village, mon village !

 

Il faut que je vous en parle du Lothar : Il est situé tout en haut d’une petite vallée très encaissée et creusée par un grand torrent (le Lothar aussi) qui sort de dessous le mont Lothar (3200 mètres)

On raconte chez nous que cette rivière viendrait de très loin en souterraine et qu’elle aurait sa source sous le mont Saint-Gothard. Ce serait même une sœurette du Rhône, du Rhin, de l'Aar et du Tessin ! (Je me suis documenté hein !)

Elle tombe à pic des pentes du Lothar pour se jeter dans un petit lac en amont du village (le lac Lothar), puis elle disparaît, passe sous notre petite chapelle pour partir dégouliner en cascades de plus en plus grosses et bouillonnantes vers la plaine pour aller faire boire ces cochons de la ville.

 

Le village a une vingtaine de chalets très vieux (même authentiques) groupés en cercle, autour de la chapelle qui est une antiquité aussi.

La vie est très dure à Lothar, mais elle est très belle aussi parce que tout autour c’est trop beau et naturel !

Quand je suis né, il y avait une trentaine d’âmes à Lothar (comme dit Papa), mais en onze ans, pas mal sont morts et d’autres plus jeunes sont partis ailleurs en laissant derrière eux douze grandes personnes et cinq enfants comme moi.

On n’a pas la télé et on ne va jamais à l’école : On apprend tout seul (un peu aidés par les parents quand même hein !)

Nous avons quelques bêtes et on ne vit que des produits de la terre, de la forêt d’à côté, des abeilles et l’électricité vient d’une petite turbine installée sous la chute du Lothar qui a été payée par « les Bienfaisants de L’AP » qu’on a jamais vus ici de mémoire d’aïeuls, mais qui aident en secret le village depuis le moyen-âge à ce qu’on raconte.

En plus, personne ne sait ici ce que veut dire « AP »

Ce sont eux qui paient pour entretenir la seule petite route très étroite qui mène ici en suivant la vallée et la ligne de téléphone.

D’après Papa, ça doit leur coûter la peau des fesses (sans parler de l’entretien de la turbine !) surtout que ni l’Etat, ni la Région ne veulent plus payer ça depuis des années et des années.

A part un facteur et un docteur, une fois par mois, personne ne monte jamais au Lothar tellement c’est loin et perdu dans la montagne et il n’y a rien de vraiment intéressant pour les touristes, les skieurs ou les alpinistes.

C’est pourquoi ils veulent tout détruire ici hein ! Le torrent est de plus en plus vigoureux et ils pensent que cela ferait un superbe truc pour élever leurs foutus kilowatts du diable !

Oui, mais il faut noyer tout le village pour ça et nous foutre à la porte de chez nous.

 

Mais on résiste ! On se bat tant qu’on peut, même si pour Papa, il y a peu d’espoir de sauver notre paradis natal.

Depuis deux ans qu’ils nous ont annoncé ce projet de malheur, on se creuse la tête, ici pour trouver des trucs de valeur qui pourraient empêcher tout ça.

Mais en fait, tout est banal comme la nature au Lothar.

Il y a bien les chalets vieux comme le roc, mais il paraît que ça ne vaut rien en architecture ou en machin rustique.

Il y a aussi la chapelle construite avant Jésus-Christ, à ce qui dit Mathilde, mais à part sa crypte minuscule couverte sur les murs de dessins et de symboles indéchiffrables (qu’il a dit le monsieur du musée qui est venu cet été) elle n’aurait rien de vraiment rare.

Le monsieur s’est très intéressé pourtant au triptyque posé sur l’autel, mais j’en reparlerai plus tard de ce bout de bois.

 

Il y a aussi le petit lac (Lothar) en amont du village qui est très rigolo avec son île au milieu et tous les glouglous qu’il fait parfois avant de recracher des tas de trucs pas possibles (des arbres entiers souvent)

Il est très dangereux ce lac et nous les enfants, il nous est interdit de nous y baigner et même de l’approcher

 

Voilà bientôt Noël (le dernier) qui sera sans neige, comme l’année dernière et je commence ce journal qui sera sans doute mon testament parce que je veux mourir ici, chez moi, avec mon village !

Ce matin, les adultes sont tous partis pour deux jours à la ville dans les deux minibus (offerts aussi par les « Bienfaisants ») pour vendre quelques trucs, faire des courses et surtout pour aller assister sans grand espoir à la dernière réunion d’information sur le projet

Nous les enfants, on reste avec Mathilde et avec Arthur, qui a quarante ans et qui est le meilleur apiculteur du monde, ça c’est sûr.

On a la charge de préparer la dernière veillée de Noël dans la chapelle.

Papa a promis à Mathilde d’aller aux archives retrouver son acte de naissance pour savoir son âge !

 

Ils étaient à peine partis qu’il s’est mis à pleuvoir comme vache qui pisse et ça n’a pas arrêté de toute la journée.

On les a eus au téléphone ce soir, ça marchait très mal, mais ils nous ont dit qu’ils étaient bien arrivés en bas malgré ce temps de cochon.

J’écris ces lignes sur la table à manger. Les autres jouent aux cartes, au menteur, Arthur ronfle dans un fauteuil et Mathilde tricote, mais elle semble inquiète de toute cette flotte qui tombe.


Journal d’Alexis. Le 23 décembre 2008

 

Ce matin, je suis réveillé le premier par le bruit de la pluie. Il ne fait pas encore jour. Je m’habille et je descends dans la cuisine.

La lumière de l’ampoule vacille et je me demande si le générateur va bien.

J’ouvre la porte du dehors et c’est le déluge qui me fout une grosse baffe froide et humide.

Mathilde dira qu’elle n’a jamais vu de sa vie autant de flotte tomber sur le village.

Je referme la porte dégouté. Je réveille le feu dans la cheminée et je m’assois dans le fauteuil de Mathilde pour attendre les autres en rêvant.

 

C’est Arthur qui arrive le premier en pestant contre la pluie. Il attrape un bout de pain, enfile ses bottes et son anorak et il sort en me disant qu’il va au lac voir le générateur qui commence à s’enrhumer.

Mathilde sort de sa chambre et je l’aide à préparer le petit déjeuner : Il y aura des crêpes au bon miel d’Arthur, de la confiture de myrtilles, du pain que Maman a fait et du lait de chèvres tiré de la veille au soir.

 

On mange tous ensemble en se demandant si on pourra traverser la rue sans se noyer pour aller décorer la chapelle.

 

Charles, il a seize ans — déjà en boutons, comme dit Mathilde — sort le premier pour aller aider Arthur à s’occuper des vaches, des moutons et des chèvres.

Il revient quelques secondes plus tard pour nous dire qu’on n’a pas besoin de paquebot pour aller à la chapelle ! (Pff ! Qu’est-ce qu’il peut être bête celui-là quand il s’y met !)

 

En arrivant dans la chapelle, on est tous mouillés jusqu’au os et elle est plus froide et humide que jamais. Il y a même des flaques au sol.

Jeanne m’aide à ouvrir la trappe de la crypte et avec la lampe de poche alors, on voit qu’elle est déjà à moitié inondée.

 

Jeanne, c’est mon amoureuse (en secret hein ! Le mien). Elle a treize ans et elle est trop jolie.

Elle m’aime bien, mais je sais qu’elle pense sans arrêt à Charles qui est très beau et très fort lui au moins, même s’il est souvent trop con ce mec !

 

Avant de partir de là, j’ai regardé le triptyque sur l’autel et je me suis dit alors qu’il ne pleuvrait pas assez pour l’atteindre quand même.

J’aime ce truc. C’est grand comme un album de Titeuf et large comme trois parce que c’est en trois parties comme un livre compliqué.

C’est un gros bouquin en bois et en fer, en fait. A l’intérieur, c’est une vraie BD peinte à la main et à l’huile avec des tas de décors de toutes les couleurs et de petites phrases illisibles.

Le monsieur du Musée quand il est passé cet été, il a dit que c’était du beau travail et sans doute très, très ancien, mais il ne comprenait pas ce qu’il raconte.

Il n’a pas reconnu les personnages qui n’ont rien à voir avec les livres de messe et il paraît que beaucoup de mots sont écrits dans une langue inconnue qui ressemble un peu au Grec.

Il a demandé à Papa de l’apporter un jour au musée quand le village sera mort pour qu’on l’examine plus en détail.

Ce triptyque est sans doute aussi vieux que la chapelle ou que le premier habitant de Lothar et c’est vraiment le seul trésor du village.

Les planches de bois peintes sont entourées par un gros cadre en métal très biscornu. Quand c’est fermé, on dirait de loin une énorme clé !

Quand j’ai dit ça la première fois, tout le monde a rigolé, mais moi, j’ai toujours pensé que c’était une espèce de clé ce truc-là.

Les deux parties à gauche et à droite sont remplies de petites cases comme dans les BD où l’on voit des tas de personnages inconnus qui font on ne sait quoi parce qu’on ne pas traduire les phrases en bas.

Il y a un monsieur bien habillé du moyen-âge et un chevalier. Il y a aussi un soldat romain, un pirate et puis un chinois ou pareil.

Mais on retrouve ces cinq bonshommes au milieu, en plus grands et debout, devant un paysage qui une vraie photo peinte du village !

On le reconnaît vrai de vrai notre pays et au loin, on voit même le lac avec au-dessus un signe en forme de mouton tordu endormi autour des deux lettres en or « AP »

 

Le monsieur du musée a dit que c’était le signe de « la toison d’or »

Oui, mais bon hein : Qu’est-ce que ça veut  dire AP ?

 

On revient chez Mathilde et l’on raconte la flotte dans la chapelle. Alors Arthur dit que l’on ne fera pas la veillée dedans parce que c’est malsain.

Alors, Mathilde a l’idée de faire le réveillon chez elle comme ça elle verra plein de monde plus longtemps.

Nous les enfants, on trouve ça très chouette parce qu’on l’adore la Mathilde et on se met au boulot pour la décoration.

 

Vers midi, Papa téléphone et ça grésille très fort. Il nous dit que c’est foutu pour le village.  Il sera rasé au printemps et les travaux du barrage commenceront à l’été.

La bonne nouvelle c’est qu’on nous propose des relogements dans des villages voisins, mais pas à la ville si on veut pas (ouf !)

Mais moi, ça ne plaît pas quand même et je suis toujours décidé à mourir avec mon pays.

 

On passe le reste de la journée à décorer le chalet de Mathilde et puis vers vingt heures Papa appelle encore pour dire que la route est coupée par des coulées de boue et qu’ils ne peuvent pas passer.

Ils essaieront demain s’ils trouvent quelqu’un pour déblayer

Arthur lui parle alors du générateur qui ne va pas tarder à tomber en panne avec toute cette flotte et que le téléphone n’en a pas pour longtemps lui aussi.

Papa lui dit qu’en cas de besoin, il y a chez nous une radio sur batterie (que je sais faire marcher, moi !)

S’il le faut, on mobilisera toute l’armée ! Ils nous doivent bien ça quand même hein !

 

J’écris ces lignes avant de me coucher quand la pluie semble redoubler encore et encore.

Tout à l’heure, j’ai trouvé dans le grenier de Mathilde un vieux bouquin plein de poussière qui parle de Charles le Téméraire, le dernier Duc de Bourgogne.

Quand je l’ai ouvert, il y avait sur la première page le même signe que sur le triptyque : Le mouton en rond et les deux lettres « AP » et ces mots : « Aurata Pellis »

 

Journal d’Alexis. Le 24 décembre 2008


Cette journée du 24 décembre a été longue et à faire peur.

D’abord, Je n’ai pas dormi de la nuit parce que j’ai voulu lire le bouquin de Mathilde le plus possible sous les draps avec ma lampe de poche.

De toute façon, la pluie fait trop de bruit et j’ai trop mal à mon pied pourri.

Ce livre a été écrit par un monsieur appelé Martin Lothar « professeur émérite à l’université de Frivoli » (C’est certainement un ancien de mon village hein !)

Il raconte au milieu que le duc de Bourgogne, Charles dit le « Téméraire » n’est pas mort bouffé par les loups après le cul de pied au cul que lui a donné Louis XI.

Le Duc serait parti avec pas mal de fric et des copains (des loups ?) vers l’Est, vers les Alpes pour trouver refuge dans un lieu secret éloigné de tout !

Je ne vous raconte pas alors pourquoi ça m’intéresse tout ça hein !

Ils seraient resté là à faire on ne sait pas très bien quoi, mais en tout cas, le Martin il dit que ce serait lié à la « Toison d’or » et autres secrets très anciens !

C’est peut-être tout près de moi ces trésors ?

 

J’ai trop mal à mon pied pied-bot. Je descends le premier à la cuisine comme hier. Je bois un verre de lait puis je m’endors dans le fauteuil de Mathilde.

 

On est tous réveillés à l’aube par Arthur qui était sorti pour inspecter le village.

Il me fout la trouille : Le Lothar est sorti de son lit (lui aussi) et il est en train de noyer tout le village.

Nous sortons pour voir : C’est le pot qu’a l’hips (comme dit ce con de Charles)

Tous les chalets d’en bas sont inondés jusqu’à l’étage. Il y a au moins un mètre d’eau autour de la chapelle !

Jeanne se met à pleurer et Charles dit que c’est pas possible.

Les deux plus jeunes (les bébés comme dit Charles) Eric et sa sœur Pénélope se mettent à chialer aussi tellement c’est grave.

 

Et puis patatras ! Plus de lumière ! Le générateur est claqué !

Arthur et Charles partent pour voir ce qu’il a ce truc et nous, on reste à la fenêtre à regarder les bouillons remplir la rue.

Alors je me dis que tout cela va mal finir et qu’il faudrait aller chercher le triptyque dans la chapelle.

J’y vais et tout le monde gueule tellement c’est dangereux, mais je n’entends rien. On ne va quand même pas oublier les clés hein !

C’est vrai que dans la rue, j’ai de l’eau jusqu’à la taille et que le courant est très fort.

 

J’arrive à la chapelle. J’ai du mal à ouvrir la porte à cause de la flotte et de la boue.

Heureusement, l’eau n’a pas encore atteint le haut de l’autel et le triptyque est encore sec.

Je le prends et je le mets dans un sac plastique que j’avais emporté (malin hein ?)

En sortant, j’ai de la flotte jusqu’à la poitrine et il y a des tas de saloperies qui déboulent dans le torrent.

Finalement j’arrive à l’escalier du chalet où tout le monde me sort du bouillon.

Je suis gelé, trempé et mon pied me fait hurler de mal !

 

Je n’ai pas le temps de me sécher qu’Arthur et Charles reviennent en criant. Ils disent que le village se remplit comme une cuvette et que bientôt, la boue et la flotte emportera tout comme de la paille. Ils disent qu’il faut tous quitter le chalet et remonter très vite vers le lac sur les pâtis, sinon, on est tous morts

Ils ont rapporté le canot en boudins et les gilets de sauvetage qui nous servent l’été pour faire du raft sur le Lothar (j’aime bien ça d’ailleurs)

On mettra Mathilde et les deux plus jeunes et les sacs dans le radeau et les autres les tireront avec des cordes d’alpinistes.

C’est pas gagné quand même, il ajoute Arthur.

On prépare tout alors : Des sacs avec à manger dedans, des pulls, des gourdes et de lampes de poche.

Moi, je prends le triptyque.

 

On y va et ce n’est pas de la tarte hein ! L’eau bouillonne, on glisse tous les deux pas et les cordes nous scient les mains.

Mais il n’y a pas de panique en fait et Eric et Pénélope sont très courageux. Ils ne pleurent plus et ils se blottissent contre Mathilde qui sourit quand même un peu jaune.

On a de l’eau en tourbillon jusqu’au cou, mais on arrive quand même à avancer tout doucement.

Je me dis que c’est l’occasion ou jamais de mourir, mais en même temps, je veux mourir tout seul en sachant que les autres resteront assez vivants pour découvrir le secret du triptyque.

Vers midi, on arrive enfin sur les pâtis qui ne sont pas encore inondés par la rivière ou par la pluie. On débarque tout le monde et on va aux étables pour se réchauffer et calmer les bêtes.

On fait un feu dans tonneau en fer dans la vieille écurie et on se tasse autour en silence.

Au Nord, tout est sous l’eau : On ne voit plus que le toit du hangar du générateur.

En amont, à l’Est, on a de la peine à voir le lac tellement la pluie tombe.

 

On reste bien une heure comme ça quand il y a soudain un énorme grondement comme une avalanche mais beaucoup plus fort et terrible. Comme si tout le mont Lothar se cassait la gueule.

Moi, Arthur et Charles on court vers le lac pour voir et là, c’est incroyable ce qu’on découvre !

Le lac est complètement vidé de sa flotte et tous les sapins et les roches qui faisaient une petite colline sur l’île sont éboulés par terre.

Et pire, on aperçoit maintenant un grand bâtiment sur l’île. C’est un truc qui ressemble à la chapelle mais en dix fois plus grand.

Je me souviens alors avoir vu un dessin comme ça dans le livre de Mathilde : Un truc rectangulaire, un peu comme l’église de la Madeleine que j’ai en photo sur mon calendrier des Postes, mais en bien plus petit quand même hein !

 

Nous, on n’en croit pas nos yeux car il y a même une espèce de route en escalier qui va au bâtiment et qui était cachée par les eaux depuis la nuit des temps !

On revient aux étables et on s’aperçoit alors que l’inondation s’en approche encore plus vite.

Il faut encore partir et on décide de se réfugier en hauteur dans cette église de l’île avec les plus de bêtes possibles.

On y va et nous les enfants on trouve ça rigolo et palpitant de découvrir ce lieu secret inconnu de tout le monde entier.

Le chemin du lac est plein de branches et de poissons morts. On rentre dans la bâtisse et c’est complètement vide à l’intérieur. Il n’a qu’un gros cube en pierre au fond, un peu comme l’autel de l’autre chapelle.

 

On tient tous à l’aise là-dedans, les gens, les trois vaches, les chèvres, les moutons et les deux ânes, mais par la porte, on voit que l’eau court vers nous à gros bouillons. Arthur espère qu’on ne va être faits comme des rats dans ce nouveau refuge.

 

Malheur, pas moins d’une heure après, la flotte commence à rentrer doucement dans la chapelle. On ne peut plus aller plus loin et plus haut et Mathilde nous dit qu’il ne nous reste plus qu’à prier.

Alors on prie en disant n’importe quoi et en engueulant tous les dieux possibles qu’on invente au fur et à mesure.

On a de l’eau jusqu’à la taille et on se tasse tous contre le cube du fond.

Et puis ça nous vient jusqu’à la poitrine quand les bêtes commencent à paniquer graves.

 

Alors en portant Pénélope pour la mettre sur l’autel, je vois sur le dessus une sorte de fente dans la pierre.

Je ne sais pas pourquoi, mais je pense à une espèce de serrure et tout de suite je sors le triptyque de mon sac et je le glisse dans le trou.

Tout le monde me regarde faire ça.

 

J’enfonce le triptyque qui est pile poil de la taille de la fente : Je savais bien moi que c’était une clé ce machin-là !

 

Alors, il y a un gros clic et plus un gros clac, un nouveau clic et puis soudain, un énorme grondement comme tout à l’heure quand le lac s’est vidé.

Il y enfin un gigantesque glouglou (comme quand je vide mon bain du dimanche soir, mais plus fort quand même) et en moins de dix minutes : Plus de flotte et on se retrouve tous le cul par terre à sec en se disant que c’est pas croyable tout ça !

 

On va voir dehors et on s’aperçoit que le lac est vide à nouveau et que l’inondation se retire aussi vite qu’elle était montée.

On n’a pas le temps d’éclater de joie qu’on entend un craquement derrière nous : Le gros cube en pierre s’enfonce dans le sol de cette chapelle et disparaît bientôt pour laisser la place à un escalier qui va en bas dans le noir.

 

On n’a pas d’autre chose à faire qu’à descendre voir hein !

On y va : Il y dix mètres environ de marches en escargot qui amènent à une crypte (comme dans l’autre chapelle) et au fond, une énorme porte en trois parties qui représente mon triptyque copie conforme !

Il y a au milieu une immense épée de chevalier qui fait un peu poignée pour la porte.

Arthur la tire, mais ça ne bouge pas. Charles l’aide, puis Jeanne de toutes leur force, mais rien ne vient.

Arthur dit alors qu’on verra ça plus tard et on va remonter quand moi je décide d’essayer de tirer.

Pourtant, je ne suis pas allé très fort, mais elle est venue tout de suite que même j’en étais surpris et que je tombe sur le dos et que l’épée (vachement lourde) me tombe sur mon pied pourri.

Je hurle tellement j’ai mal, mais il y a alors un nouveau craquement sinistre et la porte s’ouvre toute seule !

On entre…

 

Ce qu’on découvre alors, je vous le raconterai demain hein !

Parce là je suis crevé et je vais me coucher.

Il est presque minuit (demain c’est Noël !) Tous les autres dorment dans le chalet de Mathilde qui par miracle est resté au sec et intacte !

Ma maison aussi a été épargnée et on a appelé Papa avec la radio et moi j’ai hurlé en pleurant dans le micro pour qu’il prévienne l’ONU s’il le faut tellement c’est pas possible ce qu’on a trouvé au fond du lac.

 

Quand on est sorti de la crypte toute à l’heure, il ne pleuvait plus, le ciel était tout bleu. La rivière était dans son lit et il n’y avait plus rien d’inondé.

 

Maintenant, il est minuit, je ne veux plus mourir tout de suite, j’ai très mal au pied et demain on fêtera l’anniversaire de Mathilde.

Papa m’a dit qu’elle a 150 ans exactement et que c’est la plus vieille femme dans tout l’univers du monde entier.

Journal d’Alexis. Le 25 décembre 2008

 

Ce matin de Noël on est tous réveillés à cinq heures tellement on était excités par ce que l’on a vécu hier.

On prend le petit déjeuner aux bougies et on souhaite son anniversaire à Mathilde qui ne veut pas croire qu’elle a 150 ans et qu’elle est la plus vieille de l’humanité.

 

A peine le jour se lève, qu’on entend un gros bourdonnement dans le ciel : Ce sont quatre énormes hélicoptères militaires qui arrivent et qui se posent sur les pâtis.

 

Il y a un tas de monde qui en descend, mais surtout mon Papa et ma Maman !

Il y a aussi plein de soldats, des pompiers, des docteurs et le monsieur du musée qu’on a vu l’été dernier.

 

On s’embrasse tous et je me souviens, Maman fait la remarque la première que je boite plus que jamais, c’est terrible (je m’en suis pas aperçu moi-même hein !)

 

On va tous ensuite au lac, on descend l’escalier, on passe la porte de l’épée : Rien n’a bougé depuis hier.

C’est une très grande salle tout en rond avec un plafond « en ogive »

Quand on donne un simple petit coup de lampe, tout s’illumine en petites étoiles très jolies et ça éclaire vachement bien, je vous le dis.

Ce sont des pierres à phosphore qu’il a dit le monsieur du musée qui en une heure est devenu aussi dingue qu’un chien devant une montagne d’os !

 

Au milieu de la salle il y a un grand tombeau et puis autour, disposés en « X » quatre autres un peu plus petits.

Et tout autour en cercle, il y a une vingtaine d’autres « sarcophages »

C’est très beau à voir en fait et très impressionnant aussi, parce que tout le monde reste à regarder la bouche ouverte au moins un quart d’heure sans bouger ni parler.

 

Tout le monde après fait le tour de la salle en silence en regardant les tombeaux et puis le monsieur du musée demande qu’on enlève la plaque sur la grande tombe du milieu.

C’est vachement lourd hein et il faut au moins dix bonshommes pour la déplacer et la laisser tomber par terre (et la casser aussi !)

 

On regarde et on voit alors un squelette, des tissus, des armes et des tas de trucs en marbre, en argent et en or.

Pendant une heure, le monsieur du musée inspecte tout ça et plus ça va et plus il répète : « C’est pas possible » ou « c’est pas croyable »

Au bout d’un heure, on en a marre et on lui demande ce qu’il lui arrive.

Et hop ! « C’est pas possible » et « c’est pas croyable » et il est tout pâle comme un mort-vivant et il tremble.

 

Et puis tout rouge énervé, le chef des soldats lui demande de nous dire enfin ce que c’est cette tombe !

Alors le monsieur du musée dit « à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi Alexandre de Macédoine »

 

Il y a un long silence et le petit Eric demande : « Hein, quoi, qui c’est ça ? »

 

Après, on ouvre les quatre autres en « X » et le monsieur du musée nous dit à chaque fois après des tas de « C’est pas possible » ou « c’est pas croyable »

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire »

Et puis,

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi Arthur »

Et puis,

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi viking, Eric le Rouge » (Le premier qui a découvert l’Amérique qu’elle a dit Mathilde hein !)

Et puis,

« à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi des Huns, Attila »

 

Et à chaque fois, le chef des soldats hurle dans sa radio pour qu’on dise au sous-préfet de prévenir le préfet de prévenir le ministre de prévenir le président et tout le tralala !

 

On en ouvre deux autres au hasard et puis : « à vérifier, mais en première analyse, je pense qu’il s’agit du tombeau du roi Guillaume le Conquérant et de la reine Mathilde »

« C’est pas possible, c’est pas croyable »

Là, il tombe dans les pommes le monsieur du musée !

 

Quand on sort, il y a déjà plein de journalistes dehors, la télé, la radio, les journaux, qui sont venus pour Mathilde et qui ne sont pas déçus du voyage hein !

Au goûter, après une « interview » un Américain me dit que demain j’aurai ma photo et tout un article sur moi dans le New York Times, dans le Washington Post et même dans le Dauphiné Libéré.

Arthur n’est pas passé au journal de 20 heures lui, parce qu’il expliquait à des Chinois comment on fait du bon et du vrai miel ici et qu’ils ne voulaient rien comprendre.

 

Je cause par téléphone au président de la France et puis à celui de l’Europe et enfin à celui de l’UNESCO (le plus intéressant en fait) qui me dit que mon village est « c’est pas possible » et « c’est pas croyable, à vérifier, mais en première analyse, une des sept merveilles du monde » et qu’il n’est plus question de le détruire (ben tiens, mon pote !)

Mathilde papote pendant plus d’une heure avec la reine d’Angleterre sur un problème de point de couture et à la fin elle est toute joyeuse d’avoir trouvé une telle bonne copine de son âge ou presque (elle a même noté le numéro de téléphone)

 

En partant, le monsieur du musée me dit qu’en tant « qu’inventeur » j’ai droit à la moitié de tout ces trésors et que « à vérifier, mais en première analyse » je suis certainement le petit garçon le plus riche du monde !

 

Maintenant il est plus de onze heures et tout le monde dort.

Je suis dans ma chambre, chez moi et j’écris.

Tout à l’heure quand les gens partaient, je suis allé à la crypte des rois.

En bas de l’escalier, j’ai retrouvé ma clé, le triptyque, pas trop amoché.

Dans la tombe du roi Arthur (celui que je préfère), j’ai piqué un truc qui m’avait plu : Une timbale en métal gris toute cabossée avec des taches rouges dedans (oui, je sais, c’est nul !)

En remontant l’escalier, je sens un caillou dans la grosse chaussure de mon pied-bot.

Je la retire, mais il n’y avait rien.

Sauf que mon pied, il est normal maintenant, pareil comme l’autre et il ne me fait plus mal et je ne boite plus du tout !

En rentrant dans ma chambre, j’ai mis le triptyque sous mon oreiller et j’ai posé la timbale sur ma table de chevet à côté de la photo de la vieille Mathilde parce que je les aime toutes les deux.

 

C’est Noël, Je m’appelle toujours Alexis, j’ai toujours onze ans.

Je veux toujours mourir parce que je sens maintenant que l’on ne va m’aimer rien que pour mon argent.

Bon, pour mourir, je vais attendre demain parce que j’ai trop sommeil là !

Illustration : Nicolas POUSSIN (1594, Les Andelys, 1665, Roma) L’hiver, (1660-64) Huile sur toile (118 x 160 cm) Musée du Louvre, Paris, Europe.


 

Fin de loup



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Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /Jan /2010 13:53

Dans un billet du 30 juillet dernier (en lien en fin de note, mais pas tout de suite parce que je cause-là) la toujours excellente Berthoise (en lien aussi à droite, pub) exprima ses très légitimes angoisses métaphysiques sur le pronom « on » et ses accords grammaticaux consécutifs.

Elle proposa même de marquer du pluriel le ou les adjectifs qualifiant « on » quand ce pronom cachait plusieurs personnes.

Exemple : Ecrire « on est cons » au lieu de l’académique « on est con »

 

Il est vrai que la grammaire française a des artifices parfois rigides, souvent incohérents car obsolètes comme elle comporte des fondamentaux qui relèvent plus de la philosophie que de l’art de manier notre belle langue qui n’en finit plus de se chercher, de survivre (ou de se perdre) dans le vaste monde mouvant et vibrant où « l’on » fait souvent semblant de penser voire de vivre.

 

Il est vrai aussi que si le « on » peut désigner un pluriel, il n’en demeure pas moins très singulier du point de vue de la grammaire comme de l’intellect.

Singulier et plural à la fois, indéterminé et indéterminable, venant de l’étranger, mais typiquement français, toujours particulier.

Le « on » est surtout, et avant tout quantique !

 

Notre grammaire le veut exclusivement singulier même s’il désigne des milliards d’abrutis : En fait, le « on » est un seul et même ensemble dont le nombre d’éléments varie du zéro à l’infini (un infini plus souvent négatif que positif d’ailleurs dans la mesure où l’on voue généralement ces éléments aux gémonies de l’oublie ou de l’opprobre)

 

Sous le masque du « on » les personnes désignées, visées voire accusées sont toujours des êtres humains (homo sapiens sapionce) de tout sexe, âge, conditions, poil, même si parfois on les compte pour des bêtes.

Ainsi, un berger ne dira jamais : « On a tué mon mouton » mais : « Cette saloperie de loup a tué mon mouton »

D’ailleurs, ce mot « on » vient du Latin « homo » (homme) qui se transforma en vieux français en « Hom » puis en « Om » et finalement en « On » à partir du siècle n° XIII.

A l’origine, son vrai sens était : « Un homme, quelqu’un, un quidam » parfaitement inconnu, indéterminé et vaguement indéterminable en plus.

 

Notre « on » est désormais trop souvent assimilé au « nous » :

« Hier, on est allé aux Chepams. On s’est bien frittés la gueule avec ces pédés d’enculés du 9-3 » entendons-nous ou disons-nous bien de fois.

Alors que la phrase grammaticalement correcte est évidemment :

« Hier, nous sommes allé sur les Champs-Elysées. Nous en avons décousu profusément avec ces Messieurs de la Seine-Saint-Denis »

Toutefois, dans le « on » on ne peut pas déterminer ou reconnaître qui que ce soit : Il est un peu le « X » de la plainte, l’inconnue d’une malheureuse équation, la variable d’une impossible fonction différentielle.

A peine pourrions-nous utiliser le « on » pour désigner la société, la nation, l’humanité, ou encore les pratiquants de coutume : « Ici, on fait ceci ou cela »

Le « on » est un parfait anonyme et parfois, sinon toujours, il fait peur…

En fait, ce « on » se confond intellectuellement car il est à la charnière du pluriel et du singulier dans la liste des pronoms :

Je, tu (vous), il, on, nous, vous (tu), ils (on)

Ainsi le grand César (celui de Brutus, pas de Pagnol), quand il écrivait « il a foutu la pâtée aux Gaulois » voulait signifier « on » et non pas « je » contrairement à ce que l’on pense et ce, d’une part parce qu’il ne parlait pas un traître mot de français (ce con) mais d’autre part, par habilité politique et diplomatique.

De même, le dernier vrai grand roi du monde, Louis n° 14, disait « nous » (qui englobe, le roi, l’état et ses imbéciles de conseillers) au lieu de « je » (trop commun) ou encore « on » (trop impersonnel) surtout en parlant des bêtises les plus débiles comme la révocation d’un édit de son pépé (par exemple, au hasard)

 

Cela état, cette assimilation du « on » au « nous » est parfois plus ambiguë : En disant ou en écrivant « on » pour « nous » le locuteur ou le scripteur fait intentionnellement ou non, soit une association soit une dissociation avec les autres personnes composant ce nous.

L’exemple le plus courant d’association est celui du supporter de foot qui, à la fin du match, hurle en rotant sa bière : « On a gagné ; on a gagné ! » alors qu’il n’a rien fait de spécial (à part vider des canettes) pour emporter la partie.

Par contre, il ne dira que très rarement : « On a perdu » mais plus volontiers : « Ils ont perdu ces nuls à chier de bâtards de mes deux ! »

 

On voit par là que le « on » est plus quantique tu meurs à poil devant chez Benett(on).

 

Je me demande enfin, si ce « on » n’est pas le pluriel moderne, voire techno grave de notre irrésistible et psychologique « ego » (émoi, et moi) mais ce sera le sujet d’une autre rélexi(on) et d’un autre billet.

 

CF : Le billet de Dame Berthoise.

 

Fin de loup

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Dimanche 6 décembre 2009 7 06 /12 /Déc /2009 06:00

Il n'y a qu'une manière de lire l'Histoire, c'est de mourir (Léon Bloy, Journal)

 

Voici mon trentième et dernier Spectre…

Pour icelles et iceux qui ne connaissent pas mes contes des spectres, je précise qu'il s'agit de nouvelles relatant les petites histoires de petites gens filant dans les dédales de la grande Histoire.

Ce sont des textes intéressants (ou pas) qu'il convient de lire calmement, en les sirotant et surtout, en se gardant de commencer par la fin où apparaît la clé, la révélation de l'histoire : Sachez jouir de votre plaisir de lire.

 

Je me doutais que je n’allais pas sortir vivant de cet avion. Natacha aussi, mais nous n’en avons pas parlé.

Je savais qu’elle survivrait à l’accident et que quelques semaines plus tard, elle accoucherait de notre enfant qu’elle prénommerait Alexis (le protecteur des Hommes) comme nous en avions décidé.

 

Je n’ai pas dormi durant ce vol à force de ressasser l’histoire de ma vie.

 

Je me suis souvenu de ce jour de novembre 1939 à l’académie de médecine de Moscou où un vieux professeur me demanda mon âge.

J’ai eu bien du mal à comprendre cette question non seulement parce que je ne parlais pas un mot de russe et que l’interprète sibérien connaissait mal mon dialecte, mais aussi parce que je n’avais aucune notion de temps, plus exactement de « son temps »

Je fis répondre que je n’en savais rien.

Ce brave médecin compulsa alors les résultats des tests et des examens qu’il m’avait fait passer pendant plus d’une semaine puis, avec les doigts de sa main, il me signifia le nombre 25…

Pour lui, j’avais donc 25 ans.

Soit !

Il m’envoya alors dans une école où j’appris à lire et à écrire en moins d’un mois.

Je mémorisais immédiatement à la lettre ou à l’intonation près tout ce que je lisais ou ce que j’entendais et à ce jour de ma mort, je n’ai rien oublié.

En janvier 1941, je parlais et j’écrivais couramment le russe, le français, l’anglais et l’allemand et je commençais à faire peur à mes professeurs par mon aise et mes progrès incroyables en mathématiques et en physique où ils n’eurent plus rien à m’apprendre en décembre 1942, date à laquelle ils me reçurent parmi eux avec honneur, admiration et humilité.

Je pouvais réciter à l’infini toutes les décimales du nombre Pi et toute l’œuvre de Shakespeare.

 

Il faut préciser qu’en mai 1939, je ne connaissais pas ces choses : Je vivais heureux et insouciant d’un tel univers, avec mon peuple, dans mon pays, mon paradis perdu au fin fond de la Sibérie.

Nous y vivions, inconnus de tous, en autarcie totale comme sur une île impossible du Pacifique et ce depuis la nuit des temps. Parfois, nous y accueillions quelques étrangers égarés qui y restèrent et qui mêlèrent leur sang à celui de mes ancêtres.

Certains trappeurs sibériens, ravis de notre hospitalité et de la douceur des lieux repartirent même chercher quelques uns de leurs parents pour les ramener chez nous.

Notre pays est un oasis dans ce désert glacé de Sibérie. Il bénéficie d’un microclimat bien tempéré, même en hiver, où nous vivions presque nus et où nous cultivions toutes sortes de plantes et de légumes bien exotiques pour cette partie de la planète.

Les Russes découvriront notre Eden au printemps 1939 et ils l’appelleront « le trou des sorciers » tellement cet endroit leur paraissait « anormal »

Plus tard, certains de leurs savants (de mes collègues) expliqueront ces conditions extraordinaires par la chute millénaire en ces lieux d’un météore qui creusa dans le sol gelé une cavité d’une vingtaine de kilomètres de diamètre au milieu de laquelle mes ancêtres fondèrent notre village.   

Les débris de cet aérolithe produiraient certaines radiations qui modifieraient localement le sol et l’atmosphère…

 

Ce furent une dizaine de soldats de l’armée soviétique qui arrivèrent un soir dans notre pays. Ils étaient harassés par leur marche et la faim ; ils étaient perdus parmi les perdus, la mort aux trousses et ils crurent à un mirage en découvrant le village et en voyant nos sourires et nos bras grand ouverts.

Nous les avons soignés, nourris et réconfortés autant que nous pouvions nous comprendre : Ils restèrent longtemps effarés ; ils n’y croyaient pas.

Notre erreur funeste sera de les laisser repartir en leur indiquant la route et en les pourvoyant de tous les vivres et l’équipement nécessaire pour ce retour.

Ce fut notre erreur car nous ne savions pas ce qu’était un soldat ni un Soviétique et nous ne nous doutions pas qu’ils retournaient faire part à leurs autorités de leur découverte et qu’ils allaient chercher des ordres…

Quelques mois plus tard, d’autres soldats revinrent plus nombreux, beaucoup plus nombreux, armés, équipés, déterminés, envahisseurs et ce fut pour mon peuple le commencement des ennuis.

Ceux-là furent aussi très étonnés de nous rencontrer, mais bien vite, ils nous firent comprendre que nous n’étions plus vraiment chez nous et que nous dépendions dorénavant d’un gouvernement situé à l’autre bout d’un monde que nous n’avions pas envie de connaître ni de fréquenter.

Le ton monta et certains de nos chefs payèrent violemment de leur vie les prémices de leur résistance.

Toutefois, les Soviétiques ne voulaient pas vraiment rester dans notre pays, mais pour y marquer leur empire, ils choisirent parmi nous une vingtaine d’otages – dont moi et Natacha, qu’ils emmenèrent à Moscou.

Je compris rapidement que le but de cet enlèvement n’était pas seulement « politique » : Nos comportements, nos mœurs, nos capacités intellectuelles et surtout notre aspect physique « hors norme » intriguaient voire stupéfiaient ces maudits envahisseurs qui n’avaient de hâte que de nous examiner à la lueur de leurs sciences. C’est pourquoi, je me suis retrouvé un matin face à face avec un de leurs académiciens moscovites sans parvenir à déterminer lequel d’entre nous deux était le plus « curieux »

Les Russes comprirent bientôt que nous étions tous les vingt d’une race « à part » tant par notre corps que par nos étonnantes facultés intellectuelles et ils décidèrent – en pleine guerre mondiale alors, d’en tirer parti en nous instruisant au mieux de leurs connaissances selon les prédispositions de chacun.

C’est ainsi qu’ils firent de moi, aux dires de mes pairs, un des meilleurs physiciens que l’humanité n’avait jusqu’alors jamais connu et que Natacha, ma femme, révolutionnera l’économie !

Nos autres compagnons d’infortune furent destinés à la chimie, à l’astronomie, à la linguistique, à la géologie et j’en passe, sauf deux garçons et une fille qui furent envoyés sur le front allemand d’où ils revinrent beaucoup trop vite, mais en aubaine de cadavres à disséquer !

 

La guerre terminée, je devins un des plus éminents savants de l’Union Soviétique ; j’épousai Natacha qui avait un poste important de conseiller au Soviet Suprême, mais il nous fut toujours interdit de retourner, ne serait-ce qu’une heure, dans notre pays d’origine.

En 1985, à la faveur d’un congrès de physique se tenant à Paris et pour le voyage duquel Natacha avait eu l’autorisation de m’accompagner, nous avons décidé elle et moi de « déserter » et de demander l’asile politique à la France ; ce que nous avons obtenu immédiatement eu égard à nos réputations dans nos domaines respectifs.

En fait, nous n’en voulions à personne : Nous pensions que les vivants ne veulent pas vraiment avoir d’histoires avec l’Histoire car en réalité, ils ne font que la faire.

 

Nous ne sommes retournés en Russie qu’en 1999 et nous y avons retrouvé tous nos compagnons « otages » qui étaient toujours célibataires et sans enfants, mais qui avaient des situations toutes aussi reluisantes que nous.

Ils avaient raconté notre histoire dans leurs cercles d’amis et de collègues et ils n’attendaient que nous deux pour organiser un voyage dans notre pays d’enfance.

Nous y sommes revenus enfin non sans angoisse ou émotions, mais rien n’avait changé au paradis et nous y avons retrouvé vivants et heureux, tous nos parents, nos grands-parents, nos arrière grands-parents et plus vieux encore ; nous avons embrassés nos frères et nos sœurs tels que nous les avions quittés car, comme nous, les otages, ils paraissaient physiquement avoir tout au plus 25 ans !

Cependant, notre peuple n’avait eu aucun nouveau né depuis notre départ.

 

Natacha et moi, nous sommes retournés à Moscou en novembre 2009. Elle était enceinte, mais elle avait tenu à m’accompagner pour ce premier congrès de philosophie quantique.

A l’atterrissage, un train cassa déstabilisant l’appareil qui quitta brutalement la piste pour aller en percuter un autre en voie de décollage.

Je fus le seul mort dans cet accident et j’avais en fait 220 ans.

Je suis né en Sibérie un 14 juillet 1789…

J’étais un mutant comme tous ceux du « trou des sorciers »

 

« Le plus petit d’entre nous mesure 1,80 m ; nos membres sont longs et maigres comme le reste du corps ; notre peau est blanche immaculée et exempte de tout poil ou cheveu ; notre tête est ovoïde, les pommettes saillantes ; notre nez est aussi discret que nos oreilles ; nos yeux sont d’un bleu sombre vibrants dans deux amendes étirées ; nous n’avons qu’une dizaine de dents suffisant à notre régime alimentaire végétarien pour l’essentiel, même si aux solstices nous mangeons quelques bêtes que nous remercions en déposant les ossements sur les tombes de nos ancêtres.

Nous ne sommes jamais malades et la mort ne nous prend que par accident ou assassinat.

A 25 ans, nous ne croissons ni décroissons : Nous ne vieillissons pas.

Notre dialecte ne comporte qu’une centaine de mots et les verbes sont tous au temps présent ; nous ne savons pas dire « s’il vous plait » « merci » ou encore « pardon »

Nous n’avons ni de vraie haine de faux amour et l’égoïsme comme la vanité nous sont étrangers.

Nous n’avons ni dieu, ni idole sinon une foi inébranlable dans la nature.

Nous n’avons pas peur ; nous n’avons jamais peur.

Nous sommes des mutants…

Et tutti quanti… »

 

J’étais un mutant ; Natacha aussi et par des amis généticiens, anthropologues et médecins, je savais en montant dans l’avion que notre fils, Alexis Adamov, serait le premier représentant d’une nouvelle espèce d’êtres humains que dans les dix ans on baptiserait « homo sapiens sapiens sapiens » ou encore « homo trisapiens » (Homme trois fois sage)

 

« Je suis dans l’avion qui m’emporte vers Moscou. Je révise mon allocution au congrès international de philosophie quantique. 

Alpha…

Nombre, équation, abscisse, lettre, fonction, constante, ordre, contrordre, ordonnée, variable, désordre, infini, courbe, fractal, entropie, translation, foi, probabilité, opérateur, chaos, courbure, thermodynamique, espérance, matrice, chaos, fraction, charité, gravitation, attracteur étrange, étrange, étrange beauté, étrange amour. Grâce ! Grâce ! La vie est une étrange attraction.

Oméga

End if

[Itération] …  

J’ai un peu le trac ; j’ai froid et j’ai faim »

 

Illustration : Jérôme Bosch (vers 1450 - 1516) L'enfant Christ marchant, revers du portement de croix (1480) Kunsthistorisches Museum, Vienne (Autriche) Europe

 

Retrouvez tous les autres spectres.

 

Fin de loup

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Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /Déc /2009 19:23

La veuve Info, cette folle des logis, vaticine en ce moment sur des inondations graves voire profondes affectant notre beau pays du Pas-de-Calais. Elle annonce même que le fleuve méga sacré Aa menace de sortir de ses gonds sinon de son lit et même du pied gauche en plus.

Tout fout le camp, je vous le dis.

C’est vrai qu’on ne rigole pas avec l’Aa (ah ! Ah !) même si ce cours d’eau légendaire passe trop souvent pour une vulgaire rigole aux sources de fleuves prétentieux et sales comme la Volga, le Mississipi ou encore la Seine (saint Denis, pas Montjoie, 9-3 hein !)

Avec ses 80 kilomètres de longueur, il les fait tous pisser de rire…

Mais on ne rigole pas de l’Aa, jamais, ah mais !

 

Je te rappelle en effet, ô lecteur oublieux, que je suis le futur empereur d’Occident (et plus si affinités) et que dès lors, j’ai pour consigne de méditer chaque matin l’adage fameux qui sera inscrit sur mon mausolée :

« Aa débordé, Occident grippé »

Remarquons que cette sentence grave et mouillée intègre « A » (alpha) et O (oméga) — Trop fort le loup !

J’en remets encore dans ta mémoire, ô internaute distrait, en te signifiant, une fois de plus que ce brave fleuve se situe en plein dans la future Lotharingie qui sera le cœur de mon empire lupin, éternel et universel (Et toc !)

Géographiquement, il coule calme, mais résolu entre deux autres fleuves lotharingiens que sont la Somme et le Rhin (L’Aa n’est pas de la pisse d’âne quand même)

On ne rigole pas avec l’Aa ! Jamais, je vous dis !

Et puis d’abord, de bâbord et même de tribord, ce fleuve impérial est un fleuve.

 

Je rappelle aux cancres las qui se caressent béats et crétins leur semblant de testicules subventionnés au fond de la blogosphère qu’il y a une différence notable entre un fleuve et une rivière.

En effet, on est un fleuve quand on se jette direct, éperdu ou pas, dans une mer ou un océan reconnu, cartographié, patenté, sérieux quoi !

Tout ce qui se jette ailleurs ne sera que rivière, ruisseau, ru, torrent, capote usagée, coup d’œil, crachat et in fine, pipi de chat.

Attention quand même, pisser dans une mer ou un océan du haut d’une falaise normande ou landaise pour se croire, un instant, source d’un fleuve légendaire n’est qu’outrecuidance dégénérée et même une grosse connerie à se faire moquer profus en cas de coup de vent marin.

Je vous aurai prévenus hein !

 

Cela étant, notre Aa a bien d’autres qualités frisant le divin voire le divan et à faire verdir de jalousie tous les fleuves jaunes ou pas

Déjà, si l’on prend un bon dictionnaire des noms propres (ou crades qu’importe)  ce fleuve est premier (preums, comme on dit sur les blogues bien fréquentés ou pas) de la liste.

L’Aa vient en effet avant Aachen (pseudo : Aix-la-Chapelle) qui est une ville impériale et mythique des autres empereurs de ces bois lotharingiens.

Vient ensuite le nom d’une autre ville « Aalborg » (ou Alborg) joli port de pêche du Jütland danois que j’ai visité au siècle dernier et non loin duquel, je me suis baigné dans la mer baltique parmi des méduses et des Vikings (Je ne suis pas resté longtemps dans cette eau septentrionale à cause surtout de sa température pour le moins « polaire » même en plein mois d’août)

 

La plus grande gloire de l’Aa provient sans aucun doute du vice des cruciverbistes.

Je rappelle aux susdits cancres (qui voudront bien poser leur casquette, leur machette et leur batte de base-ball) qu’un cruciverbiste n’est pas une  espèce rare de chanvre indien ou de morpion, mais un amateur de mots croisés.

Les mots croisés datent de la plus haute Antiquité même s’ils sont beaucoup plus jeunes que le fleuve Aa dont la définition incontournable est : « Fleuve côtier de nord de la France »

C’est vrai qu’il est pratique notre Aa hein !

Pratique et paresseux, mais divin, impérial, essentiel et plein de beautés en paysages.

Parcourir les berges de l’Aa et mourir !

 

Enfin, je me glorifie d’avoir pataugé des heures et des heures, encore impubère et innocent, dans un des affluents de l’Aa sacré, à la chasse aux têtards ou d’autres bestioles influant ou pas de tels milieux aquatiques, merveilleux et enfantins.

J’ai sûrement pissé dedans en plus, na !

Alors…

 

Bon, si ces jours-ci l’Aa se gonfle et nous gonfle, ce n’est pas à cause de la fonte des glaciers ou des larmes des grippés ou des chômeurs, mais à cause des pluies de saison et de bonne nature.

Or moi, je dis que tout ce qui tombe du ciel est béni et utile, même pour un fleuve phréatique voire tellurique,.

Son nom, il le signe à la pointe d’une goutte d’eau latine et même indo-européenne : « Aa » vient évidemment d’un « aqua » (eau) qui n’a pas « U » de « Q »

 

Frères humains de tout sexe, âge, horizon et poil, en vérité je vous le dis : Vénérons le fleuve Aa ; ne le laissons pas déborder et foutre le camp comme un vulgaire assujetti à l’ISF !

Aimons-le pour des siècles et des cierges, ah mais !

 

Mon ICul dans le divin Aa

Aa, Aa, ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Ha ! Aa.

 

Illustration : Nicolas POUSSIN (1594, Les Andelys, 1665, Roma) L’hiver, (1660-64) Huile sur toile (118 x 160 cm) Musée du Louvre, Paris, Europe.

 

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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /Nov /2009 22:27

L’arbre à lettres, la Bibliothèque, les éditions Finitudes et Guillaume Martin-Lothar, futur empereur d’Occident (qui n’y est pour rien dans ces affaires hein !) vous invitent à la présentation de deux ouvrages :


Figures de Paris (Ceux qu’on rencontre et celles qu’on frôle)

D’Octave Uzanne, Jarry (Alfred ?) Klingsor, Lorrain (Claude ?)

Editions la Bibliothèque

 

Inventions nouvelles et dernières nouveautés

De Gaston Pawlowski

Editions Eric Walbecq (Finitudes ?)

 


 

Le jeudi 12 novembre 2009 à 19 heures

A l’Arbre à lettres

2, rue Edouard Quenu

75005 Paris

Téléphone : 01 43 31 74 08

 

 

Note : Si vous êtes là, ce jour à cette heure, vous verrez sans doute le loup (ou pas) Et vous serez sans doute déçus (es) (de le voir ou pas)


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Dimanche 21 juin 2009 7 21 /06 /Juin /2009 02:00


Puisqu’aujourd’hui, paraît-il, c’est la fête des pères,  des grands-pères et in fine, la fête de tous les ancêtres qui en avaient deux où je pense et bien placées en plus,  je réédite ce billet du 29 mai 2008.
Ce n’est pas un problème de pognon, croyez-moi, mais une histoire d’homme et d’Art. Un point, c’est tout (et ce n’est pas si mâle non plus)
Bonne fête George — sans ou avec « S » (où que tu sois) !


C’est l’excellent et passionné Jacques Damade, patron de la bientôt très fameuse maison d’édition (indépendante)
la Bibliothèque, sise à Paris, France (en lien aussi à droite, pub) qui a ressuscité ce texte magnifique « Eaux et Lumières » écrit en 1929 et 1930 par  Georges Groslier (1887-1945)

Ce « journal du Mékong cambodgien » est ressorti de derrière les sombres fagots oubliés de la littérature, de la Géographie et de l’Histoire grâce à un autre écrivain voyageur (et autre poète) Pierre Lartigue (né en 1936) et dont je vous recommande aussi fermement la lecture.

« Eaux et lumières » n’est pas un roman, mais c’est un récit époustouflant de la vie, des bienfaits comme des tocades d’un des plus grands et des plus beaux fleuves de cette planète qu’est le Mékong  qui, né de l'Himalaya au Tibet arrose successivement la Chine, le Myanmar, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Viêt-Nam.
C’est aussi une tranche de vie douce-amère de la condition de ses riverains cambodgiens, khmères ou d’autres horizons, d’autres époques et d’autres sangs.

« Eaux et lumières » est surtout un cliché sans concession pris sur le vif, un tableau rare et souvent dérangeant d’un pays, d’un peuple, d’un art, d’une culture, de mœurs qui en fait n’existent plus sinon dans nos rêves ou nos cauchemars ou nos vagues désirs de paradis et d’enfers.
Le temps, l’Histoire comme les fleuves savent faire et défaire leur lit comme ils se couchent et comme ils coulent dans nos mémoires ou dans nos veines.

Ce texte prenant et beau, au style tour à tour « fluvial » bouillonnant, lumineux, calme, précis, elliptique, lent, incisif, obscur, rimbaldien ou bonhomme a été écrit par un bon père de famille qui fut aussi archéologue, anthropologue, érudit, peintre, dessinateur, poète, romancier et surtout qui fut un grand amoureux et protecteur de l’art, de la culture, de l’artisanat, de la nature, de la beauté, de la grâce et évidemment du Cambodge où il naquit en prince bienfaiteur ; où il vécut plus de trente ans en travailleur acharné et où enfin il mourut supplicié, martyr et oublié.

S’il faut absolument se repentir de quoique se soit sur cette planète alors surtout n’oublions personne, absolument personne de vivant ou de mort…

Bien évidemment, je reparlerai de ce livre sur ce blogue, mais d’ors et déjà, vous pouvez le découvrir en le commandant chez votre libraire attitré et adoré (CF les références en fin de cette note)
Ce bouquin apparaîtra je pense bientôt sur le site de la Bibliothèque (en lien aussi à droite, pub) où vous pourrez le commander en ligne ainsi que d’autres trésors fabuleux et forts méconnus que Jacques Damade nous offre en grand, sympathique et bel amateur de la littérature qu’il est.

Références
Eaux et Lumières, journal du Mékong cambodgien.
Auteur : Georges Groslier
Illustré par Marie Doucedame
Collection : L’écrivain voyageur
Edition : La Bibliothèque
ISBN : 978 290 968 8473 (Paru le 23 mai 2008)

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Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /Mai /2009 14:39
« La foule s’étendit rapidement sur la rive, curieuse de savoir pourquoi elle avait ainsi crié et couru. Elle aperçut avec stupeur un tonneau de grandeur ordinaire qui prenait lentement le fil de l’eau, pendant que des énergumènes, longeant la berge, lui jetaient des pierres qui coulaient bas sans l’atteindre […] Là, les citoyens d’Athènes, avant de retourner à leurs affaires urgentes, s’arrêtèrent un instant, pour rien, sans même avoir l’idée de rire. Et devant leurs yeux, le simple tonneau, tout paisible et débarrassé des hommes, partit sur les flots immenses où passent à tire-d’aile les navires aux voiles blanches et où le ciel se baigne à l’horizon »
(Paul Hervieu, Diogène le chien, éditions Manucius, 2006)

Drôle de philosophe que ce Diogène de Sinope (vers 413-327 av. J.-C.) et l’on se demandera toujours s’il a vraiment existé ou du moins, si son premier biographe Diogène Laërce (IIIe siècle après J.-C.) n’en fit pas, quelques six cents ans plus tard, une composition de morceaux de la vie tirés de « cyniques » différents ou de toute la meute de ces chiens pensants et turbulents.
D’autant plus que ce Laërce vivait à une époque où la philosophie d’un certain Galiléen se répandait grave à travers le monde et dont les disciples, non moins agités, se déchiraient déjà sur le sexe des anges ou la consubstantialité de leur prophète et de leur empereur qui avait tout à craindre d’eux pour son autorité politique et surtout, ses attributs religieux.
Parce que les Cyniques (les chiens) de Diogène et surtout d’Antisthène leur gourou, ne manquaient pas de chien et de dents dures et ils savaient être aussi enragés que leurs totems canidés à l’encontre des écoles et gymnases officiels et souvent prétentieux où sévissaient Platon, Démocrite ou encore Sénèque pour ne citer que les meilleurs.

Je vous ai déjà causé de Diogène le Chien et de son tonneau d’abord dans cette note-là où je vous rappelais que ce philosophe des plus rigolos n’avait jamais couché de sa vie dans une barrique en bois, mais dans un pithos, une sorte de jarre en terre cuite.
Parce que Diogène fut en quelque sorte un philosophe SDF, un nomade discourant de tout et de rien à tous les coins de rue et qui ne manquait jamais de faire un scandale à qui voulait l’entendre ou pas, le croire ou non.
Ce Cynique a du reste bien sa place dans une Grèce qui bascule déjà de l’Antiquité à un tout jeune moyen-âge qui attend ses Alexandre et ses César : Diogène est un phénomène de crise, un cas de fin de cycle, le prophète d’un « autre monde » et d’une autre société qui remplacera peu à peu une civilisation déjà bien sclérosée par la vanité, l’égoïsme et l’orthodoxie.
Diogène, ce « Socrate fou » comme l’aurait qualifié Platon, est aussi bien contemporain : On dit qu’il fut le « Madoff » grec dans la mesure où, fils de banquier et banquier lui-même, une faillite ou des malversations l’aurait jeté tout nu à la rue.
Né avec une cuiller d’argent dans le bec et le cul bordé de nouilles, il devint plus pauvre que Job et telle une Jeanne d’Arc, il reçut alors l’ordre ou la divination des Dieux « de ne pas vivre comme les autres hommes »
Halte-là quand même, Diogène n’était pas non plus un anarchiste des familles, ni un soixante-huitard hippie ou encore un révolutionnaire bobo antitrucs à la noix, que nenni, il fut plutôt, à mon avis, une sorte de « réactionnaire » antique et au sens premier du terme: Un esprit qui réagit nuit et jour contre « l’ordre établi ou à établir », contre les idées trop reçues, trop jeunes ou trop complexes. Diogène fut donc un véritable, inlassable et perpétuel « cherchant » dans la simplicité, l’humilité et la force la plus pure et naturelle qui soit.
Car tels les saints de notre calendrier, Diogène fit preuve toute sa vie de pauvreté et de spontanéité sachant que la charité n’allait que dans son sens : Il mendiait et plus exactement, il vendait ses discours, sa pensée, sa philosophie.
A cet égard, je rapprocherais Diogène d’un Léon Bloy qui eut aussi une vie de chien et dont les colères et les morsures étaient aussi homériques qu’inattendues !

Diogène pestait contre les sciences et le progrès : Pour lui, le grand Démocrite n’était qu’un con sans doute parce que le Cynique se doit de prendre le temps de penser et de ne jamais séparer le présent du passé et de l’avenir.
Un enfant buvant simplement dans ses mains lui aura fait abandonner sa coupe, sa timbale pendue au cou et, en même temps, trouver son Graal
Ce chien philosophe se serait foutu longtemps de la gueule du divin Platon et entre eux, il n’y aurait eu qu’invectives, injures et bassesses. Des olives et un poulet plumé (un cygne chauve) synthèse de Diogène de l’Homme vu par Platon…
Le cynisme est un trait de vieilles badernes, un acte aussi irritable qu’indispensable et sain, surtout dans des temps de mutation.
Cela étant, notre bon vieux Diogène de chien fut autant pieux que chaud lapin et entre deux conférences salées et poivrées, entre deux offrandes à Zeus ou a Hermès, il savait courir et trousser la gueuse ou les filles des maisons où il était (très souvent et longtemps) nourri, logé, abreuvé, entendu et apprécié, il faut le dire (La pauvreté choisie, l’ascèse, ont leurs limites et leurs urgences quand même hein !)
 
Selon Laërce, Diogène, qui serait mort très âgé, voyagea beaucoup et très loin. La citation en exergue évoque d’ailleurs un tonneau vide du philosophe qui était alors parti sur les mers en abandonnant ses Athéniens préférés, pervers, paumés et décadents finalement.
C’est d’ailleurs au cours d’un de ses périples, que Diogène fut pris en otage par des pirates et vendu en esclave sur le premier marché venu.
On raconte qu’il éduqua fort bien les enfants de son maître et que ce dernier lui offrit une belle retraite bien oisive dans sa maison pour le récompenser. Mais Diogène choisit de retourner à Athènes où l’attendait la misère et la mort.
Du reste, cette vie de pauvreté et de voyages caractérise bien tous les philosophes cyniques qui se sont éparpillés dans le monde entier pendant plusieurs siècles.
L’empereur Julien (dit l’Apostat) dans une de ses lettres, signale d’ailleurs la présence de Cyniques aux confins des Gaules au quatrième siècle après J.-C, sur les « limes » où ils errent et prêchent ce qu’ils peuvent aux côtés — et en concurrence des premiers évêques et missionnaires chrétiens.
C’est d’ailleurs pourquoi je pense que Diogène est un « fake » comme on dit maintenant : Un personnage complètement inventé pour faire la nique ou le change au flux du Christianisme.
Vae victis…

J’ai découvert par hasard ce premier roman de Paul Hervieu (1857-1915) écrit en 1882 et réédité par Manucius en 2006.
Hervieu fut un juriste diplomate, romancier et auteur dramatique, ami de Proust, de Maupassant, de Mirbeau ou de Lucien Guitry. Il fut élu en 1900 à l’Académie Française au fauteuil n° 12.
Le style est sympathique, ramassé, rêveur, érudit, au lance-pierre et souvent goguenard : Ce petit roman se lit facilement et avec grand plaisir – comme un petit lai et si Hervieu ne lâche pas d’une semelle la biographie de Laërce, il se permet souvent des libertés pleines de poésie, d’humour et de grâce.
Tel ce passage cité, qui est en fait la bascule du récit où les Athéniens dépités du départ « on ne sait où » de « leur Diogène à eux » se vengent en criblant de clous son tonneau avant de le jeter dans le fleuve et le regarder dériver jusqu’à perte d’âme.

Mais Diogène reviendra à Athènes, plus vieux et plus cynique que jamais et plus oublié que son tonneau, hélas.

On t’aime, reviens Diogène !

Illustration : Nicolas Poussin (1594, Les Andelys, 1665, Rome) Paysage avec Diogène (1647) Huile sur toile (160 x 221 cm) Musée du Louvre, Paris, Europe.

Fin de loup

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