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Runes

Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /Jan /2007 20:55

Dans quelques mois paraîtra le dernier tome des aventures d’Harry Potter de J.K. Rowling.
L’été dernier, dans une conférence de presse, cette dernière annonça la mort de plusieurs de ses héros dont notre Harry international.
L’émotion fut telle que de nombreux écrivains (anglo-saxons hein ! nos franchouillards d’écrivaillons étant définitivement « au-dessus » de telles gamineries) dont John Irving et Stephen King ont supplié J.K Rowling d’épargner ses personnages et surtout de ne pas toucher à un cheveu d’Harry.

harrypotter

Vainement je crois, car les mobiles de cet auteur ne sont pas négligeables et je pense que le crime sera consommé.
J.K Rowling voudrait en effet écrire « autre chose » et de plus elle doit avoir un peu ras-le-bol de cette saga et de son héros.
Par ailleurs, elle ne souhaite pas que son petit monde soit laissé plus tard en d’autres mains qui se chargeraient avec plus ou moins de bonheur de continuer sur sa lancée.
On peut imaginer en effet une foultitude de suites en allant de « Harry Potter chez les Inuits francs-maçons tendance anti-libérale » à « Harry Potter et le plombier fou » en passant par « les partouzes d’Harry Potter »

Tout cela pose le toujours angoissant problème des rapports d’un auteur avec son œuvre et ses personnages.
Le héros (et ses satellites) n’est jamais assez représentatif de l’auteur ou au contraire, il le dépasse complètement à tel point que des rapports d’amour et de haine peuvent s’établir entre eux.
Et ce « pathos » s’en trouve aggravé par la célébrité de l’œuvre ou des héros.
Bon, si Harry est tué par son auteuse, un ou une autre pourra le ressusciter par « un coup de baguette magique » et vogue la galère.
Mais ça ne sera jamais « comme avant » et finalement jamais « comme se devra»
On peut imaginer aussi que la saga continue sans l’Harry, mais il faut se dire qu’il n’est pas en fait le principal personnage, que ce n’est pas lui l’âme à part entière de cette œuvre.
Hermione, Ron, Lupin sans Harry, c’est Tintin sans Milou ou Haddock ou Astérix sans Obélix : C’est bien certes, mais il manquera toujours quelque chose à la légende : Ça ne sera plus pareil.

Non, Harry doit mourir et basta !
La vie, même de sorcier, n’est jamais un long jeu de quiddish gagnant et la mort embauchera toujours dans les usines de l’oubli.

Ceci étant on peut se consoler en espérant que J.K Rowling donnera à ce pauvre gosse une mort légendaire : Un truc classieux en diable qui ferait en plus réfléchir grave et qui donnera espoir aux tout premiers lecteurs (maintenant ados, voir des adultes) et qui les récompensera de leur ferveur.

J’attendrais la parution du dernier tome pour vous livrer mes scénarios déjantés sur ce final.
Pour l’heure, voici mes pronostics sérieux :
Comme je l’avais écrit dans les épisodes précédents, Harry Potter n’est pas « l’élu » (celui qui doit éliminer l’infâme Voldemort) contrairement à ce que l’on peut accroire. Toutefois, fort de cette foi de charbonnier, il affrontera ce diable dans un combat mortel qui permettra de faire revivre tous ceux que Voldemort a tués (et ils sont nombreux hein ! Quel salaud ce mec)
Ce méchant damné, épuisé par ce combat et par l’assassinat d’Harry sera enfin mis à mort par le véritable « élu » qui à mon sens n’est autre que le jeune Neville, bien que je prenne aussi une option pour Drago Malefoy !

On pourra imaginer enfin que la mort des sorciers de Pourdlard et d’ailleurs se passe dans un autre univers parallèle – dans des voyages infinis dans des trains fantômes mais festifs auxquels on accède par un quai et demi et dont ils ont l’éternel secret.
Hermione et Ron se marieront et auront beaucoup d’enfants sorciers et rouquins.

Adieu Harry, je t’aimais bien tu sais !

Fin de loup

 


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Mercredi 17 janvier 2007 3 17 /01 /Jan /2007 20:57

Pour aller dans la cité des hommes, le loup « emprunte » (mais il les rend toujours, hein) mille et une voies de noms différents :

Au sortir de ma tanière, par la voie d’une trouée des fourrés, une passe débouche sur un layon qui s’élargit en sente puis en sentier.

La « voie » française vient tout droit de la « via » latine qui a traversé tous les pays et toutes les langues.
Le mot « layon » est un terme de chasse ou de vénerie désignant une voie tracée par le chasseur toute droite dans les taillis, un peu comme celle de Madame Sanglier, née Mademoiselle « Laie ».
La « sente » et le « sentier » sont des mots d’origine obscure : Via le Latin « semitarius » (sentier, chemin) d’aucuns affirment qu’un Arabe « samata » serait dans le coup. D’autres disent aussi qu’il serait parent du mot « chantier » que l’on trouvait dans le Dauphiné sous le nom de « chentier » fils de « champ », mais bon !

Le sentier croise une piste qui au sortir de la jungle dit s’appeler désormais chemin, route, autoroute, rocade et viaduc.

La « piste » arrive toute droite du Latin « pistus » (battu, foulé, frayé).
Le mot « chemin » qui est sans doute un des mots les plus utilisés par notre bonne langue française vient des Celtes de l’Est  avec leur « kymri » ou  « cam » (un pas, aller, marcher) qui l’ont traîné dans toute l’Europe de l’Espagne (camino) à l’Italie (cammino) en passant par la Bretagne (kamm) le Pays de Galle (cam) jusqu’à l’Irlande ou autre Grand Ouest (ceim)
La « route » (comme la rue) serait elle aussi celtique venant de « rid, rit, ryt ou rod » (chemin, voie, route) et a produit le mot anglais « road »
La rocade vient curieusement du terme d’échec « roquer » qui est un déplacement stratégique du roi pendant ce jeu.
Le « viaduc » qui est à la fois pont et chaussée est construit de « via » (Voir plus haut) et du verbe latin « ducere » (conduite, mener). Ce verbe a d’ailleurs donné « duc, archiduc, duché, conduire, conducteur et autre duce en chef »

La route s’orne d’arbres et de lumières ; et devient avenue royale ou princière pour entrer dans la cité où elle croise aussitôt un boulevard.

Le terme « avenue » est romain (ad venir : Qui va vers...) et il a longtemps été le frère de « avenir » pour de nombreux courtisans ou autres « Rubempré »
Quant au « boulevard » qui n’est autre qu’une large voie faisant tout le tour de la cité, il est militaire en diable car il vient de l’Allemand « Bollwerk » (défense, fortification, rempart) et est composé de « werk » (ouvrage) et « bollen » (lancer des boulets ou autres missiles plus ou moins mortels sur la gueule des étrangers de tout poil)
D’ailleurs, une série de boulevards (dits des Maréchaux) font le tour complet de Paris et portent le nom de Maréchaux français de tous les temps.
C’est surtout le terre-plein où étaient les remparts ou les bastions des villes qui, une fois ruinés, laissèrent le champ libre aux citadins pour  se balader en faisant le tour de leur ville.
Sur ces boulevards que souvent se dressaient aussi les « barricades » mystérieuses ou pas (1)
Il y a cependant encore dispute sur l’origine de ce mot : Les uns y voient un composé de « bouler » (tourner, rouler) et de « weg » (chemin) bref, un chemin de ronde quand d’autres, notamment Voltaire, y verraient une place de verdure (verte) où l’on jouait aux boules !

Passé le boulevard, l’avenue traverse bientôt le cours, puis le mail et se disperse alors en plusieurs rues bordées de contre-allées ombrageuses dont la chaussée est souvent pavée.

Le « cours » est un lieu de promenade en dehors ou en périphérie d’une ville et il vient de « courir » sans en être essoufflé d’ailleurs. Le cours de Vincennes et de Hyde Park à Londres sont très fameux.
Le « mail » n’a rien à voir avec l’Internet hein ! Il vient du maillet servant à jouer à ce jeu (du mail) qui est l’ancêtre du croquet et plus loin, le descendant du Latin « malleus » (marteau) Je ne sais pas s’il fallait être un peu frappé aussi pour jouer à ça, mais de nos jours, on trouve plus fréquemment des marteau-piqueurs sur le mail.
Les mots « rue » et « ruelle » ont la même étymologie que la route (voir l’épisode 1).
Je ne m’étendrai pas sur « l’allée », mais je me poserai un cul à même la « chaussée » qui n’a rien à voire avec la chaux, mais avec les chausses qui étaient à la fois des chaussures, des chaussettes et le cas échéant une culotte.
On foulait des pieds (avec ses chausses) la surface pour la tasser et l’aplanir et lui permettre d’accueillir le pavement ou autre revêtement.

Bien que l’on rencontre souvent la « maréchaussée » sur la chaussée, ces deux mots n’ont aucun cousinage : Le premier vient du mot allemand « mariskalk » de « marah » (cheval) et « scalc » (serviteur ou soignant). Le Celtique a aussi « march » (cheval) qui est passé sans doute au Latin « marescalcus » le maréchal-ferrant qui était un domestique à l’origine.
Ce mot « maréchal » est alors monté en grade : Il passa de maréchal des logis (l’équivalent du sergent dans la Gendarmerie et le train des équipages – ou « tringlots ») à maréchal de camp puis à Maréchal de France qui parfois « pète un » plomb sur les boulevards de l’Histoire.
Il a donné aussi le mot « marshal » qui est une sorte de super sheriff étasuniens à pétards et à dada.
Je précise qu’en France le maréchalat est un titre et non un grade et qu’un simple soldat peut devenir maréchal de France à six étoiles (pas au Michelin hein !) sans être général comme un simple prêtre peut se voir cardinal (et pape) sans être évêque d’aucun bled, même « in partibus »
D’accords, c’est rare, mais les voies du saigneur comme du Seigneur sont impénétrables !

Certaines rues et ruelles se révèlent des impasses quand d’autres se restreignent en galerie, passage, couloir, coursive, venelle, promenoir, déambulatoire, traverse, traboule ou charmille.

La galerie est là où on  gâlait ; où l’on badaudait et se régalait dans les échoppes ou autres estaminets à l’abri des intempéries ; un peu comme les passages parisiens qui relient encore les « grands boulevards » (Passage Richelieu ou du Havre).
La « venelle » serait une déformation de « ruelle » bien qu’une légende bourguignonne l’attribuerait à une rivière du coin.
La « traboule » est lyonnaise en diable bien sûr et ce mot est formé du latin « trans » (à travers) et du tudesque gaulois « bouler » (rouler, tourner)
La « charmille » désigne toute allée bordée de végétaux que ce soit charmant des charmes ou pas.

Voilà, j’ai dû oublier bien des voies que le loup pourrait emprunter pour aller regarder vivre ou passer ce curieux peuple des humains.
Vous devez en connaître d’autres hein !
Alors n’hésitez pas à me les signaler par commentaire !

(1) Les « barricades mystérieuses » est le titre d’une courte et sublime pièce de clavecin composée par François Couperin (J’en reparlerai)

Fin de loup

 


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Lundi 15 janvier 2007 1 15 /01 /Jan /2007 21:00

Cette partie a été regroupée avec la seconde dans cette note-là

Fin de loup

 


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Vendredi 12 janvier 2007 5 12 /01 /Jan /2007 21:00

Tiens, cette semaine c’était les soldes en France.
Bon ça commence pour les fringues et autres babioles et ça va se poursuivre jusqu’en juin prochain par la grande braderie des princes qui nous dirigent (ou qui font semblant de le faire ou de le faire accroire)

Moi, je fais rarement les soldes car j’ai les pieds fragiles et de toute façon, je ne trouve jamais rien qui soit à ma taille ou d’une couleur qui ne soit pas à chier.
A part des bas résilles éventuellement, mais je n’ai pas encore l’âge de me promener avec ça.

A propos : Le mot « solde » a les deux sexes comme l’escargot, mais cet hermaphrodite textuel change nettement de sens selon qu’il est madame ou monsieur :
La solde est la paie du soldat et elle n’est donc pas de toute paix sauf quand il s’agit d’une demi-solde qui n’est pas un guerrier coupé en deux ou qui s’en va en guerre d’une demie fesses, mais un militaire en chômage technique.
Ce mot vient du Latin « solidus » (sorte de monnaie sonnante et trébuchante) via l’italien « soldo » (ce qui vaut un sou ou un sol) et a produit de nombreux dérivés tels : solide, sou, soudé, soldat, soudard ou en Anglais : « soldier »

Le mot masculin « solde » vient également du latin « solidus » mais a varié dans par l’Italien « salda » qui est un reste de marchandises ou l’excès ou le défaut de la balance d’un compte. (Celui bien négatif de votre compte en banque après les soldes, par exemple)
Ainsi il ne faut pas dire : « Ces soldes ne sont pas avantageuses » comme on l’entend trop souvent, mais : « Ces soldes ne sont pas avantageux »
Il faut donc aussi dire : « Les soldes que les Galeries Farfouillettes ont faits » (et non « ont faites »)
Cette variété de solde a donné les mots : solder, solderie, et certainement le verbe anglais « to sell, sold » (vendre)

Certains solides soudards vont en rangs soudés faire ces soldes maigrelets avec les sous de leur solde maigrelette de soldat.

Fin de loup

 


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Vendredi 5 janvier 2007 5 05 /01 /Jan /2007 21:00

D’abord, on ne siffle pas le leu-warou : Ce n’est pas un chien, ni autre oua oua roux ou pas.
J’ai déjà longuement parlé de l’étymologie du loup-garou dans ce Dico
Vous pourrez compléter utilement ces éléments avec ma note du 10 janvier 2006 sur les prénoms « Guillaume », Wilhelm et William.

Les Picards appellent le loup-garou un leu-warou, parce que leur langue est un hybride (et aussi la source) de plusieurs autres : Entre autres, le Latin ou le Roman, le Wallon (antique), le Celte, le Francique, le Gaëlique, l’ancien Allemand, le Saxon (Anglo ou pas), le Goth, bien sûr le Français gallo-romain si l’on peut le nommer ainsi.
Et puis pas mal d’autres dialectes apportés par les envahisseurs de cette noble province. (Et Dieu sait s’il y  en a eu !)

En Picard, le loup se dit « leu » ce qui a donné l’expression « à la queue leu leu » et le prénom « Leu » qui a eu un saint en la personne de (devinez qui ?) : Saint-Leu. (Prononcer Saint « le »
Ce dernier a donné son nom à un quartier d’Amiens d’ailleurs très sympathique et étonnant.
Le « garou » est devenu « Warou » certainement du fait que le « w » teuton en diable (et que les Allemands prononcent comme un « v »), n’existait pas trop dans les langues romanes et latines qui le considéraient sinon barbare, du moins comme un double « V » qui s’écrivait comme le « u » qui se prononçait « ou »
Jules César n’a pas prononcé « veni, vidi, vinci » en disant « véni… », mais : « ouéni, ouidi, ouinchi »
Ainsi, le mot Allemand « werewolf » (loup-garou) est prononcé « verre volf » par les Allemands et « ouère ouolf » par les Anglais.

Les Romans, en écrivant, ont vite transformé les deux voyelles « ou » par une consonne « G » pour certains mots tels « warou », « Wilhelm » alors que les anglo-saxons conservèrent le « W »
Par contre, le mot « Ouest » pris sans doute très tard à l’Anglais « West » n’est pas devenu « Gest » ou « Guest »

Or donc, chère Véronique qui se balade, « leu-warou » se prononce « le ouarou » en Picardie et en Wallonie depuis la nuit des temps.

Pour parfaire l’accent, on peut transformer le « oua » en « ouo » (avec un « o » très ouvert) comme le font les ch’ti d’ech Nord de Lille, de Roubaix, d’Arras, d’Amiens ou de Valencienne : « Le ouorou »
A la limite, on peut dire aussi « le ouoreu » (« ou » devenant « eu »)
Le Ch’ti (qui veut dire « petit » en Picard) est d’ailleurs une variété de Picard.

Ai-je été complet ?

Fin de loup

 


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Lundi 25 décembre 2006 1 25 /12 /Déc /2006 10:00
La neige tombait encore drue ce 24 décembre et tous les alentours, les arbres et les bâtiments du vieil orphelinat de Frivoli en étaient recouverts maintenant d’une épaisse couche.
Mademoiselle Enne, la directrice, admirait tristement ce spectacle par la fenêtre de son bureau tout en se disant que cette neige allait sans doute bien compliquer les fêtes de Noël à l’orphelinat : Les accès et la circulation devenaient difficiles et dangereux ; le froid allait sans aucun doute mettre l’antique chaudière à plat et certaines parties vétustes de la toiture supporteraient mal ce nouveau poids en multipliant les fuites et les courants d’airs déjà si nombreux.

Mademoiselle Enne se dit aussi tristement que ce serait le dernier Noël de l’orphelinat. Un Noël bien pauvre et bien triste sachant qu’au printemps prochain, l’établissement devra être fermé pour vétusté et manque d’argent et que les quelques trente enfants restant et leurs professeurs et éducateurs seront dispersés dans toute la France.
C’est une page de sa vie qui se tournait et c’est une bien belle et sympathique petite famille – sa famille - qui disparaîtra ainsi, pensa t-elle.

L’orphelinat avait été créé après la première guerre mondiale par Anselme Frivoli qui était un grand industriel de la contrée.
Les Ateliers Frivoli étaient spécialisés dans la fabrication d’articles divers de cultes : ciboires, croix, chapelets, ostensoir et autres, et bénéficiaient d’une grande faveur dans l’église catholique.
La maison Frivoli a été longtemps un des fournisseurs attitrés du Vatican et de tous les évêchés de France.
Anselme Frivoli fut un homme très riche et très généreux : En 1920, il fonda l’orphelinat dans une ancienne abbaye situé non loin des ateliers et qui était destiné au début à accueillir des enfants de la province rendus orphelins par la grande guerre.

A l’époque de sa splendeur, l’établissement ne comptait pas moins d’une centaine d’enfants, filles et garçons, âgés de 7 à 16 ans.
C’est la Grand-mère de Mademoiselle Enne qui en fut la première Directrice ; une fonction qu’elle céda à sa fille, qui la céda elle-même à Mademoiselle Enne en 1980.
L’orphelinat jouissait d’une excellente réputation tant par la qualité de ses soins que son éducation.
Pas un des enfants qui en sortait avec regrets à l’âge de 16 ans ne s’était trouvé sans situation ou sans emploi.
Hélas, dans les années 1990, François Frivoli, le petit-fils du fondateur mourut dans un accident d’avion laissant sa veuve Madeleine Frivoli aux prises avec une situation financière chancelante.
La crise de la foi aidant et une concurrence internationale exacerbée en effet, mirent rapidement l’entreprise en faillite.
Madeleine Frivoli dut fermer les ateliers, mais lutta jusqu’à sa mort, en 2003 pour conserver l’orphelinat auquel elle laissa toute la maigre fortune qui lui restait.
Malheureusement, les bâtiments n’avaient pas été entretenus comme il le fallait et l’usage d’une bonne partie d’entre eux fut condamné, ce qui avait obligé Mademoiselle Enne à ne plus accueillir qu’une petite trentaine d’enfants au maximum.
Mais la situation était difficile et depuis quelques mois elle devenait insupportable, d’autant plus que les organismes publics avaient très considérablement limité leurs subventions car l’établissement ne pouvait plus répondre sans grands investissements aux normes de plus en plus draconiennes de confort et de sécurité.
Il fallait donc se résoudre à fermer l’orphelinat, congédier le personnel et disperser les enfants.

Ce Noël 2005 serait donc bien lugubre malgré la ferveur des enfants, l’amour et la passion des éducateurs et du personnel : Cette magnifique petite famille allait disparaître.
Cependant, Mademoiselle Enne savait que tout ce petit monde aujourd’hui préparerait ses humbles festivités avec bonheur et entrain: Il fallait décorer la chapelle servant à la fois d’église, de réfectoire, de salle de musique et de salle des fêtes.
Dans un coin, une piètre crèche serait installée avec les moyens du bord, les bricolages et les travaux manuels de l’année.
Sur une grande table près du sapin, les enfants poseront les cartons et les boites décorés comme ils ont pu et dans lesquelles, le matin de Noël, ils trouveront quelques friandises qui constitueront leur seul cadeau.
Mais Mademoiselle Enne savait que ce matin là, ces quelques bonbons ou gâteaux causeraient une tendre effervescence pour toute cette journée de Noël.
Les quelques rares dons du voisinage et de la commune pourront par ailleurs suffire à constituer un déjeuner de Noël a peu moins fade que l’ordinaire : En entrée une salade composée, puis du poulet au marrons et enfin des gaufres à la confiture pour le dessert.
De plus, on ne lésinera pas sur l’antésite et les sodas.

Mademoiselle Enne, laissant ces tristes pensée se résolut à rejoindre toute sa petite troupe qui devait avoir commencé à s’affairer.
Alors qu’elle traversait le couloir menant à la chapelle, elle rencontra Monsieur Eva, l’intendant, portant sa lourde mallette d’outillage.
Mademoiselle Enne lui dit en soupirant :
-    J’ai compris, Monsieur Eva : La chaudière est encore tombée en panne !

L’intendant approuva tristement et tous deux descendirent à la cave.
Ils contemplèrent découragés les niveaux et les voyants de l’énorme chaudière antique qui trônait dans l’humidité de la vaste cave.
-  C’est encore un coup de ce foutu brûleur !  Gémit Monsieur Eva.

Mademoiselle Enne soupira et dit :
-    Ce n’est pas vraiment le jour en plus. Avec cette neige, le réparateur, si nous en trouvons un, n’est pas prêt d’arriver !

L’intendant ouvrit sa caisse et dit :
-    Je vais essayer de démonter le brûleur et le nettoyer ; si ça se trouve, c’est comme la dernière fois…
-    Faites votre possible, répondit Mademoiselle Enne, je vais demander que l’on prépare les poêles à bois ; ça ne sera pas la première fois qu’on se lavera à l’eau froide ; et si vous n’arrivez à rien nous appelons le chauffagiste.

Mademoiselle Enne remonta de la cave en maugréant, puis se dirigea vers la chapelle.
C’est le son de la grosse cloche d’entrée qui, cette fois, l’arrêta.
En se penchant à une fenêtre, elle distingua une silhouette voûtée sur le porche.

En ouvrant la porte, elle découvrit un homme d’un âge certain emmitouflé dans un long manteau râpé d’un gris sale.
Il avait un teint blafard et un visage très ridé que masquait à peine une barbe blanche mal taillée.
Il avait des yeux d’un bleu très profond où brillaient une intelligence et une sympathie certaine.
-    Bonjour, désolé de vous déranger  dit l’homme - je suis le chauffeur du car là-bas sur la route et nous sommes en panne…

Mademoiselle Enne aperçut en effet un petit autocar rangé sur le bord de la route à l’entrée du domaine : Le panneau arrière était relevé et une épaisse fumée noire s’en échappait.
L’homme ajouta aussitôt :
-    En patinant dans cette neige, le moteur a du trop chauffer : C’est un très vieux car, vous savez… Si vous pouviez me laisser appeler un garagiste ? Et pouvez-vous nous abriter mes onze passagers et moi, le temps que le dépannage arrive ?

Mademoiselle Enne hésita un peu. Puis se reprenant, elle dit en souriant :
-    Bien sûr, faites les venir, nous les installerons dans la chapelle. Ils se distrairont en regardant les enfants préparer la veillée de Noël. Je vais téléphoner au garage

L’homme lui sourit, mais semblait hésiter un peu.
-    Vous devez savoir que mes passagers sont des personnes âgées. Elles viennent de la maison de retraite d’O. qui est en travaux et elles devaient passer les fêtes à C. où je les conduisais. De ce fait, elles auront besoin d’aide pour arriver jusqu’ici, dans cette neige…
-    Bien, dit Mademoiselle Enne, j’appelle de l’aide, dites leur de se préparer.

Quelques minutes plus tard, après avoir donné les consignes, Mademoiselle Enne était dans son bureau et décrocha le téléphone pour appeler le garage.
Le grésillement dans l’appareil ne lui dit rien qui vaille : Au bout de quelques secondes cependant, Madame Estévé, la femme du garagiste, décrocha.
Mademoiselle Enne lui expliqua la situation et demanda si un mécanicien pouvait venir jusqu’à l’orphelinat.
Madame Estévé lui signifia alors qu’en cette veille de Noël, les deux mécaniciens étaient en congé et que son mari, comme la plupart des garagistes de la région, était en mission sur l’autoroute où la neige causait de nombreux carambolages.
Il ne fallait donc pas compter sur un dépannage avant le lendemain, au moins.
Mademoiselle Enne remercia et raccrocha quelque peu ennuyée : Elle avait bel et bien pour plusieurs heures, voire plusieurs jours, douze pensionnaires supplémentaires, qui plus est des vieillards, et une chaudière en panne.
Noël commençait bien.

Par la fenêtre, elle contempla alors la petite troupe des passagers qui s’avançaient péniblement dans l’allée enneigée, soutenue tant bien que mal par les orphelins les plus âgés : Ils avaient l’air en effet très vieux et assez mal en point !
Mademoiselle Enne descendit les rejoindre pour les accueillir.

Le chauffeur du car vint à elle alors qu’elle entrait dans la chapelle.
-    Je vous remercie vivement pour votre accueil, Madame, dit-il.

Mademoiselle Enne lui serra chaleureusement la main et lui rendit compte de son entretien avec Madame Estévé.
L’homme dit alors :
-    Je me présente : Je me nomme Jean Suze. Je suis médecin et le directeur de la maison de retraite « le Mont d’O. » à O. Comme je vous le disais tout à l’heure, je suis obligé de transférer les pensionnaires dans une autre maison en attendant la fin des travaux au Mont d’O. Nous avons malheureusement eu un début d’incendie qui nécessite de lourdes réparations. Par manque de moyen, j’ai dû louer ce vieil autocar qui n’aura pas supporté cette tempête de neige…

Elle lui proposa d’appeler la Gendarmerie ou les pompiers pour organiser une solution de transfert des personnes âgées, sachant que la panne de chauffage pourrait rendre la nuit critique pour leur santé.

Le Docteur Suze hésita et dit :
-    J’ai peur que notre voyage pénible de ce matin ne les ait déjà bien fatigués. Je pense qu’il serait plus sage, dans la mesure de vos possibilités bien sûr, de les laisser se reposer cette nuit dans votre établissement. Ceci étant, ils sont tous en excellente santé, ils ont tous leur mobilité et pourront supporter sans problème une nuit quelque peu « à la dure »

Madame Enne jeta un coup d’œil dans la chapelle : Les enfants s’étaient arrêté dans leurs travaux lors de l’entrée des vieillards et les regardaient bouche bée s’installer sur les chaises entourant la longue table des convivialités.
Ces orphelins avaient rarement l’occasion de rencontrer des anciens et pour certains des plus jeunes, c’était la première fois qu’ils voyaient des grands-mères et des grands-pères « pour de vrai »
Remarquant l’air indécis de Madame Enne, le docteur Suze lui proposa d’aller saluer chacun de ses pensionnaires.
Il y avait cinq femmes et six hommes assis autour de la grande table de la chapelle. Tous semblaient avoir plus de 80 ans : Prostrés sur leur chaise, le visage blafard marqué de nombreuses rides et des yeux éteints.
Ils ne semblaient cependant pas être insensibles à leur nouvel environnement et regardaient attentivement tout alentour.
De leur côté, ils ne devaient pas non plus souvent rencontrer d’enfants.

Après avoir fait le tour, Mademoiselle Enne présenta son équipe au docteur Suze et lui expliqua la situation critique de l’établissement et sa fin annoncée.
Après un long conciliabule, ils convinrent de tout organiser pour que les anciens passent la soirée et la nuit à l’orphelinat : Ils aviseraient demain, en fonction des circonstances de ce qu’il conviendra de faire.

Alors qu’ils réglaient les détails d’organisation pour la nuit, les lumières s’éteignirent plongeant la chapelle dans la pénombre et causant quelques cris de surprise : c’était une panne de courant que Mademoiselle Enne n’avait pas osé envisager.
Après quelques secondes, un bref claquement se fit entendre dans les profondeurs du bâtiment et les ampoules s’éclairèrent de nouveau mais très faiblement.
Au moins le générateur de secours fonctionnait, pensa Mademoiselle, mais elle ne put refouler une certaine angoisse montant en elle.
La tempête de neige qui s’amplifiait avait dû mettre à mal le réseau électrique : quelques câbles givrés auront dû claquer ?

C’est alors que le docteur Suze vint lui proposer qu’un de ses pensionnaires, Monsieur Wulck qui est un ingénieur à la retraite, aille examiner la chaudière.
Mademoiselle ayant accepté, elle demanda à un des orphelins de guider le docteur et son pensionnaire vers la cave.

Les enfants avaient déjà repris leurs activités de décoration sous le regard curieux des nouveaux venus.
Les garçons les plus âgés sous la direction de Monsieur Saturnin, le professeur d’éducation physique, entreprenaient de tendre des cordes entre les parois de la chapelle afin d’y accrocher toutes sortes d’objets de couleurs faits de carton ou de papier.
Dans un coin, les plus petits se pressaient près de la crèche en construction sous la houlette de Mademoiselle Myrtille, le professeur de Sciences Naturelles : Un nid de boîtes de cartons recouvert de papier kraft et de paillettes d’emballage où reposerait un baigneur en plastique.
Ce petit Jésus serait entouré par une vierge en plâtre et un santon de Provence en guise de Joseph.
L’âne et le bœuf étaient représentés par des dessins accrochés sur la paroi ; Chacun des petits faisant des pieds et des mains pour que son dessin soit placé le plus évidence auprès du petit Jésus : Qui son éléphant, l’autre sa maisonnette idéale, son vaisseau spatial ou son robot futuriste. 
Plus loin, certains s’activaient à décorer un petit sapin en plastique et d’autres s’occupaient de parer la grande table pour le déjeuner du lendemain.

L’intendant, Monsieur Eva entra alors dans la chapelle, tenant des pièces de métal dans une main.
-    Mademoiselle, dit-il, je craignais le pire et c’est arrivé. Voici une des pièces principale du brûleur : cassée net. Il faut que j’aille à A. pour tenter d’en trouver une neuve et vu la neige, je ne suis pas de retour de si tôt !

Mademoiselle Enne fit une grimace de dépit : Avec cette tempête, son intendant mettrait des heures et des heures à revenir.
Elle s’assit à la table et se concentra pour réfléchir.
Tout d’un coup, ils entendirent tous un sourd grondement suivi de peu par un léger ronronnement. Ce bruit leur était familier : La chaudière s’était remise en marche !
Mademoiselle Enne jeta un regard interrogateur à son intendant qui ouvrait des yeux exorbités.
Monsieur Wulck apparut alors, souriant en s’essuyant les mains et s’écria : ça marche !
L’intendant se précipita vers lui en lui présentant les pièces et demanda :
-    Mais, Monsieur, comment ça peut marcher sans ça ?

Avec un large sourire, Monsieur Wulck répliqua :
-    Oh ! Ce truc n’a aucune importance.

Le vieil homme laissa l’intendant figé de stupeur et regagna sa chaise.
-    Du moment que ça marche ! dit Mademoiselle Enne dans un soupir de soulagement.

A ce moment les lumières s’éteignirent une nouvelle fois puis se rallumèrent aussitôt avec leur luminosité habituelle : Le courant avait été rétabli !
Cette autre bonne nouvelle fut accueilli avec enthousiasme par toute la communauté.

Après un léger déjeuner « pique-nique », la communauté poursuivit tout l’après-midi ses travaux de préparation avec la même ferveur.
Les enfants s’agitaient et s’égayaient autour des anciens qui semblaient fortement apprécier cette ambiance.
Mademoiselle Enne attendait avec impatience le moment inévitable où les deux âges entreraient en relation intime et elle savait bien qui en seraient les pionniers : Les deux plus jeunes des orphelins, Amélie et Arthur qui depuis plusieurs minutes tournaient autour des anciens avec des mines soucieuses et des regards pleins d’envie.
C’est la petite Emilie qui, bientôt fit le premier pas en s’approchant au plus près de Madame Venne qui était d’ailleurs aussi la plus jeune dans « sa catégorie »
La petite fille la fixa avec ravissement et dit :
-    Tu es une grand-mère hein ?

Le visage de la vieille dame s’illumina alors en révélant des traits qui avaient dû jadis être d’une très grande beauté.
Oh oui, ma poupée, je suis plusieurs fois grand-mère, mais tous mes enfants sont bien loin de moi maintenant !

Avec le plus grand des sourires,  Emilie posa une main sur celle de madame Venne et dit :
-    Alors on dirait que tu es ma grand-mère hein ?
-    Oui si tu veux ma chérie, répondit Madame Venne en riant, mais dis-moi : quelle est ta friandise préférée ?

Après un pincement de bouche, la petite fille répondit :
-    La sucette au coco et au chocolat !

Alors la vieille dame plongea une main dans un de ses poches et en sortit deux sucette enrobée de papier d’argent
-    Comme celles-ci, demanda t-elle ?

Comme la petite fille, Mademoiselle Enne, qui assistait de près à la scène, fut très surprise d’une telle coïncidence : Madame Venne venait de faire apparaître deux sucettes au coco et au chocolat !
Mademoiselle Enne contempla néanmoins un bon moment et avec émotion, cette vieille dame et cette petite fille partager la lente dégustation de leur sucette et continuer leur charmante conversation.

Tout d’un coup, la porte de la chapelle s’ouvrit brutalement et le Père Carrol fit son apparition.
Le Père Carrol est le curé du petit village de B dont dépend l’orphelinat. Outre quelques messes qu’il célèbre dans la chapelle, il est aussi professeur d’histoire et de latin.
Son visage était rougi par le froid et son manteau couvert de flocons.
-    Fouchtra, rugit-il, quel temps de chien !

Il salua mademoiselle Enne et l’informa que la neige bloquait désormais la route et qu’il avait dû laisser sa voiture plantée dans une congère à plus de deux kilomètres, pour continuer à pied.
Il s’étonna que l’orphelinat ait encore de l’électricité dans la mesure où il avait laissé le village dans le noir le plus complet et que d’après les nouvelles, le réseau n’était pas prêt d’être remis en ordre.
Il en conclut bien sûr à un miracle.
Mademoiselle le tînt informé des derniers évènements et lui présenta le docteur Suze et ses pensionnaires.

Après un rapide dîner pris tous ensemble autour de la grande table, la veillée put commencer.
La communauté se groupa autour du petit autel d’où le Père Carrol lut un court passage de l’évangile de Saint-Jean.
Il fit une courte bénédiction, puis tout le monde entonna avec une très grande ferveur, le chant « ô douce nuit » accompagné au petit orgue par Sœur Giov, le professeur de musique et de chant. 
Mademoiselle Enne prit ensuite la parole.
Dans son discours, elle rappela toute l’importance de ce jour de Noël qui était l’occasion pour petits et grands de faire le point sur sa vie passée et présente et de faire les vœux qui s’imposaient pour le bonheur et la quiétude de tous.
Dans une grande émotion générale, elle évoqua bien sûr la fermeture inévitable de l’orphelinat et la dispersion de toute la communauté.
Elle émit cependant le vœu que chacun d’entre eux trouverait un nouveau foyer ou un nouvel emploi qui lui apportera bonheur et conforte et réconfort.
Mademoiselle Enne fut applaudit chaleureusement après que chacun eut écrasé sa petite larme.
C’est alors qu’un des anciens, Monsieur Paulon, se leva ému et proposa de jouer un morceau sur le petit orgue de la chapelle.
Cette initiative fut bien sûr agréée avec enthousiasme et le vieil homme après avoir « pianoter » un peu pour tester le clavier et l’instrument, se concentra et entama le magnifique choral « Wachet auf, ruft uns die Stimme » BWV 645 de Bach.
Dès que les tuyaux exultèrent les premières notes fascinantes du thème, les auditeurs furent saisis par la sonorité peu habituelle du vieil orgue : On eut dit que l’organiste transfigurait l’instrument.
Sœur Giov surtout, en fut toute ébahie et elle dira même peu après, qu’il lui semblait avoir entendu vibrer les grandes orgues de la Cathédrale de Chartres !
Décidemment pensa Mademoiselle Enne, ces petits vieux sont vraiment des magiciens.
Après que Monsieur Polon eut remercié du triomphe que l’auditoire lui fit, et avant de se séparer, tout le monde entonna d’une puissante et émouvante ferveur, le cantique de Jean Racine et Gabriel Fauré qui était un peu l’hymne de l’Orphelinat : « Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance… »

Il fut alors temps d’envoyer les enfants au lit ; ce qu’ils firent avec en grande turbulence, mais, spontanément, causant ainsi une grande émotion dans le clan des adultes, ils se précipitèrent tous vers les retraités pour leur souhaiter une bonne nuit.

Des lits de camp et toute l’intendance nécessaire furent apportés dans la chapelle et installés près de la crèche non loin d’un des énormes radiateurs, où les anciens pourront dormir au mieux.
Les maîtres s’empressèrent alors de répartir les friandises et gâteaux dans les divers paquets et boîtes marquées au nom de chacun des orphelins et placées en tas au pied du misérable sapin en plastique.

Le Docteur Suzes remercia chaleureusement Mademoiselle Enne qui fut la dernière à quitter la chapelle.

Ayant refermé la porte, le docteur Suzes se plaça alors dans le demi-cercle que ses onze pensionnaires faisaient encore assis sur leur chaise autour du petit autel.
Il les dévisagea alors un par un et dit :
-    Mes amis, mes chers amis, depuis des temps et des temps, nous errions dans la nuit de l’humanité à la recherche d’un asile sûr et réconfortant.
Voilà qu’aujourd’hui nous avons échoué par le plus grand des hasards dans cet orphelinat au bord de la ruine et du démantèlement.
A peine sommes nous entrés en ces lieux et avons ressenti la chaleur, la tendresse, l’amour de ces enfants et de leurs maîtres que notre jeunesse, nos forces et nos pouvoirs d’antan se sont remis à circuler et à vibrer en nous.
Le jour est venu de nous installer définitivement pour jouir enfin de la paix éternelle que les hommes nous ont lâchement refusée depuis des siècles et des siècles.
Nous le ferons dans cet orphelinat de Frivoli que nous préserverons désormais de la ruine et auquel nous rendrons toute sa splendeur, tout son confort et toute sa réputation.

Le docteur Suzes leva alors son bras gauche et ouvrit sa main d’où jaillit aussitôt une flamme dorée en forme d’œuf qui illumina toute la chapelle d’une lumière surnaturelle.
Les onze vieillards relevèrent la tête et leurs yeux s’illuminèrent alors d’un puissant éclat argenté.
Tous semblaient avoir rajeuni de plusieurs années : leur teint s’empourpra, leurs rides avaient disparu et leurs cheveux avaient soudainement repris leur éclat adolescent.
Le docteur Suzes dit alors :
-    Mais avant, mes amis, nous avons jusqu’au lever de jour de grands travaux à accomplir afin que ces chers enfants aient demain le plus beau Noël que jamais être humain n’ait connu !

Ce matin du 25 décembre, Mademoiselle Enne se réveilla comme une fleur après un sommeil des plus profonds et paisibles.
Pendant quelques secondes, elle se remémora la journée précédente : La tempête de neige, la panne de chaudière, l’arrivée impromptue de ces douze vieillards, la coupure de l’électricité, les sucettes de Madame Venne et les regards de la petite Emilie, enfin la remise en route miraculeuse du chauffage !
Et puis cette puissante et émouvante veillée où, dans la chapelle, jeunes et vieux avaient chanté avec une ferveur qu’elle n’avait jamais vécue auparavant.
Inquiète de l’état de ses plus anciens invités, elle se leva d’un bond et constata ainsi que sa chambre baignait dans une douce chaleur : La chaudière, miraculeusement réparée, avait tenu toute la nuit !
Elle se précipita dans la salle de bain et tourna les robinets, et quelle ne fut pas sa surprise de constater qu’une eau merveilleusement chaude coulait à jet puissant dans le lavabo : La plomberie de cet orphelinat avait-elle retrouvé sa première jeunesse ? Comme la chaudière !
Après s’être habillée, elle se précipita dans le couloir où elle fut aussitôt saisie d’effroi : Non seulement il y régnait une chaleur inhabituelle, mais en plus, les murs et les plafonds semblaient avoir été repeints dans la nuit ! Le sol était comme neuf et elle remarqua ensuite que toutes les marches du vieil escalier central se présentaient comme si elles n’avaient jamais été foulées par aucun pied et comme faites de la veille !
Chancelante, Mademoiselle Enne se retrouva alors dans le grand couloir menant à la chapelle, où, comme elle le présageait, tout l’orphelinat était déjà là, les petits comme les grands, et l’attendait dans une impatience non dissimulée.
Mademoiselle Enne traversa alors un chaleureux buisson de baisers, de caresses, de mots doux et de cris fervents et se retrouva face au père Carrol qui de son corps défendant et dans l’attente de la « patronne » barrait la porte de la chapelle.
Inconsciemment alors, elle frappa à ma porte, l’ouvrit et passa la tête pour vérifier si tout son petit monde pouvait entrer sans trop heurter l’intimité des anciens.
Il y avait alors un profond silence dans ce couloir.
Un silence qui précéda et réverbérera dans les mémoires le cri de Mademoiselle Enne :
-    Mon dieu, mais qu’est-ce que c’est !

Mademoiselle Enne s’évanouit alors en tombant dans les bras ouverts du père Carrol.
Ce dernier ne put alors empêcher toute la communauté de s’engouffrer aussitôt – d’un seul homme – dans la chapelle.
Là, ils furent tous saisis de la plus grande stupéfaction de toute leur vie, le spectacle était fabuleux :

Le plafond de la chapelle avait été transformé en voûte étoilée où fusaient sans cesse des météores de toutes les tailles et de toutes les couleurs.
Les parois du bâtiment avaient été revêtues de marbres et de porphyre.
Toute la chapelle était baignée d’une lumière diaprée, mouvante et surnaturelle.

Les affreuses colonnes de bétons étaient désormais des fûts sans limites éclatants de bronze et d’airain où s’agitaient des lierres resplendissants.
Les tuyaux du petit orgue de la chapelle avaient décuplé de hauteur et autour de l’instrument exultant et vibrant sans aucun organiste, flottait un nuage d’angelots nus et joufflus qui chantaient d’une voix enivrante, en battant de leurs ailes d’argent, le Magnificat d’Antonio Vivaldi.
Le misérable sapin de plastique avait laissé place à un arbre indescriptible dont la cime se perdait dans la nouvelle voûte d’étoiles.
Dans les branches de l’arbre, sautaient des dizaines de ouistitis blancs comme neige et criards comme des nourrissons affamés et des écureuils bleus, blancs et rouges.
Il y avait aussi des oiseaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs qui chantaient à l’unisson de l’orgue et des anges en voltigeant dans tous les sens.
Au plus haut d’une branche, se tenait une gigantesque chouette dorée.
Au pied de l’arbre, il y avait un amoncellement de paquets cadeaux dont la moitié était ouverte et d’où sortaient les jouets les plus fabuleux et jamais rêvés.
Derrière une pile d’une trentaine d’Ibooks flambant neufs, se dressait une réplique de la cathédrale d’Amiens, de la taille d’un homme et faite toute en legos.

Les orphelins poussèrent ensemble un cri mémorable quand, à quelques mètres d’eux, passa un troupeau de dizaines de moutons – plus vivant tu meurs – dont chaque bête était de la taille d’un chaton. Le berger, à l’échelle de ses animaux, salua les enfants éblouis en retirant son béret basque.
Le troupeau se dirigeait vers la crèche, qui avait été transformée en une énorme bulle de savon, rutilante, au centre de laquelle s’agitait un vrai bébé bien vivant.
Le nouveau-né (trop trognon) était entouré d’une vierge dans laquelle tous les orphelins reconnurent aussitôt leur mère et d’un Joseph, dans lequel ils reconnurent tous leur père.
L’âne était grandeur nature et d’un bleu outremer.
Le bœuf idem, mais rouge sang.
Il y avait aussi toute une ménagerie miniature semblant aussi vivante que les moutons.
Au sol flottait une brume diaprée, étonnante et turbulente qui découvrait par moments des pavés de diamants et de rubis.

Des petits canons miniatures installés aux quatre coins de la chapelle, tonnaient périodiquement et lançaient des confettis multicolores, des bonbons, des carambars et des malabars.

La grande table autour de laquelle la communauté prenait habituellement ses repas frugaux et qu’elle avait la veille, patiemment décorée de pièces bricolées de papiers et de cartons, était devenue un immense plateau orné de velours moelleux, de dentelles fines, de soies luxueuses, chargé de vaisselle d’or et d’argent et profus des mets les plus extraordinaires et ragoûtants.
Au centre, se dressait une magnifique pièce montée dégoulinante de caramel, de nougatine, de meringue, de crème fouettée, de chocolat et de poudre d’amande.

De chaque côté de ce gâteau, il y avait quatre fontaines : une, en or massif d’où jaillissaient des miels onctueux ; une autre, en jaspe, d’où dégoulinaient des confitures de tous fruits ; une troisième, en argent où bouillonnaient du chocolat et la dernière enfin, sculptée d’un bois rare, dispensait en trois vasques, des vins rouges, blancs et rosés.
Des petits nuages, gros comme des melons, survolaient la table et à chaque verre de cristal, de ciboire en or ou de hanap en argent, laissaient s’écouler ou du jus de fruits, du lait chaud, du café ou du thé vert.
Toute la communauté de l’orphelinat était médusée par un tel spectacle.

C’est alors qu’Arthur, le plus jeune des garçons, fit un pas en avant vers la table, par l’odeur, alléché !
Aussitôt de dessous de la table une myriade d’elfes et de lutins de la taille d’une bouteille jaillit et s’activa autour des assiettes pour les remplir de pains au lait et au chocolat (chocolatines), de croissants, de noix, de figues, d’amandes, d’olives noires et vertes, de nougat, de fruits magnifiques, d’œufs brouillés ou à la coque et de truffes grosses comme des poings.
Le jeune Arthur (qui était très gourmand, il faut le dire) tomba alors sur les genoux et s’écria :
-    C’est pas possible, je rêve !

Au bout de la table se tenaient douze personnages que l’orphelinat reconnut de suite comme étant les vieux visiteurs de la veille.
Ils étaient devenus douze jeunes hommes et jeunes femmes vêtus d’une simple tunique immaculée.
C’est alors que le docteur Suze qui présidait, assis au bout de la table, se leva lestement et se dirigea vers la crèche.

Comme par enchantement la bulle rutilante s’ouvrit à son passage et le docteur prit dans ses bras le nouveau-né qui rigolait tant qu’il pouvait.

Présentant le bébé à la communauté, le docteur Suze dit alors :
-    Mes amis, mes enfants, voici mon fils Martin, notre nouveau sauveur. Je l’ai conçu cette nuit avec l’aide de Madame Venne. Il sera notre guide et notre serviteur pour les siècles et les siècles.

A ces mots, Sœur Giov, Mademoiselle Roxane et Mademoiselle Enne, à peine remise de ses émotions, s’évanouirent en chœur.

Le père Carrol s’écria :
-    Nom de dieu, que c’est beau !

Monsieur Eva, l’intendant dit :
-    Attendez-moi, je reviens, je vais pisser un coup !

Le jeune Arthur toujours à genoux s’exclama :
-    Bon, quand est-ce qu’on mange ?

Le docteur Suze remit alors le bébé à Madame Venne, puis se tournant en souriant vers la communauté, il dit :
-    Mes amis, mes sœurs, mes frères, mes enfants, venez donc, installez vous autour de cette table, prenez mangez et buvez car ceci est votre juste récompense.

Puis, écartant les bras, il s’exclama :
-    Moi, Zeus, roi des dieux, en mon nom et en celui des onze déesses et dieux de l’Olympe ici présents, je vous souhaite à tous et à toutes un bon appétit et un joyeux Noël !

Martin Lothar - 25 décembre 2005


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Mardi 12 décembre 2006 2 12 /12 /Déc /2006 20:42

C’était le jour de ses soixante ans et il était assis à la table d’un pub en sirotant pensivement sa dernière bière.
A soixante ans ce soir-là, il n’avait plus ni famille, ni ami, ni collègue, ni argent, ni papier.
Cette nuit, il dormirait certainement dans un recoin de porte ou sur un banc.

Curieux destin pour un homme qui pendant près de trente mena la vie d’un demi-dieu sur terre.
C’est vrai qu’il avait toujours eu une assistante ou un second qui s’était toujours occupé de tout ; c’est vrai que dans n’importe quel pays où il se rendait en mission, il était reçu en roi dans les ambassades et les banques où on lui remettait sans qu’il le demande tout ce qu’il lui fallait, voire beaucoup plus, pour vivre et continuer ses périples.
Absolument tout : Argent liquide, clé de chambre d’hôtel de luxe, adresses de fameux restaurants avec table réservée pour deux, puissante voiture de sport toute neuve, des filles de rêves à la pelle, des gadgets nec plus ultra en tout genre.

Il était entré à seize dans le « service » comme grouillot ou saute-ruisseau et à trente ans, il en était le fleuron : Il était devenu l’agent secret le plus performant et le plus envié de la planète.
Il avait brillé dans les missions les plus délicates, les plus dangereuses et il avait affronté, neutralisé ou éliminé les espions et les ennemis publics les plus nocifs qui soient.
Il l’avait même été présenté à sa Très Gracieuse Majesté et la reine avait ainsi félicité son meilleur agent secret pour tant d’exploits en lui faisant une bise sur la joue !
Puis vint la chute du mur de Berlin, le réchauffement de la guerre et pour lui, l’heure d’une retraite précoce, mais bien méritée aux dires de tous ses supérieurs et collègues.

Pour fêter cela dignement, il demanda à passer trois mois « aux frais de la Reine » sur une île luxueusement aménagée des Caraïbes.
Cette retraite douce lui fut bien sûr accordée avec tout ce qu’il fallait pour ne pas s’ennuyer et contenter le haut comme le dessous de sa ceinture à boucle d’or massif.
On lui confirma alors oralement qu’à son retour, on lui trouverait un « job » des plus flatteur et rémunérateur qui soit.
Ce séjour lui plut tant qu’il demanda trois mois supplémentaires qui lui furent accordés aussitôt comme les six mois de plus et l’année suivante.
Deux ans d’un tel Paradis finirent quand même par le lasser.
Il consacra alors ses derniers milliers de livres sterling au billet du retour d’autant plus que les responsables du motel finirent par lui avouer un matin qu’ils n’avaient plus de nouvelles des commanditaires de son séjour.

Le monde bascula pour lui à l’arrivée à l’aéroport où la police des frontières mit en doute l’authenticité de son passeport.
Il éclata de rire à la barbe du policier en lui révélant que compte tenu de son « métier », aucun de ses passeports n’avaient jamais été vrais et d’une dernière superbe, il livra toute une série de noms de ses chefs ou collègues en demandant qu’on les contacte afin qu’ils se portent garants au plus vite de son identité et de son statut.
Des heures plus tard, les policiers revinrent goguenards et lui affirmèrent qu’aucune des personnes de sa liste n’avaient pu être jointe : Elles étaient soit décédées, soit complètement inconnues des interlocuteurs.
C’est vrai que la plupart de ses collègues avaient comme lui un pseudo qui leur garantissait une vie privée ou une retraite sécurisée.
Des semaines plus tard, dans sa cellule à l’aéroport, il apprit que tout son service « secret » avait été réorganisé et que tous ses contacts encore vivants étaient partis « anonymement » en retraite ou dispersés dans d’autres administrations et apparemment aucun d’eux ne se souciait plus ni de lui ni de son sort.

Il resta plus de six mois dans cette prison de « no man’s land » et il n’en sortit que sous caution, pourvu de papiers provisoires établis sur la foi de ses dires, de quelques livres et de l’obligation de se présenter aux autorités policières chaque jour pour pointage et vérification de ses activités.
Il erra vainement dans Londres pendant plusieurs jours à la recherche de vieilles connaissances pour se retrouver enfin un soir dans ce pub où il consommera ses derniers pence.
En descendant aux toilettes, il se regarda dans la glace et constata amèrement que personne au monde ne pouvait plus jamais le reconnaître tant son séjour de nabab l’avait vieilli, empâté, racorni et blanchi.

Quand le patron le mit brutalement dehors, il était aussi gris dans la nuit que le meilleur des espions.
Mais les bons espions ne titubent pas ; ils ne sont ni saouls, ni seuls, ni désespérés et surtout, ils regardent à gauche et à droite avant de traverser une rue sombre.
La voiture qui le percuta était une superbe Aston Martin et la vitesse à laquelle elle roulait ne lui laissa, pour une fois dans sa vie, aucune chance, mais alors aucune : Il mourut sur le coup.
L’employé de la morgue de Londres écrivit ce soit-là : Date, heure. Entrée du corps d’un homme d’une soixantaine d’années, décédé sur la voie publique à la suite d’un accident de la circulation et au vu des papiers trouvés sur lui, se nommant Bond, James, né le … A…

 


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