Martin Lothar (depuis 2005)

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Runes

Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /Déc /2006 20:42

C’était le jour de ses soixante ans et il était assis à la table d’un pub en sirotant pensivement sa dernière bière.
A soixante ans ce soir-là, il n’avait plus ni famille, ni ami, ni collègue, ni argent, ni papier.
Cette nuit, il dormirait certainement dans un recoin de porte ou sur un banc.

Curieux destin pour un homme qui pendant près de trente mena la vie d’un demi-dieu sur terre.
C’est vrai qu’il avait toujours eu une assistante ou un second qui s’était toujours occupé de tout ; c’est vrai que dans n’importe quel pays où il se rendait en mission, il était reçu en roi dans les ambassades et les banques où on lui remettait sans qu’il le demande tout ce qu’il lui fallait, voire beaucoup plus, pour vivre et continuer ses périples.
Absolument tout : Argent liquide, clé de chambre d’hôtel de luxe, adresses de fameux restaurants avec table réservée pour deux, puissante voiture de sport toute neuve, des filles de rêves à la pelle, des gadgets nec plus ultra en tout genre.

Il était entré à seize dans le « service » comme grouillot ou saute-ruisseau et à trente ans, il en était le fleuron : Il était devenu l’agent secret le plus performant et le plus envié de la planète.
Il avait brillé dans les missions les plus délicates, les plus dangereuses et il avait affronté, neutralisé ou éliminé les espions et les ennemis publics les plus nocifs qui soient.
Il l’avait même été présenté à sa Très Gracieuse Majesté et la reine avait ainsi félicité son meilleur agent secret pour tant d’exploits en lui faisant une bise sur la joue !
Puis vint la chute du mur de Berlin, le réchauffement de la guerre et pour lui, l’heure d’une retraite précoce, mais bien méritée aux dires de tous ses supérieurs et collègues.

Pour fêter cela dignement, il demanda à passer trois mois « aux frais de la Reine » sur une île luxueusement aménagée des Caraïbes.
Cette retraite douce lui fut bien sûr accordée avec tout ce qu’il fallait pour ne pas s’ennuyer et contenter le haut comme le dessous de sa ceinture à boucle d’or massif.
On lui confirma alors oralement qu’à son retour, on lui trouverait un « job » des plus flatteur et rémunérateur qui soit.
Ce séjour lui plut tant qu’il demanda trois mois supplémentaires qui lui furent accordés aussitôt comme les six mois de plus et l’année suivante.
Deux ans d’un tel Paradis finirent quand même par le lasser.
Il consacra alors ses derniers milliers de livres sterling au billet du retour d’autant plus que les responsables du motel finirent par lui avouer un matin qu’ils n’avaient plus de nouvelles des commanditaires de son séjour.

Le monde bascula pour lui à l’arrivée à l’aéroport où la police des frontières mit en doute l’authenticité de son passeport.
Il éclata de rire à la barbe du policier en lui révélant que compte tenu de son « métier », aucun de ses passeports n’avaient jamais été vrais et d’une dernière superbe, il livra toute une série de noms de ses chefs ou collègues en demandant qu’on les contacte afin qu’ils se portent garants au plus vite de son identité et de son statut.
Des heures plus tard, les policiers revinrent goguenards et lui affirmèrent qu’aucune des personnes de sa liste n’avaient pu être jointe : Elles étaient soit décédées, soit complètement inconnues des interlocuteurs.
C’est vrai que la plupart de ses collègues avaient comme lui un pseudo qui leur garantissait une vie privée ou une retraite sécurisée.
Des semaines plus tard, dans sa cellule à l’aéroport, il apprit que tout son service « secret » avait été réorganisé et que tous ses contacts encore vivants étaient partis « anonymement » en retraite ou dispersés dans d’autres administrations et apparemment aucun d’eux ne se souciait plus ni de lui ni de son sort.

Il resta plus de six mois dans cette prison de « no man’s land » et il n’en sortit que sous caution, pourvu de papiers provisoires établis sur la foi de ses dires, de quelques livres et de l’obligation de se présenter aux autorités policières chaque jour pour pointage et vérification de ses activités.
Il erra vainement dans Londres pendant plusieurs jours à la recherche de vieilles connaissances pour se retrouver enfin un soir dans ce pub où il consommera ses derniers pence.
En descendant aux toilettes, il se regarda dans la glace et constata amèrement que personne au monde ne pouvait plus jamais le reconnaître tant son séjour de nabab l’avait vieilli, empâté, racorni et blanchi.

Quand le patron le mit brutalement dehors, il était aussi gris dans la nuit que le meilleur des espions.
Mais les bons espions ne titubent pas ; ils ne sont ni saouls, ni seuls, ni désespérés et surtout, ils regardent à gauche et à droite avant de traverser une rue sombre.
La voiture qui le percuta était une superbe Aston Martin et la vitesse à laquelle elle roulait ne lui laissa, pour une fois dans sa vie, aucune chance, mais alors aucune : Il mourut sur le coup.
L’employé de la morgue de Londres écrivit ce soit-là : Date, heure. Entrée du corps d’un homme d’une soixantaine d’années, décédé sur la voie publique à la suite d’un accident de la circulation et au vu des papiers trouvés sur lui, se nommant Bond, James, né le … A…

 


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Dimanche 10 décembre 2006 7 10 /12 /Déc /2006 19:41

Je ne sais pas si le latin s’enseigne encore dès la sixième ou autre classe de préados goguenards ou pas.
L’étude du futur simple peut être un moment de franche rigolade ou de malaise gêné surtout s’il s’agit du verbe « aimer »
Ça donne ça en effet : J’aimerai (amabo) ; tu aimeras (amabis) ; il aimera (amabit)
« Ah ma bitte ! »
Généralement, il y a un petit quart d’heure de mouvements divers dans la salle qui se renouvelle quand on aborde la forme passive du même futur et de la même personne : Il sera aimé (amabitur)
« Ah ma biture !»

Vous noterez que j’ai écrit le mot « bitte » avec deux « t », mais comme  Véro (qui se balade) le signalait fort savamment dans un commentaire de ma note d’hier, ce mot peut aussi s’écrire avec un seul « t »
Mais bon, le mot « bitte » écrit avec deux « t » est plus long ce qui peut satisfaire quelque vanité mal placée hein !

La bitte est dans sa première acceptation un billot de bois ou de fonte, à tête renflée et fixé sur le pont des navires, le plus souvent par paires, autour duquel les amarres sont enroulées.
Notre bon Victor n’a pas manqué de l’employer à bon escient, pour une fois : « Arbre du gouvernail rompu, les drosses déclouées, les pavois rasés, les bittes emportées, le traversin détruit, la lisse enlevée, l'étambot cassé. C'était toute la dévastation frénétique de la tempête. » Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer.
On pourrait sortir cette phrase pleine de traversin, de bittes et autres mots étant beaux de son contexte.

bitte

La bitte est donc marine et salée au départ, elle sentait les haleines océanes et le poisson et sa racine est le mot scandinave plus ou moins viking « biti » que l’on trouvait certainement sur les drakkars.
C’est vrai que les vikings qui furent de très grands marins savaient se servir de leur bitte par tous les vents, par tous les temps et pas toujours sur leur bateau ; toute l’histoire de la Normandie en témoigne encore.
Ce mot de « biti » pouvait être pris au sens figuré et signifiait alors « saisir », « accrocher », « amarrer, attacher », « mordre » (CF le mot anglais to bite) puis enfin « comprendre »
D’où les deux expressions françaises « Se faire bitter » (se faire prendre) et « ne pas bitter quoique ce soit » (ne pas comprendre)

Les marins et autres loups des mers étant loin d’être des enfants de chœur, le sens de ce mot n’a pas manqué par la forme de l’équipement d’être « étiré » pour désigner le sexe masculin : Le pénis, la verge, le zizi, la pine, le braquemart et compagnie dont ils se servaient allégrement dans tous les ports bien fréquentés avant ou après s’être pris une bonne biture des familles.
La bitte sert donc à s’amarrer comme à se marrer entre deux marées.

Le substantif et parfois substantiel « braquemart » aurait été emprunté au mot néerlandais « breecmes » (couperet, sarcloir, serpe)
Le mot « biture, bitture » qui vient probablement du « biti » mentionné plus haut désigne également un équipement de bateau : c’est une partie d'une chaîne élongée sur le pont, filant librement avec l'ancre lors du mouillage.
« Prendre une bonne biture » signifiait prendre une longueur suffisante de ce câble pour mouiller l’ancre et par extension ça devint la promesse d’une bonne virée terrestre pleine de débauche, de bombances et de ripailles.
Le mot allemand Bitte veut dire « s’il vous plait » : Avec grand plaisir, oh oui !

Enfin, la bitte a engendré le vieux mot « bitard » qui serait un grade dans certaines confréries estudiantines vouées à Maître François Rabelais : Soit le premier échelon (novice ou bizut) soit le deuxième, c’est-à-dire un étudiant ou un collégien de deuxième année.
Dans les collèges, écoles et autres pensionnats d’antan, le bitard était aussi le bourreau zélé du malheureux bizut à qui, un soir pluvieux de septembre, il passait la bitte au cirage, à la graisse, à la confiture ou autre substance collante ou poisseuse pour lui apprendre à être nouveau et bézu (niais).
Et notre pauvre bizut s’écriera : « Ah ma bitte ! » et il aimera ou pas.

Voilà, ce soir je vous aurais sorti ma bitte ; je l’aurais prise par la racine et je l’aurais agitée dans tous les sens et à tous les vents.
J’espère que cette note n’est pas imbittable hein ! car c’est vrai, il y a de quoi en perdre son latin et jeter sa gourme.

Fin de loup

 

 


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Samedi 9 décembre 2006 6 09 /12 /Déc /2006 23:06
Carnet de jungle I-1

Quand une meute déserte sa tanière à l’heure du départ, elle se scinde d’attitudes rares.
Assis non loin sur son barda, l’Alpha les regarde en fumant.
Il y a les plus forts qui d’un seul être emboîtent le pas énergique et résolu de l’Eclaireur et qui ne se retourneront jamais de peur d’en crever ;
Autour du feu agonisant, les anciens regardent mélancoliques les dernières volutes de fumée tournoyer dans leur ciel de longtemps ;
Près d’eux les rebelles de toujours se déculottent en attendant de pisser sur les braises de l’âtre fraternel.
Assis non loin sur son barda, l’Alpha les regarde en fumant.
Enfin, les plus jeunes, désemparés presque inquiets de quitter ce qu’ils ont toujours connu cherchent aux alentours quelque objet à emporter, en souvenir ou pour gain de talisman.
Une pierre de rien, un bois de rouille, des osselets sertis, une bogue épineuse, quelque feuille racornie ou toute chose rare afin de ne jamais oublier ce qui s’est fait en ces lieux précis.
Là où vibrent les runes de leur mémoire pour toujours et à jamais ; là où sonnent les sanglots de leur jeune lutte.
Sur ce, l’Eclaireur entonne déjà son chant de départ sur la route
Et tous marcheront d’un seul être chaud sur le chemin des ruines.
Assis non loin sur son barda, l’Alpha les regarde en fumant.

Qu’ils fassent table rase en leur drame de braise
Qu’ils urinent sur nos cendres vaines
Table rase en leur âme de braise
Ces braises sourdes de leurs dieux délaissés
Qu’ils fassent table rase en leur drame de braise
Qu’ils urinent sur nos cendres vaines
Sur les braises de nos feux délassants
Sur les braises de nos dieux délaissés.


Assis non loin sur son barda, l’Alpha les regarde en fumant.

 


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Lundi 27 novembre 2006 1 27 /11 /Nov /2006 20:14
Si quelqu’un un matin vous annonce qu’il vient de lansquiner son liquidambar, n’appelez pas les urgences ni la police car il n’y a absolument rien de grave.

Tout va bien.
Le monsieur a seulement voulu vous dire qu’il avait arrosé un arbre avec de l’eau de pluie ou avec son urine.

Le verbe « lansquiner » est en effet un synonyme de pleuvoir, mouiller ou d’uriner.
Plus exactement de « flotter » et de « pisser » car il s’agit d’un très vieux mot d’Argot qui vient probablement de la contraction de « lancer » et de « urine »
L’adjectif « lansquiné » est synonyme de « mouillé »
A noter que « lansquiner » n’a rien à voir avec « lansquenet » (fantassin allemand) venant de « Landsknecht » composé des mots allemands, « Land » (pays) et « Knecht » (serviteur).
On peut toutefois les réunir dans l’expression « Il pleut (ou il lansquine) des hallebardes (ou des guisarmes) » comparant la chute profuse de pluie à une haie touffue d’armes d’une troupe de lansquenets qui toutefois se font de plus en plus rares dans nos belles provinces.

Quant au liquidambar, c’est un arbre à feuilles caduques de la famille des Hamamélidacées qui ressemble fichtrement à l’érable par son feuillage pourpre de l’automne.
Son nom plus ou moins hispanisant signifie « ambre liquide » car il produit une résine dont on extrait le styrax (ou benjoin) qui donnera son nom au polystyrène et même au styrène mal poli et qui fit le grand bonheur notamment des mâcheurs chewing-gums mal polis ou pas et de dentistes du même bois.
Le liquidambar est un peu l’arbre à malabars ou à carambars en définitive.

Or donc, c’est sans aucun péril que, puérils, nous lansquinerons de nos hallebardes les liquidambars automnaux.

Fin de loup

 


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Dimanche 19 novembre 2006 7 19 /11 /Nov /2006 19:51

Classé dans la série : « D'un labyrinthe »

Dédicace obligée : A la Petite Renarde qui m’a tanné pendant plus d’un an pour que j’écrive cette dernière partie.

L’alouette sera en sa vigie cet après-midi-là : Piquée dans le ciel, sous le soleil, elle luttera facilement contre la faible bise.
L’enfant longera le champ de maïs jusqu’à la remise boisée avec ardeur malgré les griffures des éteules hérissées des blés moissonnés.
Il en inspectera les murailles cannelées dans l’espoir d’apercevoir quelque corridor ou chambre secrète, mais il sait que l’on ne rentre pas n’importe comment dans une telle forteresse.
Il y a toujours une entrée, une antichambre dont la paroi d’une ligne de plants ferme une coursive principale menant au cœur du labyrinthe.
Ce sera le coin le plus ombrée du champ en lisière de la remise où l’ensemencement commença : En arc de cercle, ce parvis sera pavé de vieux sacs d’engrais ou de semences ; le sol de terre craquelée sans ombre est le forum affairé de tout un minuscule peuple d’insectes multicolores.
Il en fera le tour doucement en scrutant l’opportunité du couloir principal, de la voie royale dans laquelle il s’engagera bientôt en écartant deux plants.
Quelques mètres plus loin, l’atmosphère changera étrangement : Les tiges seront de plus en plus hautes au point de le dominer d’une bonne tête et les sons de la plaine s’estomperont.
Il y aura aussi une touffeur certaine qui ne pourra qu’augmenter l’inquiétude produite pas de nouveaux bruits insolites.

L’enfant sera alors dans un autre monde inconnu, fermé, à l’abri de tout et livré à lui-même.

Il souhaitera alors que son chien vienne à lui  sinon pour le guider, du moins pour le rassurer par sa présence.
Mais l’animal, trop insouciant des frissons de son jeune maître, se sera déjà perdu dans une course lointaine.
L’enfant se souviendra alors de sa lecture clandestine du soir précédent à la lueur d’une lampe de poche sous la tente d’un drap.
C’était la légende du roi Minos et du labyrinthe de l’architecte Dédale.
L’enfant se verra alors tel Thésée s’enfonçant dans un dédale légendaire parmi les feuilles coupantes et les toiles cotonneuses des araignées d’Ariane à la recherche du Minotaure mangeur d’hommes.
Secrètement, il espérera y rencontrer un compagnon de son âge : Peut-être son pote Eric qui aura eu la même idée que lui ou alors, Marie-Paule « sa fiancée » qu’il aura le mérite et le courage de sauver des griffes du maître monstrueux de ces lieux.
Mais l’enfant se sentira bientôt très seul et aux abords de la première chambre, il sursautera en levant toute une compagnie de perdrix qui s’enfuira dans un bruit pourtant familier.
Il se rassurera en suivant des yeux le vol caractéristique de ces oiseaux curieux.

La légende racontait que Dédale avait un jeune neveu génial nommé Talos qui suscita la jalousie de son oncle en inventant des choses superbes tel le compas ou la scie.

Un jour, pris de colère, Dédale poussa Talos du haut d’une falaise pour se débarrasser de ce concurrent trop gênant.
L’architecte ne saura jamais que la déesse Athéna transforma le malheureux enfant en perdrix avant que son corps n’atteigne le sol.
La perdrix Talos aura eu plus de chance que son cousin Icare foudroyé par le verbe brûlant du soleil et c’est pourquoi elle vole désormais si bas.


L’enfant pénétrera alors dans cette première salle du champ et constatera rapidement qu’elle a été essartée par des sangliers qui y trouvèrent refuge une nuit.

Le sanglier sera désormais « son Minotaure » qui sans aucun doute se trouvera dans une prochaine salle de ce labyrinthe.
L’enfant fera une courte pause dans son aventure en s’asseyant au milieu de cette pièce illuminé d’un bon rayon du soleil.
Il pensera à s’allonger pour profiter au mieux de ce refuge providentiel ; fermer les yeux en se laissant envahir indolent par le puissant courant du temps et de l’espace.
Soudain, un mouvement et un léger bruit attireront son attention sur sa gauche : Un serpent glissera lentement vers l’ombre des plants.
L’enfant se lèvera d’un bond trop rapide et son pied dérapera sur la terre le faisant tomber en arrière.
Dans la chute, sa tête heurtera violemment une pierre en l’étourdissant un long moment.
Il se relèvera enfin en se maudissant d’avoir eu si peur de ce qui ne pouvait être qu’une inoffensive couleuvre et constatera par un peu de sang sur ses doigts qu’il se sera légèrement blessé au crâne.
Il pensera alors à faire demi-tour et à rentrer chez lui, mais il décidera finalement, malgré une légère migraine, de continuer son exploration coûte que coûte.
Il reprendra alors son chemin dans ce corridor de plus en plus bruissant du peuple des maïs.
Il rencontrera alors une poule faisane qui s’enfuira d’une cocasse lenteur, quelques lapins agités et même un magnifique lièvre qui l’évitera royalement.
Sa blessure à la tête se fera cependant de plus en plus douloureuse et ce sera en tenant un mouchoir appliqué dessus qu’il se fraiera enfin un chemin jusqu’à une nouvelle salle.

L’enfant ne saura jamais si la vision qu’il aura alors sera réelle ou sera le fruit de la fièvre éventuellement provoquée par sa blessure : Au milieu de cette nouvelle clairière se tiendra debout un garçon d’environ seize ans qui lui ressemblera étrangement.

L’enfant reconnaîtra en effet en cet adolescent beaucoup de traits de son visage, la couleur des cheveux, le teint de la peau et d’une manière générale une silhouette qui lui serait familière.   
Cependant en ce jeune homme, il ne dévisagera aucun de ses frères aînés.
Il portera de plus les mêmes vêtements à tel point que l’enfant croira un moment se voir dans un miroir, mais vieilli de plusieurs années.
Quand l’enfant débouchera dans cette clairière, le jeune homme sera occupé à frapper violemment le sol avec un long bâton.
L’enfant devinera bientôt avec horreur qu’il tapera sur plusieurs cadavres sanguinolents de faisans.
Cet adolescent qui lui ressemblera tant aura ainsi assassiné toute une famille de ces oiseaux sur les corps desquels il s’acharnera longtemps.
Dans une nuée de plumes, le jeune homme ayant jeté son arme poissée de rouge, ramassera d’une main une canette de bière et d’une autre une cigarette fumante puis regardant l’enfant en ricanant et en grimaçant il lui proposera d’une voix aigre une gorgée et une taffe.
L’enfant en tombera sur les genoux et fermant les yeux, il se voilera la face de ses mains tremblantes.
Quand il regardera de nouveau, l’adolescent aura disparu et il ne restera à terre qu’une bouteille vide, un paquet de cigarettes froissé et quelques plumes

L’enfant se lèvera alors et comme un fou, fuira à travers les plants afin de sortir au plus vite de ce champ.

Une fois au-dehors, il tombera enfin à plat ventre dans les chaumes et éclatera en sanglot.

Plus tard, bien plus tard, quand l’enfant sera devenu homme, il lira que la légende du labyrinthe du roi Minos est une de plus complexe et des plus terrible qui soit : Ce n’est pas forcément Thésée qui sortit vivant du labyrinthe et en tous les cas, si ce fut ce prince qui s’en libéra, ce n’était certainement plus le même.


Nous ne sortons jamais de notre labyrinthe, même si nous croyons n’y être jamais entrés.


D’un labyrinthe


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Vendredi 3 novembre 2006 5 03 /11 /Nov /2006 21:33

Tiens, j’ai appris un nouveau mot aujourd’hui : Arénophile !
Une arénophile est un fou, un amateur, un collectionneur de sable.
Ce sont de drôle de gens en fait et ce d’autant plus, que le sable est vraiment un drôle de machin aussi.

Le sable, c’est du minéral en grains et il est tellement spécial en ses caractéristiques et granuleux en sa forme et en sa fuite, que d’aucuns le disent appartenir à un ordre original : Le granulaire.
C’est un ordre qui s’intercalerait (en coulant ou pas ?) entre le liquide et le solide.
C’est vrai que le sable est fascinant et symbolique :

  • Le sable du désert ;
  • Le sable de l’arène ;
  • Le sable du marchand (merci Pierre-Jean) ;
  • Le sable du bac (merci mélusine) ;
  • Le sable des châteaux en Espagne ou ailleurs ;
  • Le sable de la plage ;
  • le sable du ciment ;
  • Et le sable du sablier.

Le sablier est une machine où le sable y est quand il a le temps.
Bref, le sable est follement quantique quand il s’y met ; avec nous dessus, dessous ou dedans ou pas.

Je viens de découvrir que je suis finalement un arénophile qui s’ignorait et que je ne suis plus seul désormais.

C’est grave docteur ?
Qui a dit que j’en tenais un grain ?

Fin de loup

 


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Jeudi 2 novembre 2006 4 02 /11 /Nov /2006 19:56

Jean Châtel est né en 1756 dans les profondeurs d’une forêt auvergnate.
Son père était charbonnier comme le furent plusieurs générations de ses ancêtres.
Il produisait un charbon de bois réputé dans toute la province pour sa grande pureté et ses qualités rares et qu’il allait vendre chaque mois au village le plus proche.
Il lui fallait cependant près de deux jours de marche avec quatre mulets lourdement chargés pour gagner le marché où l’attendait une foule d’amateurs.
Son charbon était fait d’essences de bois qu’il était le seul à connaître et qu’il était pratiquement impossible de trouver ailleurs que dans ces bois reculés et inaccessibles pour le moindre péquin.
En plus du charbon, le père de Jean vendait à prix d’or de multiples onguents, mixtures et herbes rares que sa femme confectionnait savamment
La mère de Jean était en effet une rebouteuse, une herboriste et une pharmacienne hors pair et de mère en fille depuis la nuit des temps.
Du reste, ni elle ni son fils n’accompagnait le charbonnier au village tant elle craignait qu’on l’accuse de sorcellerie comme il arriva un jour à une de ses grand-mères qui échappa de peu aux feux de l’inquisition.

L’enfance de Jean fut donc très solitaire, mais il apprit de ses parents leur métier et à onze ans, il était plus érudit qu’aucun fils de seigneur ou de bourgeois du royaume.
Et puis il avait en guise de territoire de jeu une immense forêt pleine de surprises et de trésors qu’aucun autre humain fut-il chasseur ne fréquentait jamais et qu’il connaissait comme sa poche.
Il en distinguait tous les arbres, les arbustes, les ruisseaux ou torrents et tous les animaux qu’il affectionnait particulièrement.
Des lapins aux loups en passant par les hiboux, les cerfs et les renards, il s’était fait une compagnie rare et fidèle.
Sa famille et lui était tellement connus de cette faune nombreuse et variée que très tôt, ses parents le laissèrent passer des journées entières seul dans la forêt profonde.

A dix ans, il eut même la permission d’y passer toute la nuit où il s’abritait pour dormir dans un arbre ou un quelconque terrier abandonné.
Jean revenait alors chez lui le matin repu de nature et de liberté et toujours heureux et fier de ses périples forestiers.

Un jour de juin 1768, alors que son père était parti au village et que sa mère ne demandait qu’à expérimenter en paix de nouvelles recettes, Jean décida de partir pour un voyage de plusieurs jours dans la forêt.
Il voulait en explorer la partie la plus haute, qu’il connaissait le moins et qu’il savait arborée de très grands pins poussant entre d’énormes roches de granit.
Cerise sur le gâteau, c’était aussi le domaine réservé des loups qui fascinaient Jean depuis toujours.
Il en avait rencontré souvent des loups, mais ces fauves ne lui avaient jamais causé ni peur, ni mal et à chaque fois ils changeaient rapidement la surprise de sa rencontre en dédain royal ou furtif.
En fin de première journée, Jean avait gravi le point le plus élevé de la forêt et installa son campement sur un grand rocher dominant une clairière où une meute d’une vingtaine de très grands loups avait élu leur tanière.
Il les observa jusqu’à la nuit et s’endormit enfin un peu harassé de son parcours en écoutant avec fascination leurs longs hurlements lunaires.

Le lendemain, il entreprit de contourner la montagne et bientôt sa marche fut arrêtée par un ravin sur lequel un tronc de pin tombé formait un pont de toute fortune.
Après s’être assuré de sa solidité, Jean s’y engagea prudemment à quatre patte en prenant soin de ne pas regarder en bas.
Hélas, à peine fut-il parvenu au milieu qu’un des bords du ravin s’éboula en déstabilisant le pont et en le précipitant dans le vide.
D’un puissant coup de reins cependant, Jean eut le temps de se lancer sur le rebord abrupt et de s’y laisser glisser jusqu’au bas.
La glissade fut rapide et brutale et ne se termina qu’à quelques mètres d’un torrent bouillonnant.
Sur le dos et étourdi, Jean assista quelques secondes plus tard à un effondrement de terres et de pierres dont la poussière épaisse lui cacha la chute du tronc qui après plusieurs terribles embardées s’affaissa lourdement sur lui.
Par miracle, quelques roches évitèrent l’écrasement de l’enfant qui cependant constata quelques minutes plus tard que son corps était totalement coincé en son milieu par les restes massifs de l’arbre.
Le sol trop dur ne permettait aucun affouillement qui du reste était rendu insupportable par d’horribles douleurs que Jean ressenti bientôt dans une jambe et un bras.
Il s’était sévèrement blessé dans sa chute et il se découvrit pris au piège par la masse d’un tronc qu’il lui était impossible de bouger du moindre millimètre.
Jean constata alors amèrement qu’il était fait comme un rat et que rien ni personne au monde ne pouvait désormais le libérer.

Pendant un moment, Jean tenta de se dégager de son piège, mais en vain.
Plus il faisait d’efforts, plus l’écorce rugueuse du pin lui entaillait le ventre et l’enfant réalisa finalement que ses mouvements pouvaient à toute instant rompre l’équilibre précaire du tronc qui l’écraserait alors de façon certaine.
Désespéré, Jean se mit à crier au secours, mais ces appels se perdaient en échos dans le ravin et l’épuisèrent rapidement. De plus ils se révéleraient vains car il était le seul être humain respirant à des lieues et des lieues à la ronde.
Jean pensa bien imiter le hurlement des loups qui n’étaient pas très loin et qui pouvaient éventuellement l’entendre, mais ces animaux, si par miracle ils l’avaient voulu, auraient été bien incapables de le rejoindre dans ce profond ravin et de le libérer de son piège.

Les heures s’égrenèrent alors entre la plus profonde angoisse et le désespoir plus douloureux.
Entre deux comas, Jean réalisait le déclin du soleil et la venue inexorable d’une terrible nuit de froid, de souffrances et surtout une nuit pleine de tous les dangers des appétits des bêtes de toutes sortes vivant sur ces berges.
Jean s’imaginait être dévoré petit à petit par les rats, des vers, ou encore quelque insecte fourmillant et il devait se préparer à subir ainsi la plus atroce des agonies.

A cette pensée, il éclata en sanglots puis, fixant les grands arbres qui sur la crête semblaient s’élever jusqu’au ciel, l’enfant se lança dans des incantations et des prières gémissantes à la forêt, sa grande et belle forêt, afin qu’elle lui vienne en aide ; lui qui l’avait toujours profondément reconnue, vénérée et chérie.
Il fit ensuite appel à tous ses ancêtres qui depuis la nuit de temps étaient nés, avaient vécu et étaient morts en ces lieux reculés et dont les âmes aux dires de ses parents, hantaient à jamais les futaies, les taillis, les ruisseaux et les rochers.

Soudain, un claquement sec en aval du torrent interrompit les gémissements de l’enfant.
Jean redressa la tête et perçut alors un autre bruit, puis un troisième : Quelqu'un s’approchait de lui à pas mesurés et lourds ; il en avait la certitude bien que le tronc lui en cachait la vue.
Dans un sursaut d’espoir, l’enfant appela au secours et à peine le dernier écho de son cri s’étouffa dans le ravin qu’une ombre immense se dressa devant lui.
Jean eut d’abord du mal à distinguer ce que pouvait être cette silhouette démesurée, et il vit alors ce que personne au monde n’aurait jamais désiré apercevoir de sa vie.
Croyant vivre un épouvantable cauchemar, l’enfant ferma les yeux et instinctivement protégea son visage de ses deux bras.
Quelques secondes plus tard, Jean rouvrit les yeux pour s’assurer qu’il avait bien déliré et que rien de ce qu’il venait d’apercevoir ne pouvait exister pour de vrai.
La chose avait disparu effectivement, mais à peine l’enfant eut poussé un soupir de soulagement qu’un craquement attira son attention sur le côté.
En fait, le monstre avait fait le tour des éboulis et lentement s’avançait maintenant vers Jean.

C’était un loup, un loup noir, un loup gigantesque, monstrueux qu’il crut sorti tout droit de l’enfer.
Il est bien plus grand que le plus grand des chevaux ou des cerfs que Jean ait connus et ses robustes pattes avant du sol à l’épaule, avaient la hauteur et l’épaisseur d’un homme.
Jean pensa à deux colonnes de fourrures noires qui s’avançaient vers lui pour l’écraser, pour l’anéantir.
Quant à la gueule du fauve, c’était un véritable cauchemar : Sous les yeux énormes d’un or flamboyant, s’ouvraient deux mâchoires de la longueur des bras de l’enfant et qui laissaient apparaître des crocs de la taille et de l’efficacité apparente d’une dague de chasse.
Tétanisé, Jean se dit qu’il allait bientôt être avalé par cette bête en moins de trois bouchées, et sans fermer les yeux, il regarda cette gueule monstrueuse s’approcher de sa tête.

L’animal infernal le renifla quelques secondes, puis contre toute attente fit demi-tour et se dirigea doucement jusqu’à l’extrémité du tronc.
Jean, complètement halluciné vit alors le loup saisir de sa gueule le fût énorme du pin et le soulever sans aucune peine.
L’enfant, sentant l’étreinte de l’arbre se desserrer, se ramassa brusquement sur lui et fit un bond prodigieux vers le torrent à quelques centimètres duquel il retomba en roulant sur lui-même.
Malgré la terrible douleur que lui causaient son bras gauche et sa jambe droite, Jean se mit aussitôt sur les genoux en faisant face à l’animal qui avait reposé le tronc et qui se dirigeait à nouveau vers lui.

Il pensa que cette bête ne l’avait libéré de son piège que pour l’emporter entier au fond de sa tanière où l’attendaient sans doute d’autres monstres à nourrir.
A peine la terrible gueule fut à moins d’un mètre de lui que Jean leva ses deux poings en sa direction : Malgré sa faiblesse et sa peur, il était résolu à se défendre la plus possible bien qu’il ne se faisait aucune illusion sur son sort.

Jean tenta alors de se lever les bras tendus vers la bête, mais hélas, c’était sans compter avec la faiblesse de sa jambe blessée et il bascula vers l’avant.
L’animal avança à ce moment une de ses énormes pattes à laquelle instinctivement Jean se raccrocha dans sa chute.
L’enfant se raidit en enlaçant fermement le membre de l’animal et terrifié, le visage enfoncé dans le pelage, il attendit la morsure fatale.

Mais rien de cela n’arriva, car à la stupéfaction de Jean, le loup se coucha lentement sur le flanc et s’immobilisa.
Jean leva la tête et constata que la bête ne semblait pour rien au monde lui vouloir le moindre mal : Elle haletait paisiblement en le fixant les yeux mi-clos et semblait attendre qu’il se calme.
Bien qu’il ne comprît absolument rien de ce qui se passait, Jean sentit son corps envahi par un soulagement et un bien-être inattendus et s’étendit sur la patte de l’animal comme il l’aurait fait sur un lit.
Alors d’un geste lent, l’animal leva la patte doucement et porta l’enfant contre son flanc puis, d’un coup de museau sur les fesses, le hissa sur son dos.
Jean se coucha sur l’échine du loup et éclata en sanglots.

La bête se leva alors et d’un pas prudent et souple se dirigea vers l’aval du torrent d’où elle était venue.
Au bout d’une demi-heure d’une lente marche sur la berge, Jean et son incroyable monture atteignirent un éboulis de falaise qui formait un escalier idéal en pente douce vers la crête.
La bête s’y engagea et bientôt, ils gagnèrent une vaste pinède en terrain plat permettant de hâter le pas.
Le loup se mit alors à trottiner et dès que les fûts des pins s’éclaircirent un peu, il se lança dans un galop impressionnant.

Allongé sur le dos du loup et tenant les longs poils noirs à poignées, Jean reconnut les paysages qu’il avait traversés la veille alors qu’il marchait encore insouciant de toute cette aventure et il réalisa que l’animal se dirigeait vers la clairière familiale.
Il comprit que ce terrible loup sorti de l’enfer le ramenait chez lui !
Cette course formidable eut été déjà bien fantastique et fort irréelle si un autre évènement n’en avait pas rajouté en merveilleux : En lançant un regard circulaire sur les taillis, Jean aperçut en effet de nombreuses ombres courant autour d’eux et il distingua alors stupéfait, que d’autres loups leur faisaient escorte de tous côtés.
Ils étaient ainsi près d’une centaine de loups gris à courir autour de l’enfant perché sur son animal monstrueux.
Levant les yeux, Jean s’aperçut qu’une compagnie d’une dizaine de magnifiques chouettes blanches comme neige les suivait également en volant.

Le comble de l’enchantement survint quand cette cavalerie fantastique atteignit la grande lande du coeur de la forêt.
Ici, Jean n’en crut plus ses yeux : Une foule de cerfs, de biches, de daims, de sangliers, de hiboux, de corbeaux, de lièvres, de pies, de renards, de belettes, bref de représentants de tous les êtres de poils ou de plumes vivant dans la forêt vint se joindre à la course dans un fabuleux tumulte et une cohorte inimaginable.
Si ses mains n’étaient pas occupées à se maintenir sur le dos de la bête, l’enfant se serait pincé pour vérifier qu’il ne rêvait pas ce spectacle incroyable.
Il se dit que s’il parvenait à se sortir de cette aventure, personne au monde ne voudrait croire cette histoire et qu’il passerait sans aucun doute pour le fou le plus fou des fous du royaume de France.

Enfin, Jean aperçut au loin entre les arbres la silhouette de la petite maison familiale.
Alors, le grand loup ralentit soudain sa course et tous les autres animaux s’arrêtèrent dans les taillis et comme par enchantement, disparurent aussitôt dans la pénombre et la brume du soir.
Ils entrèrent dans la vaste clairière et Jean aperçut alors sa mère qui se tenait paisiblement sur le pas de la porte comme si elle était au courant de tout et qu’elle attendait leur arrivée.
Le grand loup se dirigea doucement vers la femme et vint se coucher presque à ses pieds.
Alors la mère tira l’enfant du dos de la bête et le prit dans ses bras où, épuisé et en larmes il s’évanouit aussitôt.

Jean se réveilla dans son petit lit le surlendemain et en ouvrant des yeux comateux, il aperçut ses parents assis à ses côtés et qui lui souriaient.
Soudain, tous les souvenirs de sa mésaventure lui revinrent en trombe dans son esprit et le troublèrent bien vite.
Il se demanda s’il n’avait pas finalement rêvé toute cette histoire, du moins dans son dénouement et prit alors le parti de ne révéler que le plus vraisemblable.

Dès que sa mère lui eut fait avaler une des potions « à grimaces » de sa confection et qu’il commença à se revigorer, Jean raconta sa chute, ses blessures, le terrible piège du tronc d’arbre, son désespoir, ses souffrances, ses appels et ses prières.
Il acheva le récit en déclarant prudemment qu’il s’était évanoui et qu’il ne se souvenait plus de la suite.
Ses parents alors se regardèrent en souriant et son père, s’approchant du lit lui demanda s’il n’avait pas fait par hasard la rencontre d’un loup et même d’un  très grand loup.
Jean stupéfait de cette question se lança alors dans des bredouillements hésitants puis, presque d’un seul souffle et dans une grande excitation finit par raconter tout ce qu’il ne pensait être qu’un rêve de gamin.
Quand il eut fini son récit, son père vint s’asseoir sur le bord du lit et lui tenant la main lui déclara qu’il était temps pour lui de connaître tous les secrets de la grande forêt.

Il déclara tout d’abord qu’il aurait été vraiment imprudent de leur part de laisser ainsi courir seul un garçon de son âge dans l’immensité de ces bois ancestraux.
Il lui révéla que durant toutes ses excursions solitaires, il était sans cesse suivi par les animaux de la forêt et surtout par toute une escadrille de chouettes blanches qui se relayaient jour et nuit pour surveiller ses moindres faits et gestes et pour donner l’alerte générale en cas de danger.
Il lui dit qu’il en était ainsi depuis des générations et des générations de Châtel qui vivaient en sorciers dans cette forêt depuis la nuit des temps et qui en étaient les gardiens et les habitants pour l’éternité.
Son père lui expliqua aussi que les loups vivant sur la montagne des pins étaient sans aucun doute les porteurs des âmes de tous leurs ancêtres et c’est pourquoi ils ne les ont jamais ni tracassés, ni attaqués et qu’en cas de coup dur, la meute savaient prêter pattes fortes et crocs acérés à tous les membres de la famille humaine des Châtel.

Quant au grand loup, il était la réincarnation du premier homme ayant hanté cette forêt ; le premier des Châtel qui fut un des plus grands druides de la Gaule et qui se réfugia dans ces bois damnés quand la louve romaine vint faire ses petits dans la province.
On le disait immortel, invulnérable car il était l’âme éternelle et le protecteur de ces lieux.
Jean apprit aussi que nul ne savait vraiment où se trouvait la tanière de cet animal légendaire qui n’en sortait que pour des causes importantes ou des missions de survie.
On racontait dans la famille que le grand loup ne quitta qu’une seule fois la forêt pour aller libérer une ancêtre que l’inquisition avait mise dans des geôles fétides.
La prison fut pulvérisée en moins d’une heure et la bête ramena l’aïeule sur son dos comme elle le fit avec Jean, sans avoir laissé derrière elle aucun témoin de cette expédition.

Avec émotion, Jean entendit de son père qu’il était très fier de lui car depuis au moins cinq générations, le grand loup ne s’était jamais manifesté et il croyait que ses propres parents ne lui avaient raconté que des sornettes à endormir les enfants.
Par son aventure, Jean avait en quelque sorte renoué des liens que tous croyaient perdus ou chimériques.
Sa mère en rajouta avec émotion en lui disant qu’après l’avoir couché et soigné, elle alla trouver la bête qui était restée sagement devant la porte pour la remercier et la flatter. Sa mère lui affirma qu’elles ont longuement conversé et que la bête lui avait même transmis quelques magiques et ancestraux secrets.

Fort de toutes ces révélations et de cet amour familial, Jean se remit rapidement sur pied et de toutes ses émotions et devint paisiblement un homme de métier de sciences et de forêt.
Quand ses parents rejoignirent à leur tour la meute des  loups, il alla au village pour trouver une compagne et gagna facilement le coeur d’une lointaine cousine aussi sorcière que sa mère.
Ils eurent six beaux enfants et vécurent évidemment longtemps et heureux.

Jean ne revit pas le grand loup, mais jamais il ne l’oublia et il crut à cette légende jusqu’à sa mort.
Il eut toutefois un gros pincement au cœur quand un jour, il vit les silhouettes de son fils aîné de dix ans et d’une chouette blanche s’éloigner seules dans les profondeurs de cette vaste et belle forêt du Gévaudan.

Martin-Lothar, le 29 Octobre 2006.


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